Exode 24, 12-18 ; II Corinthiens 3, 7-18 ; Matthieu 5, 20-30 + 38-48

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Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS 

 

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ous tous, qui le visage découvert, réfléchissons comme en un miroir la gloire du Seigneur, nous sommes transformés de gloire en gloire en cette même image de Dieu".

Frères et soeurs, si  j'avais le sens de la publicité (mais je crois que je ne l'ai pas assez), ce matin, j'aurais mis une affiche devant l'église. En effet, vous avez remarqué que depuis quelque temps, sur ce centre du monde qu'est la nouvelle place de Saint Jean de Malte rénovée et restaurée, il y a de nombreux panneaux qui indiquent : "Picasso, métamorphose". Moi, j'aurais dû mettre : "Jésus-Christ transfiguration". Tous les gens qui seraient venus et passés sur la place auraient eu le choix entre "Picasso métamorphose" et "Jésus-Christ transfiguration". 

       Cela vous paraît une plaisanterie, mais vous allez voir que c'est un problème très intéressant, et qui peut nous faire beaucoup réfléchir. Permettez-moi une petite référence à l'histoire de l'art pour mieux expliquer la transfiguration. Après tout, on accède toujours aux choses invisibles par les choses visibles. 

       Que s'est-il passé avec l'art moderne ? Tout le monde se dit que c'est généralement le moment où les artistes peintres ont perdu la tête. Or, pas du tout. En effet, jusque-là, surtout depuis Giotto et les florentins, le grand art, ce qui structurait un tableau, c'était la perspective. On ne s'imagine pas l'importance de la découverte de la perspective. Tout à coup, on pouvait mettre sur un tableau plat, la vision du relief de la profondeur et de la distance. Seulement voilà, quand on peint dans la perspective, où est la référence ? C'est moi, mon regard, et mes yeux. C'est pour cela que lorsqu'on peint dans la perspective, ce qui est au premier plan est le plus important. C'est par exemple, Apollon séduisant une mortelle, et il est au premier plan, on ne voit que cela. On ne veut nous montrer que ce qu'on voit tout près. Derrière, il y a un petit lac et des cygnes, plus loin encore, les montagnes, et tout au fond, la ligne bleue, non pas des Vosges, mais des Apennins. Dans la perspective, et c'est le reflet fidèle de notre regard, c'est ce qui est premier, tout près, qui prend toute la place, on appelle cela d'ailleurs le premier plan, et plus cela va en s'éloignant, moins les choses ont d'importance. Dans la perspective, le monde c'est une toile de fond et le sujet en portrait qui est devant prend tout la place. C'est un peu comme ici aujourd'hui : ceux qui sont au premier rang, je reconnais leur visage, mais ceux qui sont tout au fond, ce sont des petites taches claires que je discerne beaucoup moins bien. Pourtant, ceux du fond existent autant que ceux de devant, du moins, j'espère, mais en fait mon regard voit ce qui est près comme ayant une grande importance, et plus cela s'éloigne, moins cela paraît avoir de l'importance. Plus, cela disparaît dans l'horizon, cela perd en précision, en présence, en intensité, parfois même en lumière, et souvent en tout cas, en distinction. 

       Il y a eu des siècles dans lesquels la peinture s'est régalée de cela. La peinture, c'était peindre mon regard avec les valeurs qui s'imposent dans mon regard. Ce qui est près existe plus que ce qui est loin. Il faut bien dire qu'il y a beaucoup de gens qui vivent de cette manière. On a beau avoir la télévision et Internet, la plupart du temps, ce qui se passe loin a beaucoup moins d'importance que ce qui se passe tout près de nous. Donc, nous vivons tous plus ou moins dans la perspective. Ce qui est proche nous importe beaucoup, ce qui est loin, on verra plus tard. 

       Or, quelle est la révolution de la peinture moderne ? Ces hommes, à commencer pratiquement par Cézanne, qu'ont-ils fait ? Tout à coup, ils se sont dit : mon regard n'est pas la loi universelle. La loi de la perspective n'est pas un absolu. Tel détail que jusqu'ici je mets en premier plan, et tel autre que je mets tout à fait au fond, ce qui est au fond a autant d'importance que ce qui est devant. A ce moment-là s'est produit une sorte de bouillonnement (on est d'accord ou pas d'accord, c'est un autre problème), une sorte de bouillonnement dans la tête de ces peintre, à commencer par Cézanne, qui a commencé à se dire, si je regarde les trois pommes sur la table en même temps de face, et ensuite en décalant la perspective, et en mettant en valeur tel ou tel reflet sur la peau de la pomme, si je corrige l'effet de perspective de la table et que je la peints comme un carré, parce qu'elle est carrée, que va-t-il arriver ? Il va arriver que je vois les choses autrement. C'est la métamorphose du regard. Je ne vois plus les choses comme avant, mais j'essaie par la multiplication des points de vue par lesquels je vois la réalité, de traduire sur une surface plane, ce qui est un véritable défi il faut le reconnaître, et à ce moment-là je commence à voir le monde autrement. Vous me direz : artificiel ? Mais la peinture est tout entière un artifice. Je ne vois pas pourquoi on lui reprocherait d'être artificielle. Que fait Picasso ? Il pousse jusqu'au bout le problème. Quand il peint une femme, il veut peindre à la fois son regard, généralement les attributs de sa féminité parce que cela l'intéressait beaucoup, et en même temps, ses jambes, ses pieds, ses mains. Quand il peint un instrument de musique, il le peint à la fois de face, de côté. On appelle cela le cubisme parce qu'il fallait bien trouver un mot, mais en réalité, c'est la multiplication des points de vue. On veut voir l'objet non plus dans la perspective de l'éloignement de moi, je veux plonger, faire le tour de l'objet et essayer de le cerner sous toutes ses faces. Cela demande une grande science, surtout quand cela arrive au moment où l'on se dit : mais pour dire un objet, peut-être que telle couleur va le dire mieux si la couleur est fausse que si simplement je prenais des tonalités photographiques ? 

       Si cette peinture depuis Cézanne, jusque dans les années soixante, soixante-dix, a été d'une incroyable productivité, c'est parce que tout d'un coup, ces hommes-là se sont dit : je ne peux plus me contenter de mon regard, je veux voir plus. Contrairement à ce qu'on pense, la peinture moderne n'est pas un refuge dans l'abstraction, elle veut voir plus, elle veut donner un regard plus riche, elle veut multiplier les points de vue jusqu'à l'obsession. C'est cela la métamorphose. Métamorphose des objets, parce qu'objectivement  ils vont apparaître autrement, mais surtout métamorphose du regard, car on va combiner dans une toile une multiplicité de regards, la multiplicité que choisit le peintre, mais c'est cela qui construit des objets. Apparemment, cela n'a plus tout à fait la même harmonie, les lignes de la perspective sont changées, la construction diffère, c'est vrai, mais il n'empêche que lorsqu'on regarde tel ou tel tableau, une cruche peinte par Picasso, par Cézanne, on est absolument fasciné sans d'ailleurs savoir exactement pourquoi. 

       Vous allez me dire que tout cela n'a rien à voir avec la transfiguration. Et pourtant, si. Je pense que s'il n'y avait pas eu le christianisme, il n'y aurait jamais eu d'art abstrait. Pourquoi ? Que se passe-t-il dans la Transfiguration ? Apparemment, nous imaginons que c'est un spectacle. Mais ce n'est pas exactement un spectacle, car dans la Transfiguration, il y a une transformation du Christ qui donne de lui-même une autre vision. Jusque-là il était avec ses disciples, il parlait normalement et habituellement avec eux et tout à coup, il est changé. Le terme grec même dit "métamorphosé" traduit en latin par "transfiguratio". Ce qui est important, pour la première fois, on voit non plus dans le contexte païen de Zeus qui se déguise en cygne ou en taureau pour aller faire des conquêtes, mais ici le Christ lui-même dans son identité, qui laisse transparaître à travers son humanité, quelque chose d'autre que les disciples n'avaient pas vu. En lui-même déjà, il démultiplie les points de vue. Il oblige les disciples à le voir sous deux aspects, ce dont ils n'avaient jamais eu l'idée auparavant. Davantage : la nuée lumineuse s'étend et vient les envahir. Autrement dit, ils entrent eux-mêmes dans la lumière. Leur regard est changé, mais ils deviennent eux-mêmes des personnages du tableau, ils entrent dedans. Ils sont non seulement un regard extérieur, mais ils sont envahis pas la réalité qui les saisit de la lumière de Jésus. Ce n'est plus simplement une métamorphose du regard, c'est une transformation d'eux-mêmes qui leur permet de voir ce qu'avec des yeux humains ordinaires on ne peut pas voir. 

       Mais alors quand on regarde la toile de Picasso, elle reste toujours extérieure à nous, ici, quand les disciples regardent Jésus, ils sont littéralement transformés comme le dit saint Paul : "Nous sommes transformés de gloire en gloire dans l'image même de Dieu". Ce qui est intéressant dans la Transfiguration, c'est non seulement le processus par lequel Jésus se manifeste autrement, mais Jésus donne aux disciples d'être autrement par rapport à lui. Ils sont transformés pour entrer dans le tableau ce qu'aucun peintre ne pourra jamais faire, on ne pourra jamais entrer dans son tableau, c'est une œuvre extérieure. Ici, Jésus le réalise dans la Transfiguration, il fait que les disciples ont, pour une fois, en un instant fugace, leur regard porté sur le mystère même de Dieu. Quand saint Paul, vingt ou trente ans plus tard écrivait aux Corinthiens : "Nous tous qui le visage découvert réfléchissons comme en un miroir la gloire du Seigneur", il voulait dire à ses Corinthiens : la Transfiguration continue. Nous sommes encore aujourd'hui, l'Église, nous sommes le tableau, nous sommes la manifestation de Jésus-Christ dans sa gloire. 

       En fait, c'est presque impossible et pourtant, pourquoi y a-t-il  l'Église ? C'est parce qu'elle est le Christ transfiguré au milieu de l'humanité. Elle est la continuation de cette présence du Christ transfiguré, mort et ressuscité, d'une souffrance métamorphosée, d'un abandon et d'une solitude transformée, d'une gloire qui resplendit  et qui envahit le cœur de ceux qui l'accueillent. Nous sommes devenus mieux qu'un tableau Cézanien, et infiniment mieux qu'un tableau de Picasso, nous sommes devenus l'image du Dieu invisible dans le Christ qui est l'image par excellence. 

       C'est pour cela que la liturgie propose ce texte durant le carême. Ce que l'Église voulait faire comprendre à la fois aux catéchumènes qui se préparaient à Pâques, au baptême, et aux chrétiens qui avaient déjà  reçu la grâce du baptême, ce que l'Église voulait faire comprendre, c'était précisément cela : maintenant, ce qui est transfiguré, c'est l'humanité elle-même. Elle est toujours aussi pauvre, elle est toujours aussi pécheresse, nous sommes baptisés mais pécheurs. Mais par la puissance du salut du Christ, par la puissance de sa grâce, la transfiguration du monde et de nous-mêmes dans le Christ est déjà commencée. C'est le signe d'un immense espoir. C'est aussi le signe que nous pouvons avoir un point de vue sur le monde qui n'est pas simplement celui de la perspective qui rapporte tout à nous-même, que nous pouvons avoir un point de vue encore plus riche que Cézanne et Picasso qui multipliaient désespérément les points de vue pour regarder la réalité. Ici, ce n'est pas à nous de multiplier les points de vue, c'est le Christ qui est capable de faire resplendir son point de vue de Créateur et de Sauveur dans le cœur de chacun d'entre nous. 

       Frères et sœurs, que ce temps du carême nous ramène à cette perspective première qui n'est pas notre regard sur le monde, mais le regard de Dieu sur le monde et sur nous, ce Christ qui est capable de transformer nos yeux, notre cœur, et notre être tout entier pour entrer dans sa gloire. 

 

       AMEN