PROPHÉTIE ET INAUGURATION DE LA RÉSURRECTION

Ex 12, 24-18 ; 2 Co 3, 7-18 ; Mc 9, 2-10
Deuxième dimanche de carême - année B (16 mars 2003)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

 

Frères et sœurs, la liturgie des deux premiers dimanches de carême nous donne le sens pro­fond de ce temps de carême. Ce n'est pas seu­lement un temps de pénitence, ou plus exactement, cette pénitence a un motif profondément théologique. A partir de dimanche prochain, nous verrons que nous faisons pénitence avec nos frères catéchumènes qui se préparent à la conversion baptismale, revivant notre propre conversion. Dimanche dernier et aujourd'hui, le sens qui nous est proposé est plus profond encore : si nous jeûnons, si nous intensifions notre prière, c'est parce que nous sommes en marche avec Jésus vers sa Pâque, vers sa Croix et vers sa Résurrection. Diman­che dernier Jésus s'affrontait au Prince de ce monde, à Satan, et c'était là comme l'annonce, l'anticipation de cet affrontement suprême, de cette lutte, de cette vic­toire qui soit se produire à la croix dans le sacrifice offert par Jésus.

Aujourd'hui, dans l'événement de la Transfi­guration, c'est la Résurrection du Christ qui est comme annoncée prophétiquement, comme inaugu­rée. Cette Transfiguration que vous voyez sur ce ta­bleau, peint par un membre de notre communauté paroissiale, ce tableau où le Christ rayonne de lu­mière, tout comme Il rayonne de lumière dans le ta­bleau de la Résurrection de Finsonius, que nous avons dans le transept. C'est la même illumination, dont saint Matthieu nous dira que Jésus est devenu "comme le soleil et ses vêtements comme la lumière (Matthieu 17, 2), dont saint Luc nous dira qu'ils étaient "fulgurants comme l'éclair" (Luc 9, 29), dont saint Marc nous dit de façon plus modeste et plus naïve, "d'une telle blancheur qu'aucun foulon sur la terre ne pourrait blanchir de la sorte" (Marc 9, 3). La lumière n'éclaire pas le Christ, elle jaillit de Lui pour illuminer ce qui l'entoure. Derrière le Christ Jésus qui est entouré de Moïse sur la droite, et d'Elie sur la gau­che, se profile une montagne qui est sans doute le Sinaï, cette montagne où Moïse a rencontré le Sei­gneur pendant quarante jours et quarante nuits, un carême auprès de Dieu dans la nuée et le tonnerre. C'est peut-être aussi la montagne de l'Horeb (qui est sans doute un autre nom du Sinaï), cette montagne de l'Horeb vers laquelle il nous est dit qu'Elie a marché pendant quarante jours et quarante nuits à la rencontre du Seigneur qui se manifestera à lui sous la forme d'une brise légère. Mais cette montagne, c'est aussi certainement le Golgotha, c'est le calvaire, c'est la montagne où Jésus, au terme de ses quarante jours de marche dans le désert, s'affrontera avec Satan pour être victorieux et entrer dans la gloire.

La Transfiguration, c'est donc une annonce prophétique, une anticipation de la Résurrection. Mais pour autant, la Transfiguration ne cesse pas d'être un événement largement antérieur à la Pâque du Christ, un événement qui a lieu au cours de sa vie humaine, de sa vie terrestre, et cela n'est pas sans signification. saint Paul nous dit dans l'épître aux Philippiens que le Verbe, le Fils, "n'a pas voulu garder jalousement le rang qui l'égalait à Dieu" (Philippiens 2, 6). Bien que de nature divine, bien que l'égal du Père, bien que Dieu comme le Père, Jésus n'a pas voulu garder jalou­sement les privilèges de cette nature divine et "Il s'est anéanti, nous dit saint Paul, prenant la condition d'esclave devenant en tout semblable aux hommes" (Philippiens 2, 7). Par son Incarnation, Jésus, le Verbe, prend une nature humaine et Il renonce pour un temps à vivre selon les prérogatives de sa nature divine. Il est en tout semblable à nous non seulement parce qu'Il a une âme humaine et un corps humain, non seulement parce qu'Il naît, grandit, mais parce qu'Il met en quelque sorte entre parenthèses cette gloire divine qui lui appartient comme Fils unique, comme Fils Bien-Aimé du Père, Il cesse temporaire­ment d'être immortel. Il veut tout partager avec nous sauf le péché, Il veut partager avec nous notre tempo­ralité, notre progressivité dans la vie, nos joies, nos souffrances, notre mort. Lui qui est Dieu, l'égal du Père, Lui qui est la vie sans commune mesure avec la mort, Il va accepter de souffrir et de mourir comme nous.

Pourtant la Transfiguration nous manifeste que Jésus, cet homme en tout semblable à nous, ne cesse pas pour autant d'être Dieu. Il n'a à aucun mo­ment cessé d'être auprès du Père, dans la splendeur et l'intimité du Père, et cette gloire qui éclate sur la montagne du Tabor nous révèle que derrière cette humanité que voyaient ses disciples, que voyaient ses contemporains, que voyaient tous les hommes qui s'approchaient de Jésus, derrière cette humanité existe de toute éternité et pour toute éternité, la nature divine du Christ. Il ne cesse pas d'être Dieu en se faisant homme, même s'Il renonce à sa manière divine d'exister, mais pour un temps seulement.

Le Christ ne cesse pas d'être Dieu. Mais il y a davantage. Non seulement Il ne cesse pas d'être Dieu, mais encore la gloire de sa divinité, qui en quelque sorte repose et est comme endormie au secret de son cœur et de son être, cette gloire de sa divinité, à la Transfiguration, nous la voyons envahir son corps d'homme. C'est ce corps qui rayonne comme la lu­mière, c'est ce corps qui communique à ses vêtements d'être d'une blancheur si fulgurante qu'aucun foulon sur la terre ne serait capable de l'obtenir. C'est donc que la gloire de Dieu pénètre, envahit, transfigure la nature humaine de Christ. Ce n'est pas simplement un Dieu qui habite dans un homme. Ce n'est pas un Dieu qui s'adjoint comme de l'extérieur une nature hu­maine. Ce n'est pas seulement un Dieu juxtaposé à un homme. Comme le dit Grégoire de Nysse : les deux natures se mêlent comme l'eau et le vin quand on les mélange dans un récipient. L'eau reste l'eau et le vin reste le vin et cependant, ils sont comme intimement unis, de telle sorte que toute la splendeur de la gloire divine est en train d'envahir cette humanité du Christ. C'est cela qui accomplira la Résurrection. La Résur­rection, c'est le moment où Jésus ayant accompli tout son chemin sur la terre à côté de nous, Jésus ayant tout partagé avec nous jusqu'à la mort, à ce moment-là, plus rien n'empêche que la gloire et la puissance de sa nature divine prennent possession et envahissent son humanité, envahissent son âme et son corps d'homme, les glorifie. Nous ne pouvons pas absolu­ment définir ce que recouvre ce mot de "gloire", sinon que c'est toute la plénitude, toute l'intensité, toute la profondeur de la divinité qui vient, de l'intérieur, transfigurer sa nature humaine.

Ce que la Transfiguration nous manifeste, c'est que dès avant la Résurrection, cette nature divine du Christ est à l'œuvre au sein de son humanité. Ce n'est pas que jusqu'à la Pâque Il est seulement un homme cachant en Lui sa nature divine, et qu'à Pâque, enfin éclate au grand jour cette divinité à travers son humanité même, mais déjà avant sa Pâque, cette na­ture divine est en train de transformer de l'intérieur sa nature humaine.

Ce que la Transfiguration nous révèle aussi, c'est que cette lumière divine qui prend possession du corps du Christ, ce corps bien humain, en tout sem­blable au nôtre qu'Il a pris pour être notre frère, cette lumière divine qui envahit le corps du Christ va enva­hir aussi notre propre corps. La Résurrection du Christ ainsi inaugurée par la Transfiguration, est le principe, le prototype et en même temps la source de notre propre résurrection. Nous sommes appelés à la résurrection, c'est-à-dire, nous sommes appelés à re­cevoir en nous, à être imprégnés, à être imbibés de la gloire de Dieu. Dès maintenant, cette gloire de Dieu est à l'œuvre au fond de notre être, de notre humanité, de notre propre chair même et déjà commence cette transfiguration de nous-mêmes. C'est ce que veut ma­nifester, sur le tableau que nous contemplons, le fait que les rayons, qui jaillissent du Christ, recouvrent les personnages qui l'entourent, Moïse, Elie et les trois disciples, Pierre, Jacques et Jean, et recouvrent aussi tout l'univers, tous étant vus comme en transparence, à travers ces rayons.

Frères et sœurs, ce que nous voyons, comme ce que voyaient les contemporains de Jésus, c'est seulement une réalité d'ordre humain. De même qu'ils ne voyaient en Jésus qu'un homme, de même nous ne voyons dans notre vie qu'une vie humaine. Et cepen­dant, de même que la divinité était à l'œuvre au cœur de cet homme Jésus, de même que la nature divine était déjà en train de le pénétrer et de la transformer, de la même manière, depuis notre baptême, parce que nous avons reçu l'Esprit de Jésus, parce que nous avons reçu la vie du Christ, cette vie divine est à l'œuvre en nous. Nous sommes appelés à être enfants de Dieu, nous sommes appelés à être de la race de Dieu, nous sommes appelés à vivre de la vie de Dieu, nous sommes appelés à connaître le bonheur de Dieu, nous sommes appelés à aimer comme Dieu est Amour. C'est un programme infini, immense, qui nous dépasse de toutes parts, et que nous ne pouvons même pas imaginer, et pourtant, c'est cela le sens de notre vie. Le sens de notre vie chrétienne, c'est que dès aujourd'hui, au cœur même de notre vie humaine, est à l'œuvre la puissance de la Résurrection du Christ, la puissance de Transfiguration, de divinisa­tion de notre pauvre humanité.

Alors, frères et sœurs, laissons-nous séduire par cet appel de Dieu, par cette promesse de Dieu, par ce don incroyable que Dieu veut nous faire, laissons-nous aspirer par cet appel que Dieu nous adresse, laissons-nous conduire là où nous ne savons pas, lais­sons-nous conduire vers ce mystère que nous ne pou­vons même pas imaginer et moins encore étreindre, laissons-nous conduire jusqu'à cet "ailleurs" qui sera l'accomplissement de toutes choses en notre humanité et dans l'humanité tout entière et dans l'univers tout entier.

 

 

AMEN