L'IMPORTANT C'EST LA ROSE !

Ex 24,12-18 ; 2 Co 3, 7-18 ; Mt 17, 1-8
Deuxième dimanche de carême - année A (24 février 2002)
Homélie du Frère Yves HABERT

 

La Parole, nous la recevons, c'est un cadeau, c'est le cadeau de chaque dimanche, comme l'Eucharistie, on la reçoit toujours, on ne la prend pas soi-même. Et cette Parole, elle nous interroge, elle a le chic pour aller se glisser dans les interstices de notre cœur pour aller nous toucher. Mais si la Parole nous interroge, nous sommes en droit, nous avons le devoir aussi, d'interroger la Parole, comme une sorte de corps à corps, à coups d'interrogations, c'est le corps de l'Eglise qui interroge le corps des Ecritures. Il y a une sorte de joie à interroger cette Parole, et ce n'est pas réservé aux prêtres, c'est le rôle du sacerdoce baptismal d'interroger la Parole telle qu'elle nous est donnée. Alors, on pourrait interroger cette Parole que nous venons d'entendre, en se demandant quelle est la nature de cette lumière, c'est un sujet qui a beaucoup tracassé à une certaine époque. On peut aussi se dire : on entend le Père, on voit le Fils, alors où est l'Esprit ? On peut se demander aussi si les apôtres avaient l'habitude de faire du camping, puisque tout de suite, ils proposent de dresser trois tentes ? Ou bien est-ce simplement une métaphore pour parler du Royaume ?

Donc, il y a des questions qui se posent. Hier soir, aux vigiles, le texte de Théophane le potier posait une question qui est beaucoup plus radicale : pourquoi la transfiguration ? Quel est le motif de la transfiguration ? Il doit bien y avoir une raison pour que la transfiguration soit dans l'évangile ? Alors, je vais reprendre cette question. Il faut peut-être aussi interroger les raisons qu'on a donné à cette transfiguration, on a dit, et Théophane le potier le disait hier, on a dit que c'était pour conforter la foi des apôtres. Quand viendra l'horreur des ténèbres, le fait d'avoir ainsi le Seigneur sur la montagne, cela va les conforter. En confortant les apôtres, cela nous conforte aussi, nous. Alors, j'interroge cette raison qui est donnée par Théophane le potier. Jacques ... Jacques le Majeur, Jacques de Compostelle, Jacques le matamore, où étais-tu le jour ou le soleil s'est voilé ? Pierre ... toi qui voulais dresser trois tentes, quand tu es devant la servante, est-ce que cette lumière ne t'a pas suffisamment impressionné pour que tu puisses ne pas le renier, pour que tu puisses confesser que tu es toi aussi galiléen ? Jean ... Jean, tu es là, tu as peut-être saisi cette lumière, à moins que ce ne soit simplement la prise en charge de la mère du condamné : "Femme voici ton fils. - Fils, voici ta Mère ". Et s'il n'y avait pas eu cette prise en charge, aurais-tu eu le courage de rester ? Il n'y a pas eu de femmes sur le Thabor. Par contre l'amour, la foi qui rayonne sur le Calvaire, ce sont des femmes qui en sont les témoins. Jean, dans son évangile ne parle même pas de la transfiguration, sauf peut-être au chapitre douzième, où tout à coup, il y a une voix qui impressionne les grecs qui sont là autour, peut-être qu'il fait référence au Baptême, on ne sait pas.

On interroge encore. On se demande si c'est une annonce de la Passion ? Mais là on voit bien, il y a Moïse, il y a Elie, et eux confessent, s'inclinent, comme sur cette image derrière moi, devant la vive flamme. Mais là, au calvaire, il y a un larron qui confesse, mais l'autre il injurie, la symétrie n'est pas parfaite, elle est bancale. Il n'y a plus cette belle harmonie. On pourrait se dire que c'est parce que cela préfigure la lumière de la Résurrection ? Mais la Madeleine, quand elle va au petit matin, ce n'est pas une lumière comme celle-là qu'elle voit. Puis, la lumière du Thabor, elle n'a jamais fait de martyrs ! Personne n'est jamais mort pour la foi au Thabor, contrairement à la Résurrection. Puis il y a cette curieuse habitude de Jésus qui aime beaucoup être avec la foule, Jésus aime beaucoup cette compagnie de la foule, et là tout d'un coup, c'est en secret, en catimini, quelque chose qui est réservé à quelques privilégiés. Alors qu'Il a l'habitude au contraire d'être là et de se manifester. Peut-être qu'il ne veut pas simplement faire un coup d'éclat pour impressionner la foule qui est tellement versatile, on le sait. Une autre raison qu'on a inventé aussi, c'est que Jésus a pris notre visage d'homme, et cette raison garde toute sa valeur, pour que nous apprenions à voir dans le visage de tout homme, de toute femme, la gloire du Père. Mais alors, pourquoi le flash ? Pourquoi tout d'un coup ce visage qui est tellement semblable au mien ? Pourquoi apparaît-il tout d'un coup si plein de lumière ? Et sur quelle montagne pourrai-je voir mon frère, ma sœur, avec cette même lumière ? Indiquez-moi cette montagne pour que je puisse aller y voir mes ennemis ? Je voudrais aller les voir dans cette lumière de la Gloire. Indiquez-moi cette montagne que je puisse peut-être les aimer ? Et l'on pourrait multiplier les raisons à l'infini. C'est vrai que Théophane le potier cherchait une raison, mais c'est aussi une façon très moderne d'envisager le problème.

Et mon hypothèse ce matin, c'est de dire : et s'il n'y avait pas de raison ? S'il n'y avait pas de raison à cette lumière-là ? Angelus Silesius, mystique du dix-septième siècle, un peu tenté de gnosticisme parfois, luthérien, est devenu franciscain, peut-être par amour du Moyen-Age. Il a dit cette chose extraordinaire : "La rose est sans pourquoi". Est-ce que je tombe dans le fidéisme, ou bien est-ce que je cherche au contraire à creuser cette phrase. Elle est sans "pourquoi" cette rose, et il ne faut pas se moquer d'une phrase pareille, parce que si on commence à chercher des raisons à la fleur, on risque bien de passer à côté de la gratuité de cette rose, on risque de passer à côté de la gratuité du Créateur de cette rose. C'est extrêmement important de pouvoir considérer la rose sans "pourquoi" dans son jaillissement. Peut-être que cela nous parle de la gratuité du Salut, mais aussi de la gratuité du Jardinier divin, du Père, parce que si on devait trouver une raison à l'existence d'une rose, ce serait de réjouir le jardinier, peut-être que le Père se réjouit de nous offrir son Fils comme une rose à contempler, une rose à aimer, son Fils à aimer, son Fils à contempler : "Celui-ci est mon Fils Bien-Aimé". Vous en connaissez beaucoup qui offrent des fleurs sans raison, à part les amoureux ? Je crois que la bonne nouvelle du Thabor, c'est cela : Dieu est un amoureux. Quand on vous apporte des fleurs quand il y a une raison, la joie est grande, certes, mais quand il n'y a aucune raison, quand c'est l'acte d'amour libre et pur, parce que ce n'est pas la saint Valentin, parce que ce n'est pas l'anniversaire de mariage, mais c'est parce qu'elle a de beaux yeux.

Pourquoi en Carême ? Parce que la Transfiguration, c'est le six août, quand on voit les collines provençales qui sont sous le feu de la chaleur, de la lumière, ce soleil qui a gommé presque toutes les ombres, et qui rend chaque ombre encore plus belle, et c'est quand le ciel et toute la création est dans cet éclat de feu, là on comprend bien pourquoi le six août. Parce que le Père a envie de montrer que son Fils est encore plus brillant que le soleil, il veut montrer la prééminence solaire de son Fils, la prééminence solaire de cette lumière, Il veut rivaliser avec le soleil au plus chaud de l'année. Là on comprend. Il veut manifester même sa souveraineté lumineuse. Mai en Carême ? C'est peut-être cette rose qui va nous introduire. Parce que la lumière est aussi gratuite que la rose, et que tous nos efforts d'ascèse, tous nos efforts de préparation à Pâques ne sont par d'ordre psychologico-spirituel, une sorte d'entraînement, mais au contraire une sorte de dépouillement pour contempler le Fils comme une rose, dans la gratuité du don que le Père nous fait. Un amour qui ne serait pas gratuit ne serait pas un amour, un Salut qui ne serait pas gratuit ne serait pas un Salut, un Salut qu'on pourrait acheter, ne serait plus un Salut. Est-ce que cela veut dire qu'il ne fallait pas faire d'efforts pour faire quand même ce Carême ? Non, mais je crois que l'effort c'est cueillir la grâce.

La belle réalisation du Carême, la chose qui nous entraîne le plus loin, et pour moi personnellement, c'est toujours la foi des catéchumènes, la fois de ceux qui se préparent au baptême. Dimanche dernier, un bouquet de catéchumènes, vingt-cinq adultes de notre diocèse qui se préparent au baptême. Pourquoi ? Pourquoi la foi ? Pourquoi ce don de la grâce ? Y a-t-il des raisons psychologiques ou sociologiques à chercher, je ne sais pas, mais je les contemplais dans la gratuité, comme les fleurs qui étaient offertes, comme les roses de notre diocèse. Et l'autre soir, mardi, Sandrine qui fait sa première étape catéchuménale : "Que demandes-tu ? - La foi. - Que te donne la foi ? - La vie éternelle." Je crois que les catéchumènes, ce don qui nous est offert, et nous n'avons rien fait pour mériter ce don-là, et le don de tous ces jeunes que vous verrez dès la semaine prochaine, est pour nous rappeler la gratuité du don de la foi, du don de la grâce.

Pourquoi cette lumière sur le Thabor aujourd'hui ? sinon pour illuminer tout notre Carême ? Pour nous apprendre à recevoir pleinement cette lumière qui va nous être donnée à Pâques, pour nous dire que nous n'avons plus qu'à contempler et à accueillir cette rose.

 

 

AMEN