TORPEUR ET FRAYEUR !
Ex 24,12-18 ; 2 Co 3, 7-18 ; Luc 9, 28 b-36
Deuxième dimanche de carême - année C (11 mars 2001)
Homélie du Frère Jean-François NOEL
Le premier phénomène, c'est la prière de Jésus sur la montagne. Il prie son Père et à travers cette prière s'entend, se relit, s'écoute mutuellement du Père au Fils et du Fils au Père, cette histoire inlassable de Dieu venant chercher les hommes et réalisant son dessein de salut. Histoire sans cesse renouvelée, Dieu qui vient dans le Buisson pour parler à Moïse et dans la brise légère pour parler à Elie, Dieu qui est venu parler à travers tous les prophètes, ce lent dialogue que le Père continue à entretenir et Jésus, dans sa prière est la "chambre d'écho" de cette longue attente du Père. Et l'intensité de cette prière est comme le propre corps humain du Christ s'en trouve comme changé, transformé. Il laisse apparaître l'intensité de cette relation d'où jaillit, dans ce cœur à cœur, la révélation du Père. Mais le Christ va plus loin, franchissant la limite de la visibilité Il laisse entendre la voix du Père : ce que Lui entendait, recevait, Il le laisse entendre et à travers la nuée c'est le Père qui vient directement. C'est ce qui se passe du côté de Jésus.
De l'autre côté, ce n'est pas si facile. Les apôtres invités à cette rencontre sont d'abord accablés de sommeil dit le texte, mais il semble bien que ce soit plutôt une sorte de torpeur, semblable à celle qui les rejoindra dans leur expérience ultérieure au jardin de l'agonie, et de cette torpeur, ils vont passer à la frayeur. Nous connaissons notre Pierre, à la fois téméraire et timide, et qui au sommet de cette expérience va dire une parole tout à fait réelle : "Plantons ici les tentes, arrêtons-nous, cessons tout, nous sommes faits pour cette rencontre". On ne peut effacer de cette témérité visible en Pierre, l'expérience progressive que font les apôtres et qui va de la torpeur à la frayeur, et je ne suis pas si sûr que nous ayons voulu être avec eux. Pourquoi ? Il est d'usage en théologie, de dire que la fin de l'homme c'est la vision de Dieu, et nous avons là dans la Transfiguration l'expérience du début vraiment initial de ce qu'est "voir Dieu". Ce "voir Dieu" n'est pas seulement de voir quelqu'un, de le rencontrer, on ne voit pas Dieu comme on voit un autre homme, ou un prochain. Voir Dieu c'est être radicalement transformé de l'intérieur. Ce n'est pas voir Dieu que d'avoir nos yeux comblés et ravis, cela sera, mais c'est insuffisant. Mais la vision de Dieu transforme, bouleverse, redistribue de manière absolument nouvelle et éternelle, tout ce que nous sommes.
Nous en avons une petite expérience humaine, lorsque dans la rencontre avec quelqu'un non seulement nous le voyons, mais nous ressentons aussi quelque chose, c'est sur un faible registre et très temporaire, très immédiat identique à ce qui se passe quand nous voyons Dieu. Voir Dieu ? En fait, il faudrait dire sentir, goûter, toucher, manger, il faudrait décliner tous nos sens, parce que notre corps sera mobilisé et transformé, révolutionné de l'intérieur pour devenir l'homme nouveau. On ne voit pas Dieu sans en ressentir les effets, et si nous le voyions ici-bas sur terre, les effets seraient d'abord cette torpeur, sorte d'engourdissement de notre corps humain qui ne pourrait supporter la pression, et puis cette frayeur, parce que notre corps ne pourrait supporter cet éclatement intérieur. On passe souvent sous silence la frayeur et la torpeur, parce que notre Bon Dieu est tellement gentil qu'Il ne veut pas nous faire peur, je n'en sais rien, mais je sais une chose, c'est que notre monde ne peut pas contenir l'immensité et le poids de la majesté de Dieu, de cela j'en suis convaincu et l'Ancien Testament en témoigne avec vigueur. C'est vrai aussi que Dieu s'arrange pour passer très souvent inaperçu, mais c'est la manière artistique de Dieu qui nous trompe. Mais ne nous laissons pas tromper justement par la manière dont Dieu se déguise, se voile et se cache.
Pour illustrer ce que je vous dis en ce moment, je vous livre une petite histoire que j'ai entendue hier, elle est tellement jolie que je me permets de la reprendre : un petit garçon juif rentre tout en pleurs chez son grand-père, celui-ci lit la Thora, et il demande à l'enfant ce qui lui arrive. Et l'enfant raconte : on a joué à cache-cache avec mes camarades, et je me suis tellement bien caché qu'ils m'ont oublié, ils m'ont abandonné. Le grand-père pleure, et répond : c'est comme pour Dieu. Il se cache tellement bien qu'on a même fini par ne plus le chercher ! Ne nous trompons pas sur la manière dont Dieu contient, retient ce qu'il est parce que dans les condition de cette terre, la rencontre entre la divinité et l'humanité porte en elle une telle capacité de transformation que nous pouvons le ressentir comme les apôtres, dans une sorte de violence et de déchaînement. Dans le texte d'Elie à l'Horeb, on dit bien que Dieu n'est pas dans l'ouragan, ni dans l'orage, ni dans la tempête, et tout à coup, "il est". Le texte aurait pu raconter qu'Elie, à l'entrée de la grotte a ressenti la brise légère (d'ailleurs, ce n'est même pas la brise légère mais bien le bruit que fait le silence), non, le texte raconte bien, ouragan, orage, tempête, et à chaque fois, Il n'est pas là, Elie passe par toutes ces expérience bruyantes et effrayantes comme de l'intérieur, il les travers, parce que quand on rencontre Dieu, on traverse la mort, car on traverse ce qui va effectivement faire mourir le vieil homme, cette humanité et ce bruit sec comme dans le buisson, de la broussaille qui disparaît dans le feu, pour ne laisser intact que l'homme nouveau, le buisson ardent de notre cœur. C'est notre éclatement, face à la vision de Dieu, et c'est à peine supportable. Dieu a contenu ce qu'Il était pour nous permettre très progressivement d'avancer vers Lui. Si Dieu s'est caché, ce n'est pas pour éteindre en nous le désir de le chercher et de le voir, mais plutôt pour nous apprivoiser à sa venue. Au fond, cette immensité, cette densité divine, dans la Transfiguration, Dieu en dit quelque chose et cette expérience est liée à l'expérience de la mort et de la Résurrection, les deux en même temps et pas l'une sans l'autre. Je ne dis pas cela pour que vous sortiez de cette église les genoux tremblants, et puis, pourquoi pas ?
Il me semble qu'il y a dans notre foi une trop grande familiarité qui fait que lorsque nous sommes confrontés aux évènements de la vie les plus dramatiques, alors cette familiarité avec ce "Bon Dieu" semble évidemment plein de crème, dégoulinante et fade. Il faut bien que Dieu ait cette intensité-là pour qu'au fond de nous, nous ayons confiance dans ce roc plein de feu et de lumière, plein d'éternité pour tenir le choc contre ce qui peut effectivement détruire nos vies. L'intensité de la mort, son désastre, son horreur, a besoin de quelque chose de plus puissant qui est la majesté de Dieu, sa lumière, ce qu'Il est. C'est sûr que quand on le verra, peut-être pas vous, mais moi, je n'hésite pas un instant, forcément quand nous le verrons face à face et que nous sentirons non seulement tout cet amour qui se dévoilera comme une sorte de réveil intense en nous, un peu surpris par derrière, presque en flagrant délit de ne pas saisir ce qu'est la gloire de Dieu avec son poids propre, car on s'est tellement habitués à ce que les choses soient si légères et qu'il soit apparemment si absent alors qu'Il est là, comme aux aguets, tapi derrière le monde, mais juste à l'entrée. Cette majesté, comme une force, attend de pouvoir un jour, progressivement, de le transformer, et ce fracas de la transformation, c'est ce que nous entendons aujourd'hui à la Transfiguration. Ce n'est pas uniquement un moment de consolation, comme je vous le disais au début, et cependant, c'est aussi un chemin qui va vers Jérusalem, parce qu'au fond les apôtres vont découvrir et faire l'expérience qu'il n'y a pas de légèreté dans la détermination de Jésus. Il y va non seulement avec son humanité, avec ce corps, avec cette fragilité que nous partageons, mais Il y va avec tout ce qu'est Dieu. Les cartes qu'Il va jouer à Jérusalem dans son agonie, ce n'est pas une partie qui est faite pour mourir, mais c'est tout l'amour du Père qui y est investi, c'est cette intensité-là qui n'a rien à voir avec la mort et que Dieu va mettre en jeu, donner et accepter de livre.
Frères et sœurs, émerveillons-nous de notre Dieu dont nous ne savons que peu de choses, dont ne ressentons que faiblement l'éclat, l'intensité, la lumière, la fulgurance. C'est Lui qui nous mène, c'est Lui qui nous a créés, c'est Lui qui nous accueille et c'est Lui qui nous sauve, et c'est une certitude.
AMEN