LA CROIX, GLOIRE DU CHRIST ET SPLENDEUR DU PÈRE
Ex 12, 24-18 ; 2 Co 3, 7-18 ; Lc 9, 28 b-36
Deuxième dimanche de carême - année B (19 mars 2000)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

Saint Flour : Le Beau Dieu noir
Pourquoi donc cet évangile de la Transfiguration en plein milieu de ce temps de Carême ? Il y a une première interprétation que j'appellerai l'interprétation "prophétique". On peut dire que la liturgie nous propose cet évangile de la Transfiguration pour nous donner en quelque sorte dès le départ de ce chemin qui va vers la Pâque, le sens de son aboutissement : ce chemin ne se terminera pas par le tombeau et la descente aux Enfers, mais par la Résurrection des morts le jour de Pâques. La Transfiguration est comme une sorte de prophétie, une annonce de cette Pâque du Christ, cette Résurrection vers laquelle nous marchons. Interprétation tout à fait valable, mais peut-être pouvons nous essayer de creuser davantage.
Deuxième interprétation que j'appellerai "pédagogique". Elle est souvent présentée par les Pères de l'Église. La Transfiguration serait proposée aux disciples, plus particulièrement à Pierre, Jacques et Jean qui seront les témoins privilégiés de l'agonie de Jésus à Gethsémani, pour qu'au moment de sa Passion, de sa mort, de sa crucifixion, les disciples ne doutent pas de la divinité du Christ, pour qu'ils gardent en mémoire cette gloire, cette lumière qu'ils ont vue et qu'ils ne se laissent pas désespérer par les apparences d'échec, de fin, de désastre, que revêtira évidemment la Pâque de la Croix. Cela aussi est une interprétation très éclairante et qui peut comme pour les disciples, nous guider nous-mêmes dans notre chemin de croix avec le Christ vers Jérusalem. Cependant, ces interprétations si valables soient-elles, restent périphériques par rapport à l'événement lui-même de la Transfiguration, et ne nous aide pas absolument à en pénétrer la substance, le cœur, la signification profonde.
Alors, il me semble que si l'Église nous propose ainsi au début du carême cet évangile de la Transfiguration, ce n'est pas seulement pour nous faire une annonce de la Pâque, ou fortifier notre foi en la divinité du Christ, mais peut-être pour nous révéler quelque chose de plus essentiel, de plus fondamental sur ce qu'est le Christ et le mystère de sa Pâque. Nous avons toujours tendance, et la tradition de l'Église l'a aussi dit à plusieurs reprises, nous avons toujours tendance à juxtaposer en Jésus sa divinité et son humanité, à répartir les événements, les manifestations, les actes du Christ, entre certains qui seraient davantage divins, et d'autres qui seraient plus proprement humains. Ceci nous conduit souvent à concevoir la Pâque comme si elle juxtaposait un épisode négatif, celui de la souffrance, de la Passion, de la mort du Christ, et puis un épisode positif, comme une sorte de renversement de situation, on dira quelquefois comme une récompense donnée par le Père au Fils pour son obéissance et qui serait la Résurrection. Autrement dit, Jésus est allé jusqu'à l'abaissement de la mort, mais le Père n'a pas laissé les choses dans cet état et il l'a repris en main pour Lui donner la Vie qui vient comme effacer cette mort préliminaire, un peu comme si le mystère du Christ se coupait en deux temps, apparemment contradictoires, et qui se succéderaient comme la nuit, puis le jour, les ténèbres et la lumière.
Saint Jean nous invite dans la présentation même de la Pâque de Jésus, à aller plus loin puisque c'est au moment même où Jésus va être livré par Judas qu'Il s'exclame : "Maintenant, le Fils de l'homme va être glorifié" (Jean 13,31) et c'est au moment où Il va s'avancer vers la Passion qu'II dit : "Père, glorifie ton Fils", et quand il va mourir sur la Croix, il s'écrie comme dans un cri de triomphe : "Tout est achevé, tout est parfait" (Jean 19,30). Vous le remarquez, le mot "gloire" est employé plusieurs fois par saint Jean, pour parler de la Passion elle-même, non pas seulement de la Résurrection qui viendrait après, mais comme d'un mystère unique qui englobe aussi bien la Passion la mort, que la Résurrection. Peut-être que la Transfiguration qui se situe, alors que Jésus est encore un homme parmi les hommes et pas encore ressuscité, alors que la Transfiguration comme nous l'indique la liturgie aujourd'hui se trouve sur le chemin de l'Exode qui va vers la Pâque, vers la mort, peut-être que la Transfiguration nous révèle que c'est au cœur même de sa vie terrestre, et plus encore au cœur même de sa Passion et de sa Croix, que Jésus manifeste sa gloire. Nous le chanterons tout à l'heure : "Louange à Toi, Jésus Transfiguré, tes disciples ont vu ta Gloire, pour qu'en ta Croix, ils te contemplent, Toi la splendeur du Père". La splendeur du Père, nous la contemplons avec les disciples dans la Croix, et beaucoup d'écrivains sacrés comme saint Bernard, ont affirmé que la Croix du Christ était sa Gloire. C'est d'ailleurs ce que nous dirons le Vendredi-Saint, quand nous viendrons adorer la Croix du Christ avec des chants de victoire et de splendeur. Peut-être avons-nous une tendance trop humaine à imaginer la gloire et la splendeur selon des coordonnées qui sont toutes humaines et mondaines. Peut-être que pour nous la gloire, c'est l'opulence, la richesse, la réussite, l'absence de toute épreuve, peut-être la gloire n'est-elle que l'absence de nuages et de difficultés ? La gloire résiderait-elle dans la possession de toutes les richesses du monde ? Mais attention, dimanche dernier Satan disait cela à Jésus : "Je te donnerai tous les royaumes de la terre avec leur gloire, parce qu'elle m'appartient". Cela c'est la gloire de Satan, et si nous ne sommes pas démoniaques, nous risquons cependant d'avoir une conception un peu trop étroite de la Gloire. Peut-être que la Gloire de Dieu ce n'est pas simplement cette sorte de confort, de bien-être, de rayonnement de solution de tous les problèmes, peut-être que la Gloire de Dieu est un mystère plus profond et que ce mystère demeure au moment même de l'épreuve, de la souffrance, de la mort et de la Croix, parce que ce mystère n'est pas seulement de l'ordre de la réussite, ou de l'accumulation des biens, mais peut-être que ce mystère qui est l'essence même de Dieu est tout autre chose. La Gloire de Dieu, si c'est la Pâque du Christ, aussi bien sa Passion, que sa mort et sa Résurrection, la Gloire de Dieu, c'est Dieu qui se donne, c'est Dieu qui du fond de son être rayonne cet Amour infini par lequel Il nous donne tout. Et c'est cela sa Croix et sa mort, Il se donne en sacrifice, et c'est cela pour Lui la Gloire C'est la même Gloire qui le fait se donner jusqu'au dernier souffle et à la mort sur la Croix, c'est cette même Gloire qui va l'envahir par la Résurrection, non pas comme un renversement de situation, non pas comme une récupération des valeurs qu'Il avait abandonné, mais comme la découverte d'une signification plus profonde de ces valeurs, qui surgit au cœur même de l'épreuve, de la souffrance et de ce qui est apparemment négatif.
Alors, peut-être que si pour Jésus la Gloire divine, ce n'est pas autre chose que l'Amour allant jusqu'au don de l'Amour infini, jusqu'au don total, jusqu'à l'abandon, si c'est cela la Gloire divine, si c'est cela la révélation du mystère de Dieu, alors peut-être que pour nous aussi, comme le disait saint Paul tout à l'heure, nous sommes appelés à aller de gloire en gloire jusqu'à l'imitation du mystère même de Jésus. Peut-être que pour nous aussi, il ne faut pas chercher une compensation, une récompense, un renversement de valeur, une récupération de ce que nous avons donné, (ce que nous avons donné est donné), et c'est dans ce don même que nous approchons du mystère de Dieu, et si nous nous laissons prendre par Dieu, que nous découvrons la véritable gloire qui nous est promise, et qui est d'aimer jusqu'à ce don total où nous trouverons le bonheur, non pas par une sorte de récompense qui nous redonnerait ce que nous avons donné, mais en trouvant notre joie et notre vérité dans ce don lui-même. Peut-être que la Transfiguration nous apparaît alors comme une révélation symbolique, utilisant les images de la lumière, comme les icônes utilisent pour parler de cette gloire de la Croix, le fait de revêtir Jésus en Croix de vêtements royaux, c'est une expression symbolique, bien entendu, les peintres d'icônes savent bien que Jésus était nu sur la Croix et non pas revêtu des vêtements royaux, mais ils veulent dire par là que cette nudité du Christ est sa véritable royauté, elle est sa véritable gloire, et que c'est là que nous touchons le sens profond du mystère de Dieu et de notre propre mystère. Peut-être alors sommes-nous invités à aller plus loin dans le regard même que nous portons sur notre propre vie. Ce paradoxe de la fête de la Transfiguration en plein Carême n'est pas finalement très différent du paradoxe des Béatitudes où nous proclamons : "Bienheureux ceux qui sont pauvres, bienheureux ceux qui ont faim et soif, bienheureux ceux qui pleurent", parce que bienheureux ceux dont le regard est assez pur pour aller à travers ces épreuves et cette vie, jusqu'à son cœur et son mystère qui est le don de soi à l'image de Dieu qui est sa Gloire et notre gloire.
AMEN