UN VISAGE À REGARDER, UN VISAGE À TRANSFIGURER
Ex 24,12-18 ; 2 Co 3, 7-18 ; Mt 17, 1-8
Deuxième dimanche de carême - année A (28 février 1999)
Homélie du Frère Jean-François NOEL
Il est curieux que Jésus ait choisi de révéler ce qui est le plus important à un tout petit groupe. Attitude paradoxale de Jésus qui choisit de se dévoiler aussi clairement, Lui qui aime tellement les foules, non devant une foule, mais devant un tout petit groupe. Il aurait pu le faire devant une foule pour être sûr que non seulement les apôtres ne puissent être accusés d'hallucination visuelle, mais ensuite que tout le monde puisse témoigner ensemble de la vérité, de la divinité qui a traversé son visage et même ses vêtements. Mais les événements où se révèle le plus profond de Lui-même, Il le fait sur la montagne, à un tout petit groupe. Et puis l'événement encore plus intime, le plus important de sa Vie : la Résurrection, Il le fait, j'allais dire, de cœur à cœur, de corps à corps, comme si cela ne supportait pas et la publicité, au sens propre du terme, et même il ne faut pas en parler, c'est ce qu'Il recommande à ses apôtres de ne pas en parler.
Quelque chose donc que Jésus, comme s'Il avait peine, comme s'Il se forçait à dévoiler quelque chose de Lui qui est pourtant le plus central : sa divinité. On pourrait donc imaginer que Jésus a de la peine à contenir dans sa chair humaine quelque chose qui déborde, cette humanité est trop petite, elle est comme une enveloppe trop petite pour cette divinité qu'elle devrait cacher. Et là Il laisse aller, un peu comme on ouvre les écluses.
Tout semble commencer par le visage. Quand les apôtres ont suivi Jésus l'ont suivi parce que quelque chose dans le visage, dans la façon dont cet Homme est près d'eux les a attirés, les a fascinés, les a mis à terre, rien ne pouvait avoir plus d'importance que d'être à côté ou devant ou de regarder ce visage, de façon définitive.
Le visage, le visage du Christ, notre visage, le visage de l'homme, c'est le lieu de révélation de ce que nous sommes. Là-dessus le surveillant-chef des Frères des écoles chrétiennes avait raison. C'est même presque une trahison, notre visage est une trahison que nous ne pouvons contrôler, alors on a beau mettre des lunettes ou des mèches, pour ceux qui peuvent, pour tenter de camoufler un peu ou de transformer, on met même un peu de peinture, pour transformer un peu, Pourtant, malgré tout le visage est une offrande au prochain, une offrande mutuelle. Mais c'est aussi une incroyable trahison, nous voyons sur les autres. Nous y lisons comme à livre ouvert les pensées que même celui que nous regardons ne connaît pas encore. Le visage livre presque à l'avance une lecture possible de ce qui se passe à l'intérieur, que celui qui est regardé ne peut pas même dire de lui-même.
Nous sommes souvent confondus quand on nous dit : "oh là tu as mauvaise mine" ou "tu as mal dormi", on aurait envie de dire : "mais comment le savez-vous ? et puis laissez-moi vivre". Notre visage est un lieu incroyable, d'ailleurs ce peut être un lieu de viol, nous pouvons être violés par le regard. Et pourtant le visage est le lieu où peut passer quelque chose de l'intérieur qui l'illuminerait, qui le transfigurerait, qui l'éveillerait. Un visage, s'il n'est pas regardé, reste éteint. Le visage s'éclaire sous le regard de l'autre. Un appel de lumière comme on parlerait d'un appel d'air n'est-ce pas ? comme un appel d'air.
Lévinas écrit : "paradoxe du visage, il est là, mais comme absent, extérieur, mais absorbé par l'intérieur, fragile, frontière entre le dehors et le dedans, il est nu et cependant secret".
Je vais citer une autre petite histoire qui, en première lecture vous apparaîtra, je pense comme à moi, en première lecture, normale. Pour comprendre le mystère du visage, le problème du visage déformé, ce sont des psychologues qui parlent : "une fillette au visage marqué par une malformation, une grave malformation, s'approche d'un petit garçon installé à califourchon sur un camion-porteur. La petite fille ébauche un mouvement de la jambe pour faire comprendre qu'elle veut prendre place, elle aussi sur le camion. Le garçon lui dit " t'as ton nez coupé ", tout en lui aménageant une place derrière lui, et ils s'élancent tous deux à travers la pièce. Le petit garçon, Paul, a exprimé sans anxiété apparente qu'il a vu une différence chez Sabine, est-ce pour lui une anomalie ? rien n'est sûr. Il semble plutôt que ce soit la découverte d'une particularité qu'il remarque sans inquiétude. C'est pourquoi les adultes ne peuvent pas comme cet enfant formuler leur impression en toute spontanéité, comme le fait Paul, car ce petit garçon de deux ans et demi n'y voit, lui, qu'une différence qu'il nomme sans préjugé ".
En fait, ce n'est pas si simple que ça. Il est très difficile de regarder un visage déformé, c'est très difficile de regarder quelqu'un qui n'a pas exactement les mêmes traits que vous, le visage de l'étranger également. Le problème du visage, c'est le problème de l'accueil de l'autre.
Alors on pourrait dire, mais ce sont des hypothèses philosophico-classiques des psychologues: l'enfant est innocent, il vit mieux que les autres, mais je ne le crois pas. La grande différence entre l'enfant et nous, c'est que nous, lorsque nous voyons un visage abîmé, différent, autre, etc ... nous restons malgré nous solidaires, et c'est pour cela que nous détournons les yeux. Ce n'est pas par manque de générosité, ce n'est pas parce que nous ne savons pas exprimer la spontanéité et que nous n'avons pas réussi à classer l'anomalie parmi les anomalies. L'enfant en fait ne s'est pas senti solidaire du visage de Sabine. En effet jouer est plus important que le visage de Sabine, mais pour nous, adultes, nous avons plus de mal que Paul, et c'est normal que nous éprouvons plus de mal, parce que si nous éprouvons plus de mal, c'est que ce visage nous parle plus qu'à Paul, et que tous les visages nous parlent tous et qu'ils ont tous quelque chose à nous adresser. C'est d'ailleurs, à mon avis, c'est le message le plus incroyable de l'humanité que nous ne pourrons pas nous lasser de regarder les visages, d'y lire l'histoire, la souffrance se voit bien plus sur les visages que sur les corps, les corps ont une invertie plus longue. Sur les corps aussi se voit la souffrance, mais le visage est livré et l'on y lit comme à livre ouvert les souffrances, les marques, les déceptions, l'aigri, tout ce qui a travaillé en nous. Lorsque nous voyons un visage plus jeune, plus vieux, autre, différent, désirable, insupportable, laid, nous sommes solidaires de ce visage parce que c'est notre chair qui est dite, manifestée. Et c'est pour cela qu'il est très difficile de regarder un visage abîmé, cicatrisé, brûlé ou étranger.
D'emblée on ne pouvait pas forcément admettre qu'un visage puisse avoir un nez épaté, soit tout noir ou tout jaune, ce n'est pas si évident que ça que d'accepter que les visages soient si différents, nous nous scrutons, nous nous regardons parce que nous sentons que nous sommes faits de cette même pâte, de cette même chair et que nous ne pouvons pas forcément appeler tous les visages à s'éveiller, à s'ouvrir, un visage ne s'ouvre que devant un autre visage. C'est pourquoi Jésus ne pouvait pas dire cela à la foule, à un visage plus anonyme. Il lui fallait des visages. Pourquoi ? parce que si Jésus révèle, dévoile quelque chose du plus intime de Lui, Il dit à la fois l'incroyable force de Dieu et sa majesté cachée dans l'humanité et l'incroyable vulnérabilité qui est que Dieu s'offre à être regardé. Il faut tenir les deux choses en même temps.
On pourrait dire : le visage de Dieu qui s'ouvre aux hommes, c'est invincible, mais Dieu ne l'a pas voulu comme ça. Le visage de Dieu qui s'ouvre à l'homme dit la fragilité, la vulnérabilité parce que Dieu aime, et quand on aime, le visage se livre et s'offre. Ce n'est pas une sorte d'amour en disant : mon amour est tel que Je suis puissant sur la montagne, Je te regarde d'en haut, non, Je te regarde de l'intérieur et j'attends que tu me regardes pour que mon visage s'illumine devant toi. Et cette fragilité-là, Dieu a tremblé avant de nous la livrer.
La Transfiguration, c'est le moment où Dieu dévoile, comme on ouvre un rideau, quelque chose qui était en Lui, mais quelque chose qui ne pouvait être reçu parce que des visages Le regardaient. Mais c'est à peine supportable pour les apôtres, c'est pour ça qu'ils sont dans une expérience extrêmement limite, psychologiquement, en tout cas, puisqu'ils sont à la fois dans l'effroi, dans la crainte, dans la torpeur. C'est la même expérience qui sera la leur au moment de l'agonie du Christ, je pense que là, nous avons une piste dans le visage de l'Agonie, dans le visage où Jésus se laisse envahir par l'angoisse, son visage s'approche de celui du Père, parce que c'est comme si le masque humain, derrière le masque humain, je dis le "masque", c'est-à-dire la "personne", c'est le même mot, derrière ce masque apparaissaient les traits glorieux du Père.
La Transfiguration, c'est comme deux visages qui tout d'un coup coïncident, c'est le visage de l'homme et le visage de Dieu, et Dieu s'est arrangé pour que son visage de Père invisible coïncide avec celui d'un homme : son Fils, comme à l'agonie. On ne peut pas imaginer que le Père est absent de cette agonie. Au contraire Il est encore plus présent, plus collé de l'intérieur. Il y a une coïncidence profonde entre tout ce qu'est Dieu, tout, et Jésus. Et le Père se laisse prendre dans le fait qu'Il se donne, qu'Il se dévoile.
Quand on pense que Dieu se dévoile, on imagine une sorte de condescendance, Dieu accepterait d'en dire plus, comme la pêche, pour nous attirer un peu dans la Résurrection. Pas du tout, c'est bien plus compliqué que ça, c'est bien plus profond que ça, Il dit la solidarité profonde entre Jésus et les hommes, c'est-à-dire entre Dieu et les hommes. Il a mis dans le visage humain l'ensemble de tout ce qu'Il peut donner à l'homme. Et cela le rend d'une vulnérabilité insupportable pour nous. Et nous détournons les yeux des gens sur qui se voit la fragilité ou la blessure, et cette fragilité nous est insupportable, non pas que le visage n'est plus humain, nous y reconnaissons très vite le visage humain, mais nous y voyons une fragilité que nous ne pouvons pas porter.
C'est cela qui se passe avec leur fille, c'est que nous, adultes, si nous la voyions, nous ne pourrions pas la porter. Je crois qu'il n'y a que sa mère ou ses proches ou ceux qui ont vécu l'accident ou la malformation qui peuvent réussir à porter le visage déformé, mais si nous ne pouvons pas regarder quelqu'un qui a un visage déformé, c'est que nous ne nous sentons pas capables d'en porter la vulnérabilité. Nous ne sommes pas comme le petit garçon occupés par un jeu, nous sommes occupés parce que nous sommes appelés de l'intérieur à une solidarité dans laquelle nous ne pouvons pas nous défaire : "tu ne te déroberas pas devant celui qui est ta propre chair".
C'est pour ça que quand on veut tuer quelqu'un, je vous donne un conseil, ne le regardez pas en face, ça ne marche pas, j'ai déjà essayé, ça ne marche pas, il faut lui mettre un sac sur la tête. Je dis ça en riant, mais le meurtrier ne peut pas voir le visage, il ne peut même pas entendre la voix. Il y a des meurtriers qui s'arrangent pour faire taire pour pouvoir tuer. Je ne peux pas tuer celui qui appelle ma propre chair.
C'est pourquoi dans la Transfiguration, il y a tout un mélange extrêmement complexe de choses qui ne sont pas uniquement de l'ordre de la puissance, la gloire, ce mot incroyable, c'est l'identité, c'est l'essence profonde des choses, et les choses, elles ne sont pas posées comme ça, mais elles sont en lien, elles sont en lien profond avec chacun de nous.
C'est pour cela que Pierre, Jacques, Jean ne pouvaient le recevoir que dans l'intimité de leur être, ne pouvaient mémoriser ce visage, ce visage traversé par la lumière, qui était son secret, son énigme, pour le laisser doucement mûrir, pour qu'au moment de l'agonie, non pas ils disent : "n'oublie pas", pas du tout, mais ils voient toujours le même visage, le visage de l'homme qui appelle tous les visages humains, toutes les souffrances à venir et qui ne nie rien. On ne peut pas croire que la Transfiguration, c'est une sorte de mise en appel, mise en attente pour une victoire future, tout s'enchaîne, tout est lié. C'est une même solidarité que Dieu veut signer. Il faut que le message soit entendu, qu'il puisse se dire qu'il puisse s'ouvrir, qu'il puisse ouvrir ce visage pour que les autres le voient.
Alors, frères et sœurs, notre visage, nous sommes responsables du visage des autres, puisque le visage dépend de la façon dont je le regarde, je l'accueille. Si Dieu nous a demandé de nous aimer les uns les autres, c'est entre autres pour que dans le regard nous commencions à illuminer le visage. Quand on aime quelqu'un, on illumine son visage, on l'éveille, on le rend lumineux, on le rend vivant. Il n'y a pas plus heureux quand on aime quelqu'un, de voir le visage de l'autre s'ouvrir, s'épanouir, éclater. Dans l'amour, le visage s'ouvre.
Quand on aime quelqu'un, on aime le regarder quand il dort, le visage dit aussi quelque chose, même quand on dort. Et nous sommes responsables de ce face-à-face, de ces face-à-face qui sont autant d'éléments qui nous préparent au face-à-face avec Dieu. Et Pierre a bien raison de dire, quand il voit Jésus transfigurer : "Il est heureux que nous soyons ici, restons-y". C'est pour ça que nous vivons, pour voir Dieu face-à-face, car à travers Dieu, nous verrons tous les visages, aucun ne sera annulé, tous se composeront les uns aux autres, toutes ces attentes, toutes ces différences, non pas s'annuleront, mais éclaireront l'incroyable dessein de Dieu d'avoir dessiné autant de visages possibles pour dire l'unique amour, l'unique amour du Père.
Frères et sœurs, que nos visages soient les uns pour les autres, soient l'appel à la fois de cette attente pour nous et de cette présence de Dieu que nous avons à susciter avant qu'Il ne ressuscite.
AMEN