LE TRIPTYQUE DU MYSTÈRE DU SALUT

Ex 12, 24-18 ; 2 Co 3, 7-18 ; Lc 9, 28 b-36
Deuxième dimanche de carême - année B (23 février 1997)
Homélie du Frère Bernard MAITTE

 

J'espère que je ne vais trahir aucun secret, je crois que ça m'arrive rarement, mais j'ai cru compren­dre qu'un jour, à plus ou moins long terme peut-être que l'association des Amis de saint Jean de Malte aura l'occasion de mettre au fond du chœur un tripty­que. Alors bien sûr ils auront certainement l'idée d'en mettre un dédié à saint Jean-Baptiste, puisque cette église a comme saint patron Jean-Baptiste, et non pas saint Jean de Malte qui n'existe pas. Alors je propose en tout cas une vision de ce que l'on pourrait mettre, parce qu'il me semble que notre carême nous invite tout particulièrement aujourd'hui à voir une partie du tableau du triptyque idéal de la vie du chrétien, ou plus exactement du mystère de la vie chrétienne avec Jésus.

Nous célébrons la Transfiguration, mais tout dans cette Transfiguration est déjà marqué parallèle­ment par un autre événement, celui de la croix, de la crucifixion. Et en fait la Transfiguration n'est que le premier panneau latéral du second qui est la Cruci­fixion. On a l'habitude, je le sais, quand on fait un triptyque comme celui de Grunenwald qui est en Al­sace, de mettre la Crucifixion au centre. Pourtant je la mettrais à côté. La Transfiguration, en ce temps de carême, nous ouvre, dans un parallèle, la clef et le mystère de la croix. Certes je ne suis pas le premier à le dire, mais on n'est pas censé inventer tous les jours quelque chose, même s'il se passe toujours quelque chose de nouveau à saint Jean de Malte, mais la Transfiguration n'est que le positif de ce négatif que pourrait être la crucifixion. Jésus apparaît transfiguré. Ses vêtements deviennent blancs comme la lumière. Au jour de la crucifixion, Il n'aura même plus ce petit pagne qu'on Lui met autour des reins par pudeur sur la croix, puisqu'Il sera crucifié sans vêtements, abso­lument nu.

Le Christ qui laisse son visage resplendir d'une lumière intérieure, signe de sa divinité et de son intimité avec le Père, aura un visage marqué par le sang qui dégouline sur ses traits et qui Le laisse entiè­rement défiguré. Le Christ qui apparaît dans toute sa splendeur, Lui qui est vrai Dieu et qui laisse manifes­ter la Gloire dont Il resplendit, aura sur la Croix un corps complètement déstructuré, un corps où la vie s'en va, là où la vie était pleine et glorieuse.

Sur le mont Tabor où Jésus est transfiguré, apparaissent avec Lui les deux figures les plus émi­nentes de l'Ancien Testament, Moïse et le don de la Loi, Elie et la révélation de Dieu dans la brise légère, le prophète. Et Jésus, sur ce mont du Golgotha, n'aura plus que deux larrons autour de Lui, à sa gauche et à sa droite, pour veiller à une gloire en négatif. Jésus a emmené avec Lui ses plus familiers, à la Transfigura­tion : Pierre, Jacques et Jean son frère. Et lors de la crucifixion, il ne restera plus que Jean qui se tient au pied de la Croix, les autres ayant fui ou ayant renié, ne confessant plus comme Pierre le faisait : "Mais bâtissons trois tentes, une pour Toi, une pour Elie et une pour Moïse, et demeurons ici". "Ici". Pierre dira : "Cet homme, je ne le connais pas". Là où le Christ a été accompagné par la Parole du Père, où le Père dit : "Ecoutez-le, c'est mon Fils Bien-Aimé", là où Il est pris dans la nuée de l'Esprit Saint, là où la théophanie de Dieu se manifeste comme Père, Fils et Saint-Es­prit, sur le Golgotha, Jésus n'a plus qu'une parole qui n'est pas celle du Père, c'est : "Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi M'as-Tu abandonné ?" Où est-Il, sur la croix, ce Fils Bien-Aimé sur lequel le Père a fait res­plendir sa gloire, pour lequel Il a dit cette parole : "Tu es mon Fils, on va t'écouter".

Frères et sœurs, la Transfiguration comme la crucifixion semblent au premier abord s'opposer. Pourtant elles ouvrent toutes les deux au même mys­tère et à la même révélation. Quel est ce mystère et cette révélation ? Eh bien c'est que Jésus est vrai Dieu et vrai homme, et que dans l'un comme dans l'autre événement, Il assume toute sa divinité comme Il as­sume toute son humanité. Il n'est pas moins homme en étant transfiguré, Il n'est pas moins Dieu en étant crucifié.

Jésus est vraiment Dieu et homme dans les deux événements parce qu'Il assume entièrement d'être parmi les hommes pour les hommes et les sau­ver parce que Dieu a voulu prendre notre chair, Il s'est incarné, que dans un cas Il a voulu laisser transparaî­tre cette chair glorieuse et que dans un autre cas Il a voulu montrer la fragilité de cette chair. Et pourtant c'est toujours la même humanité, et pourtant c'est toujours notre humanité, c'est notre chair qui, à la fois, est glorieuse, c'est notre chair qui, à la fois, est fragile. Et le Christ dit l'un comme l'autre parce qu'Il est vraiment homme et vraiment Dieu et que si nous sommes des êtres sauvés, nous sommes sauvés pour être divinisés, c'est-à-dire corporellement assumés entièrement dans notre humanité par Celui qui a voulu être homme et Dieu. Le mystère de la Transfiguration, comme le mystère de la crucifixion, ne peut que nous rappeler nos propres grandeurs et nos propres misères, ne peut que nous rappeler le centre même de notre foi, à la fois, nous aussi, de connaître le salut et la splen­deur de Dieu, d'être appelés à sa Gloire, et c'est bien à cela que nous nous préparons en portant notre croix, en sachant que c'est dans notre chair que parfois nous souffrons le plus et que pourtant là aussi le mystère de Dieu se dit. Dieu, en son Fils Jésus, n'est pas moins homme dans la Transfiguration comme Il n'est pas moins Dieu dans la crucifixion.

Qu'est-ce à dire ? c'est qu'il faut être capable dans une vie de chrétiens d'assumer les deux, de ne pas faire une séparation ou une dichotomie entre ce qui serait beau dans notre vie et dans notre corps et ce que l'on assumerait comme étant moins beau ou né­gatif. Il n'y a pas de séparation parce que Dieu nous appelle tout entiers dans notre corps comme dans notre âme à être divinisés, à faire que notre corps soit le lieu même de la divinisation, de la transfiguration. Et cela est capital, car dans un monde où nous avons un si mauvais rapport avec le corps, dans un monde où nous traitons le corps parfois comme une simple entité biologique, où par exemple l'avortement n'est traité que comme une simple maladie, ou bien quand on se pose la question de l'euthanasie, nous percevons notre corps comme une simple machine ou une structure biologique dont on pourrait gérer scientifi­quement les attendus. Dans un monde où notre corps paradoxalement prend tant de place qu'on en oublie justement la personne, où le corps est cultivé, lavé, peigné, parfumé, entretenu, on en oublie certainement que, selon ces canons de la beauté, le plus important n'est peut-être pas cette façade que ce qui est à l'inté­rieur même du corps, qui fait vivre l'âme et resplendir le regard et qui est de l'intérieur, mais cet intérieur n'est pas comme nous le prêchent toutes les sectes et New âge, une volonté intérieure de se sauver soi-même, mais d'accepter, bon an mal an, à parts égales, corps et âme, que Dieu se dise dans l'un et dans l'au­tre, que mon humanité soit le lieu même de la grâce et du pardon.

Et j'oubliais le troisième tableau, le tableau central. Quel est-il ? Ce tableau central, frères et sœurs, c'est ce à quoi nous nous préparons, nous nous préparons à célébrer Pâques, la Résurrection. Le tableau central, ce n'est que celui de la Résurrection, tout simplement parce que la Résurrection nous dit que, dans les blessures de la Croix, dans les souffran­ces que Dieu a assumées, lorsqu'Il a porté le péché du monde, c'est de ces blessures-là qu'est née la vie de Dieu, son amour et sa passion pour l'homme. Lorsque le Christ ressuscité, alors Il laisse voir des plaies glo­rieuses, Il laisse voir un corps racheté, Il laisse trans­paraître une humanité aimée au plus profond de tout ce qu'est l'humanité.

Le Christ a voulu laisser voir dans la Transfi­guration qu'Il assumait tout de l'homme, qu'Il assu­mait aussi tout ce qu'Il était Lui, Jésus, en tant qu'homme. Jésus a assumé son intelligence humaine, Jésus a assumé les moindres parties de sa chair hu­maine, Jésus a assumé son cœur humain, Il a assumé son affectivité humaine, sa vision des choses, Il a tout voulu prendre et donner comme un cadeau ce don aux hommes : l'axe du salut, c'est votre chair, ce n'est pas moi qui l'ai dit, c'est Tertullien qui, au troisième siè­cle, a écrit : "L'axe du Salut, c'est notre chair". Pour­quoi ? parce que ce fut pour le Christ la manière qu'Il a prise pour nous sauver, de l'Incarnation à la Transfi­guration, à la crucifixion, à la Résurrection, résurrec­tion de la chair, résurrection de notre chair, c'est par là que passe le salut.

Frères et sœurs, nous ne pouvons pas saucis­sonner notre vie, nous ne pouvons pas faire de notre vie une partie où il y aurait un brin de notre intelli­gence qui comprend une chose, notre affectivité d'un côté, notre corps dont on ferait ce que l'on veut par ailleurs. Mais regardez bien à quoi sert le carême. Le carême sert à réconcilier notre cœur avec notre corps. La Résurrection, c'est accepter d'être divinisé dans notre corps pour que notre cœur soit comme celui de Dieu, capable d'aimer. Et toute liturgie s'adresse au corps pour s'adresser à notre vie. Qu'aujourd'hui, dans la Transfiguration nous n'oublions pas que ce tripty­que se compose aussi de la crucifixion et qu'au centre même de notre foi, la Résurrection nous ouvre ce à quoi nous sommes tous appelés : être transfigurés, ressuscités dans notre chair pour écouter le Fils de Dieu, l'aimer, être dans sa Passion avec Lui, comme dans sa gloire, c'est-à-dire être réellement ses enfants.

 

 

AMEN