AIX-EN-PROVENCE : UNE VILLE POUR CONTEMPLER
Ex 24,12-18 ; 2 Co 3, 7-18 ; Luc 9, 28 b-36
Deuxième dimanche de carême - année C (12 mars 1995)
Homélie du Frère Bernard MAITTE
Tout cela est certainement vrai, mais ça ne me semble pas décrire parfaitement ce qu'est la ville d'Aix. Alors j'ai mon idée, bien sûr qui est la mienne, que vous ne partagerez peut-être pas, mais je vous la confie. Je pense que la spécificité d'Aix, c'est son cours Mirabeau. Mais si c'était simplement le cours Mirabeau en tant que tel, ce ne serait qu'une belle avenue parmi d'autres.
Ce qu'il y a de particulier, c'est que c'est une avenue sur laquelle on va et vient, on passe et l'on repasse, et que, quel que soit l'endroit où nous allions dans Aix, nous passerons et repasserons inévitablement par le cours Mirabeau. Et parfois nous nous arrêtons sur le cours pour discuter ou à un café. Et là il y a comme une sorte de vie qui se passe et se déroule, tant et si bien qu'en stationnant ou en passant sur le cours Mirabeau, on est là à regarder, parfois pour se faire voir suivant le bar auquel on a osé s'attabler. Mais il y a une sorte de spécificité qui est qu'on aime voir ce qui se passe. Et l'on aime voir tous ceux qui passent.
Il me semble alors que la ville d'Aix-en-Provence a cette vertu qui est la vertu du regard. D'ailleurs, en fait, Aix est une ville pour être vue. La beauté de son architecture, la couleur de ses pierres sous la lumière du soleil de Provence, sont faites pour être regardées. Aix est fait pour être une sorte de spectacle, pour que nous puissions avoir le plaisir de contempler tout ce qui peut exister dans cette ville : la douceur de l'eau qui coule dans nos fontaines, les arbres au milieu du quartier Mazarin, les petites ruelles qui s'entrechoquent dans le vieil Aix, tout cela est une sorte de manifestation d'une certaine beauté. C'est fait pour être vu, c'est fait pour être regardé. Il me semble que c'est là la spécificité de la ville d'Aix.
Et en somme on reproche très souvent à Aix-en-Provence de n'être pas à la pointe du progrès technologique, d'être toujours un petit peu à la traîne, mais en fait cette ville est de plain-pied dans un monde qui est le nôtre et qui est un monde de l'image. En effet, vous l'avez certainement entendu, on vous en a rebattu les oreilles, nous sommes un monde médiatique où la communication se fait plus particulièrement et avec le plus de passion par l'image, l'image tridimensionnelle, l'image de synthèse, l'image bien sûr quotidienne de nos petits écrans, de cette boîte à images qui au fur et à mesure déroule ses images de tous les jours, vraies ou fausses, qu'elles soient du type "reality show" ou au contraire qu'elles soient une image qui veuille éduquer. Certes nous sommes dans un monde d'images, Aix le manifeste très bien puisqu'il paraît que c'est la ville où il y a le plus de cinémas par rapport à la proportion de la population, il y a donc un amour du regard dans cette ville, dans cette ville qui est donc pour un monde où l'image justement est reine, où il y a la possibilité grâce à l'image d'entrer en relation, de connaître, de savoir. Il y a bien sûr aussi tout le problème, si décrier, de ce que véhicule l'image. Et vous le savez, combien de fois on interdit des images d'art ou des affiches à l'heure actuelle, combien de fois on se bat contre les images de telle ou telle émission qui semblent dégradantes et cela est une prise de conscience de l'importance de l'image.
Or, à mon avis, le problème n'est pas tant celui de l'image qui est transmise, que la manière dont nous percevons l'image. Le vrai problème, c'est celui du regard, c'est-à-dire la manière dont l'homme exerce cette faculté, car en somme ce n'est pas le fait de montrer qui est si important, mais c'est la manière dont les gens regardent qui a une importance. Et ainsi, la plupart des gens un peu spécialisés vous le diront, c'est quand on voile, quand on montre à peine que c'est souvent le plus intéressant ou qu'on est le plus intrigué. Ce n'est pas forcément quand on montre tout. Et donc tout montrer, même à la télé, si cela reste scandaleux, c'est aussi la manière dont notre regard va se poser là-dessus, qui révèle une manière d'être. C'est le problème du voir et du regard par rapport à l'image que l'on perçoit.
Mais, frères et sœurs, nous avons l'impression à l'heure actuelle que c'est le problème majeure, et que c'est un problème tout à fait récent. Et bien, excusez-moi, mais je crois que nous nous trompons. C'est un problème vieux comme le monde. C'est un problème qui date depuis que l'homme existe, ce problème du lien à l'image et au regard, tant et si bien que dans la religion même d'Israël, c'est devenu le problème central : "Tu ne te feras pas de dieu à l'image des hommes ou des bêtes". Et tout le problème religieux en dehors d'Israël est un problème de l'image. On se fait des statues, on essaie de se représenter Dieu ou un monde divin qu'on ne perçoit pas. Et l'on se représente par une image ce qui est invisible. Le problème même de l'image est un problème auquel Israël s'est confronté et il a eu un mot précis pour le décrier : idolâtrie. "Tu ne peux pas te faire d'image de Dieu". Ce monde-là n'est pas Dieu. Et rien d'imagé ne peut vraiment de la transcendance de Dieu. C'est vital à la religion pour sa relation avec Dieu car la vision nous permet d'entrer en contact et en communication. Pourtant désirer voir Dieu c'est cela qui doit nous aider à comprendre et à entrer en relation avec Dieu.
Mais si mon regard se porte sur les choses de ce monde et les divinise, en disant : "c'est cela mon Dieu", je les idolâtre et du coup je me retrouve en train d'avoir réduit l'invisible, le transcendant. Et en somme tout le problème religieux d'Israël va se porter là-dessus. Et c'est pourquoi lorsque l'on lit dans le premier livre de la Bible, dans la Genèse, que l'homme a été fait à l'image de Dieu, nous touchons là avec les hommes de foi quelque chose d'important. Lorsque Moïse monte sur la montagne et voit la gloire de Dieu, nous touchons là le problème majeur de la foi. Lorsqu'Elie lui-même arrive à percevoir une présence imagée de Dieu, nous touchons là au désir fondamental de l'homme de foi. Et tous les livres ensuite de l'histoire sainte, aussi bien ceux de la Sagesse qui vont décrier les idoles qui ont des yeux et ne voient pas, des oreilles et n'entendent pas, des prophètes qui vont parler du Messie, du Fils de l'homme et du visage de Dieu qui va être révélé, nous touchons là au cœur même de la foi et du désir de tout homme de voir Dieu.
Frères et sœurs, cette réflexion nous mène jusqu'au pied de la montagne où Moïse et Elie entourent un Homme qui, du cœur de sa prière, se dévoile comme Fils de Dieu dans la gloire. Mais nous touchons là aussi à la montage où Pierre, Jacques et Jean contemplent l'image de l'Homme parfait, contemplent l'invisible. Et que fait Pierre ? Pierre dit : "construisons trois tentes, car il est bien que nous soyons ici". Savez-vous dans quel travers tombe Pierre ? Il tombe dans notre travers, le nôtre, c'est qu'il ne sait pas regarder, il aurait eu un camescope, il aurait pris son camescope et il aurait filmé le Christ, il n'aurait même pas regardé le Christ.
Et ça me fait penser que dernièrement je contemplais un très beau paysage avec les rochers battus par la mer. Et je suis resté un bon moment à regarder ce paysage et quelque part à être rassasié par la beauté que je contemplais. Et j'ai vu arriver un monsieur qui, sans regarder le paysage, s'est tout de suite mis à filmer. Qu'a-t-il, il Ce qu'il aurait pu saisir, c'est ce qui aurait pu imprimer son regard. La beauté et la transcendance de ce paysage, c'est ce qui aurait pu, à travers son regard, imprimer son âme. Non, il a préféré l'imprimer sur une pellicule pour peut-être ensuite contempler sur son pauvre petit téléviseur un paysage ratatiné. Nous aurions été comme Pierre, nous aurions pris notre appareil photo et au développement nous n'aurions eu qu'une pâle image de ce qu'est Dieu. Nous n'aurions même pas vu la gloire du Fils de l'Homme.
Il me semble que ce qui nous est demandé justement, c'est de mieux réaliser ce que le Christ a voulu faire dans cette Transfiguration, Il a voulu montrer combien l'humanité est grande et belle parce qu'Il a accepté d'y mettre toute sa gloire. Il faut peut-être comprendre ce que Pierre n'a pas tout de suite saisi, c'est que Jésus reste seul à la fin et qu'il faudra découvrir à travers le Visage défiguré du Christ Celui qui pourtant est vraiment le Fils de Dieu glorifié comme lorsque à la Résurrection, la blessure de la Croix reste dans la gloire de sa Résurrection.
Frères et sœurs, c'est à cela que Jésus nous invite et c'est à cela qu'il nous faut aller, c'est que nous n'avons pas à idolâtrer notre monde, nous n'avons pas non plus à passer à côté de ce monde. Il nous faut savoir porter un bon regard, il nous faut savoir contempler avec justesse ce que Jésus veut nous donner. Nous avons, comme Pierre, trop souvent l'habitude d'avoir un regard qui enferme, nous avons nos schémas préétablis qui sont comme des images qui font que nous avons une vision du monde qui peut être tout à fait plate ou au contraire qui se veut parfaitement transcendante et qui n'est plus de ce monde. Et c'est la même chose au niveau religieux où nous rabaissons tout, ou nous nous évadons de ce monde. Or la vie même de l'Église est imagée car sacramentelle : c'est le pain et le vin qui nous renvoient au Corps et au Sang du Christ. L'eau qui coule sur nos fronts nous renvoie au Baptême et à la Vie de Dieu. L'huile qui se répand sur nos têtes, est le parfum, la vie, l'exaltation et la gloire de Dieu qui nous remplit. Et ça ce n'est pas de l'idolâtrie, ça c'est la manifestation, à travers la réalité de ce que nous vivons et de ce que nous voyons, de la gloire de Dieu. C'est de son humanité que le Christ laisse surgir cette divinité. Et c'est de notre humanité elle-même que va surgir cette gloire. Nous sommes faits pour cela.
Frères et sœurs, nous n'avons pas à enfermer non plus les autres dans nos images, dans notre manière de voir et de cataloguer. En effet c'est comme le catalogue de la Redoute, nous avons les visages des gens sur papier glacé, avec la nomenclature et le prix de ce qu'ils valent. Voilà à quoi nous en arrivons. Notre regard doit dépasser notre aveuglement, il doit être comme celui qu'auraient de l'avoir les apôtres contemplant le Christ qui est d'aller au-delà de son Humanité, mais doit passer par elle.
Frères et sœurs, la ville d'Aix-en-Provence, j'en ai rêvé comme d'une ville qui a une vertu spécifique qui est la vertu de la contemplation. C'est une ville pour être vue, c'est une ville pour voir, c'est une ville pour contempler. Il faudrait que tous les aixois n'aient en fait rien d'autre à faire qu'à développer ce sens qui est le leur, du regard pour mieux comprendre la beauté et la transcendance de ce à quoi ils sont appelés. Il faudrait que les chrétiens de Saint Jean de Malte, s'ils viennent pour voir les frères, voient autre chose, voient Dieu et non pas les frères. S'ils viennent pour voir la belle liturgie, qu'ils ne s'arrêtent pas à des conceptions petites et mesquines de liturgie, mais voient la gloire de Dieu. Si les chrétiens de Saint Jean de Malte viennent dans cette église, ce n'est pas pour se faire voir et pour être vus, mais c'est pour voir Dieu et l'annoncer et le porter et être glorifiés, aller, comme dit saint Paul, de gloire en gloire pour sortir du quartier Mazarin, aller sur le cours Mirabeau, pour venir puiser à l'Eucharistie et aller dans le monde et manifester ce visage de Dieu aux hommes.
Frères et sœurs, il y a là quelque chose de capital, nous ne pouvons pas tomber dans le piège du monde de l'image, nous ne devons pas tomber dans le piège de l'idolâtrie. Nous avons à être image de Dieu. Nous avons à comprendre qu'au cœur même de notre vie, que nos souffrances et nos blessures, c'est déjà la préfiguration de la Résurrection du Christ, que notre bonheur et notre joie, que ces milliers de visages que l'on contemple et que l'on voit, sont déjà le Visage du Christ glorifié, que le visage de nos frères c'est le Visage du Christ aussi bien heureux et surtout s'il est souffrant et persécuté, c'est le Visage malgré tout, même s'il est défiguré, c'est le Visage du Christ qui m'a aimé. C'est de cette gloire-là, c'est de cette image-là que nous avons à vivre. Nous devons refléter comme en un miroir l'image de Dieu et aller de gloire en gloire.
AMEN