AU-DELÀ DE L'APPARENCE ET DE LA TRANSPARENCE

Ex 24,12-18 ; 2 Co 3, 7-18 ; Luc 9, 28 b-36
Deuxième dimanche de carême - année C (15 mars 1992)
Homélie du Frère Bernard MAITTE


Le look il y en a certains qui disent le grand méchant look ! le look c'est l'allure, le regard, voir, ça semble passionner nos contempo­rains. Tout ce qui est de l'ordre de la vision, de l'appa­rence semble être un hobby chez certains. On passe un temps mémorable à se faire soi-même une image, à essayer de pouvoir se dire à travers des signes et no­tamment notre corps. Nous passons beaucoup de temps à cultiver une certaine image, image que l'on retrouve plus ou moins déformée dans tout ce qui est ce que l'on appelle l'audiovisuel. Vous le savez, l'image a une importance capitale dans notre monde, l'image a souvent remplacé les mots, l'image sert à communiquer, sert à dire. Avant même d'apprendre à lire, on sait parfois faire fonctionner une vidéo, et plus besoin d'aller faire l'Ecole des Beaux-Arts, les appa­reils photographiques sont automatiques. Et chacun peut devenir un artiste !

Alors au fur et à mesure, nous passons beau­coup de temps à perfectionner notre propre image, ce que nous voulons être devant les autres, nous passons un grand temps à essayer d'avoir le look, l'allure, à être dans le vent, à correspondre peu à peu à ce que le monde nous propose comme modèle. Il y a une re­cherche pour glorifier notre être et notre corps. Nous essayons de la modeler, de le transformer parfois, c'est le cas de la chirurgie esthétique. On essaie de le sculpter, c'est le cas du body-building. On essaie de le magnifier, il y a toute une image que l'on essaie de faire passer de soi. Je ne la condamne pas, je pense que c'est une recherche actuelle de notre monde.

Le problème de cette aspiration de nos contemporains, c'est à mon avis que le culte de l'image, que le culte du corps, que le culte du modèle devient une dictature. On est confronté pour pouvoir se dire, bien sûr à ce que pensent les autres quand ils vous voient. Cela part d'un phénomène naturel. Quand on dit qu'on a plus ou moins d'atomes crochus avec quelqu'un, c'est d'abord simplement la façon dont il est "fringué" qui nous déplaît, ça peut être tel ou tel aspect de son visage qui nous hérisse. Et bien souvent notre propre regard tend à enfermer l'autre dans ce qui n'est simplement qu'une apparence. Mais le monde moderne justement tend de plus en plus à enfermer chaque être dans une apparence, dans un modèle à suivre. Et c'est là où ça devient une dictature. Car vu sous Cet angle que je viens de décrire, tout resterait simplement superficiel, ça resterait simplement artifi­ciel. Tous les masques que nous pourrions porter, toutes les figures du jeune cadre dynamique que nous pourrions être et présenter, tous les statuts de la femme parfaite qui est toujours souriante et pompon­née, dès matin, de pied en cap, c'est vrai que la mode n'est plus au peignoir et aux bigoudis, tant mieux. Eh bien tout cela malgré tout, si c'est un appel à nous dire nous-mêmes, peut devenir pour nous un véritable calvaire et un véritable enfermement.

Cette dictature de l'image ou de l'apparence fait même parfois la une de certains quotidiens ou hebdomadaires. Et c'est pourquoi, comme nous n'ai­mons pas que nous soyons considérés simplement sur notre aspect et que le regard des autres puisse se por­ter bien plus loin que ce que nous présentons de nous-mêmes, car il est toujours très dur de s'entendre dire qu'on est superficiel, il y a une autre recherche, c'est celle de montrer que, malgré tous les soins apportés à notre apparence ou image de marque pour une entre­prise, il y a autre chose de nous-mêmes que nous voulons dire et dépasser cette dictature et cet enfer­mement. Et j'ai noté dans un hebdomadaire au titre intéressant ou évocateur : "le nouvel observateur", c'est-à-dire le regard, le nouveau regard, un article d'une journaliste qui écrit : "Les publicitaires sentant que trop c'est trop, commencent en douceur à nous proposer un nouveau slogan, un nouveau modèle, celui de la beauté qui naît de l'intérieur. Mais l'argu­ment est dangereux. Si vous n'êtes pas beau extérieu­rement, c'est que vous avez une âme noire. Le moment est venu de dire : stop. Déjà on a retaillé le corps, coupé la chair, retendu la peau faussement nue, en fait lissée, bronzée, grattée comme un simple vête­ment. Libération ? Non. Sans remonter très loin dans le temps, on sait que le culte du corps peut aussi être totalitaire. Alors qu'on nous laisse au moins notre âme. Quand nous serons tous beaux, jeunes et minces, nous en aurons besoin pour aimer". (Josette Alia, Nouvel Observateur du 15-25/12/91).

C'est, à mon avis, la deuxième aspiration de notre monde : c'est celui du soin de notre âme. Notre âme nous intéresse beaucoup. Et sous l'aspect de ce que l'on a pu appeler "le renouveau religieux" se ca­che cette aspiration fondamentale pour les hommes de ne plus s'occuper simplement de leur extérieur, de leur petit moi. Ca a commencé par la psychologie et toutes autres "psy" que je ne peux tous nommer, tou­tes aussi intéressantes les unes que les autres, mais qui ont cette chose en commun, c'est de vouloir tra­quer jusqu'au plus profond de l'être, en se servant ou non des apparences, la nature même, le secret même de l'homme. Mais cela ne suffit pas à nos contempo­rains. Et c'est pourquoi nous voyons naître peu à peu ce désir que notre apparence ne soit plus simplement une communication avec l'autre, mais que notre être tout entier et profond laisse apparaître notre âme, qu'enfin nous ne vivions plus simplement l'apparence superficielle mais la transparence.

Cette transparence est reprise par de nom­breux mouvements spirituels religieux (que ce soit tous les types de méditations transcendantales, I.V.I., New-Age, etc...) qui justement essayent de mêler ces deux aspects en l'homme pour arriver à une sorte de symbiose où nous découvrons en nous-mêmes une force puissante, capable d'être dite, d'être manifestée et révélée aux autres, et de faire ainsi un effort au plus profond de nous-mêmes, au centre de ce que nous sommes, au cœur de notre personne pour pouvoir dire le secret de l'être. Et ainsi notre humanité, notre per­sonne se trouve plongée dans une sorte de sphère spirituelle parfaitement tenue de tous les côtés, grâce aux efforts et puissance puisés de l'intérieur de l'homme. Nous en sommes au point que la spiritualité, la vie spirituelle est à portée de main. Il suffit de le vouloir, car vouloir dans ces cas-là, c'est pouvoir.

Frères et sœurs, si j'ai voulu vous parler de ces deux aspirations qui, à mon avis, existent dans notre monde contemporain et sont fondamentales, c'est pour vous dire que nous avons à y répondre. Et je croîs que le mystère de la Transfiguration est déjà un élément de réponse. Ces deux aspirations sont en fait des aspirations pas vraiment nouvelles, mais sim­plement elles reviennent à la surface. Pour le chrétien, il y a ici un appel à ne pas rester sans mot, à ne pas rester sans geste face à de telles aspirations. C'est pourquoi il nous faut d'abord regarder le visage du Christ. Il nous faut voir Jésus transfiguré. Il nous faut le contempler, il nous faut passer par l'apparence de ce doux visage pour pouvoir comprendre que le Christ Lui-même a voulu dire quelque chose à travers son corps. Il a manifesté, vous vous en souvenez, pour trois apôtres son identité profonde.

Cette identité profonde, quelle est-elle ? C'est qu'Il est le Fils de Dieu et c'est ce qui se laisse mani­fester, c'est sa transcendance qu'Il révèle. Au-delà de l'apparence, Il laisse non pas simplement une transpa­rence jaillir de Lui, mais une transcendance l'envahir : c'est celle de son appartenance filiale au Père. Mais ce n'est pas un effort qu'Il fait sur Lui-même pour se dire. Ce n'est pas Lui qui, à travers son corps, va ma­nifester qu'Il est le Fils de Dieu. Jésus se laisse dire, Il se laisse dire par le Père : "Celui-ci est mon Fils, l'Elu, écoutez-Le". Et nous entrons dans le même mouvement. Ce qui peut nous dire à nous-mêmes, certes comme le disait Socrate : "Connais-toi, toi-même", c'est un peu nous, mais c'est surtout l'autre. Et qu'est-ce qui dans notre monde va révéler justement cette capacité de se dire, c'est la relation à l'autre, c'est la relation au tout autre, et c'est là où toutes nos com­munications, nos communions vont être le langage que Dieu va utiliser pour révéler la nature profonde de l'homme. C'est, vous le savez peut-être car vous en avez fait l'expérience, l'amour qui saura dire le mieux l'autre. Et l'on a souvent vu des jeunes gens ou des jeunes femmes transfigurés par l'amour. Car l'autre est capable quand on aime vraiment et que l'on connaît vraiment l'autre, de le dire plus qu'on ne saurait se dire soi-même à travers une image, qui est trop sou­vent une illusion, un artifice.

La Transfiguration est pour le chrétien, non pas un spectacle, même si avec les apôtres on regarde, ce n'est pas un beau spectacle, c'est une exigence ter­rible, c'est une exigence à comprendre que nous-mê­mes nous devons vivre la réalité de ce que nous ai­mons d'être et que nous ne sommes pas habituelle­ment, c'est-à-dire des êtres créés par Dieu et, en Jésus, recréés à l'image de Dieu, à sa ressemblance, "Fai­sons l'homme à notre image comme à notre ressem­blance" (Genèse 1,26) dit Dieu au matin de la créa­tion. Voilà le message que le chrétien a apporté à no­tre monde. Cette transcendance qui habite aussi l'homme dans quoi cela se vit-elle ? Cela se vit dans la communication, mieux dans la communion. Regar­dons, contemplons le Fils : c'est alors qu'il priait, qu'il est transfiguré ; c'est donc dans la prière, c'est une relation à l'autre, c'est une communion à Dieu. Comme le disait Thérèse d'Avila, c'est un "commerce d'amitié".

Il faut donc qu'il y ait cette communion et cette relation pour pouvoir être manifesté à soi-même. Et le chrétien, dans la prière, c'est ce qu'il vit, il se reçoit du Père pour pouvoir être pleinement dit par l'amour de Dieu. Il n'y a pas d'autre secret Et c'est ça qui réconcilie l'homme, l'homme qui entre l'extérieur et l'intérieur s'est séparé en lui-même, qui s'est séparé de son Dieu au paradis pour aller sur les chemins de notre monde. Eh bien, le Christ est venu apporter la réconciliation de la chair, du corps et de l'âme et de l'Esprit il y a donc un message à apporter à travers ce que nous sommes, nous chrétiens, aux aspirations de notre monde. Et pour nous, ça se vit dans la prière, ça se vit dans l'amour indéfectible que l'on a pour Dieu, dans l'amour qui va transfigurer chacun de nos gestes. Et cela s'exprime à travers des médiations humaines, à travers un corps, à travers le visage. Et c'est la même chose pour l'Église. Et c'est pourquoi le bien le plus précieux pour un chrétien va être de vivre cette inten­sité de lumière transfigurante, la vie sacramentelle au jour le jour, avec son Seigneur dans la prière et en effet c'est la liturgie divine qui accomplit, qui sculpte notre âme, qui révèle la beauté de notre corps, qui dit tout l'appel fondamental qu'a reçu notre humanité à marcher vers la Pâque du Christ, à vivre la transcen­dance de Dieu, à nous laisser réconcilier dans notre corps.

Et je voudrais vous citer un prêtre orthodoxe roumain qui écrivait à propos de cette liturgie qui justement nous fait vivre : "Tout le monde sortant de la divine liturgie semblait transfiguré, dépouillé de toute préoccupation terrestre, sanctifié, et même plus que sanctifié, déifié. Je savais pourquoi tous les re­gards étaient illuminés. Ces femmes laides étaient belles, tous les hommes et toutes les femmes de notre village étaient des théophores c'est-à-dire des por­teurs de Dieu, ils étaient fils de Dieu et déifiés. Certes ces gens sont des paysans rudes, misérables et pau­vres. Ils savent ce qu'ils sont. Et lorsqu'on porte une lampe ou un cierge, on a le visage illuminé par la flamme. Quand on porte en soi Dieu qui est la lu­mière des lumières, on est illuminé du dedans de telle manière que toute chair et tout le corps sont transfi­gurés, embellis. Je regardais donc comme on regarde un spectacle le défilé des villageois porteurs de Dieu". (C. Virgil Gheorghin, de la 25ème heure à l'heure éternelle).

Et si je peux donner un témoignage person­nel, je me souviens quand j'étais novice et que je chantais plus souvent à la chorale qu'il y a une chose que j'aimais particulièrement : c'était regarder tous vos visages, allant communier, les uns après les au­tres, au corps du Christ, sachant que c'était là que se vivait le signe, c'est-à-dire la réalité même de notre propre communion corps et âme à Dieu et donc de notre transfiguration. Frères, soyez-en certains et portez ce message aux hommes qui aspirent à un re­nouvellement d'eux-mêmes en leur corps et en leur âme : Dieu sculpte par amour notre visage ici-bas, il nous transfigure, Il nous modèle à sa propre image et ressemblance, il nous donne déjà notre visage d'éter­nité.

 

 

AMEN