NE NOUS TROMPONS PAS D'ENNEMI !
Ex 24,12-18 ; 2 Co 3, 7-18 ; Luc 9, 28 b-36
Deuxième dimanche de carême - année C (28 février 2010)
Homélie du Frère Christophe LEBLANC

Galilée : Le mont Thabor
Face à la contemplation de la transfiguration, qui d'ailleurs a été peinte par une de nos paroissiennes, et qui est au fond du chœur, la transfiguration renvoie à la transfiguration de Dieu qui à un moment donné a accepté de cacher sa divinité pour venir parmi nous. Je suis sûr que pour beaucoup d'entre nous, la transfiguration fait nécessairement référence uniquement à cette divinité de Dieu cachée momentanément par son corps qui sera brisé sur la croix, et à aucun moment ne renvoie à notre propre transfiguration. De fait, même si le Christ a beaucoup souffert sur la croix, nous avons plutôt le sentiment que la beauté du corps charnel du Christ fait plus entr'apercevoir la beauté de sa divinité, à côté de nous-mêmes où nos corps sont lourds, pesants, mal faits, mal fichus, abîmés, ne font encore plus que cacher cette divinité qui est au fond de nous et tellement enfouie au fond de nous que nous ne la voyons plus. Pour partir plus sur l'image de la mode, tout n'est pas uniquement une histoire de corps, tout est l'histoire de trouver les vêtements qui permettront de mettre en valeur votre corps.
Là, on a l'impression que c'est pareil. D'un côté le corps charnel du Christ qui est parfait et qui laisse déjà entr'apercevoir sa puissance, sa beauté et sa noblesse, et à côté, nous, qui sommes mal fagotés, et nous avons toujours deux ou trois saisons de retard et on est mal fichus ! On est mal fichus parce qu'on a toujours ce sentiment d'être en exil, on est mal fichus parce que nous avons le sentiment qu'il y a comme un écart entre notre corps et l'esprit. Il faut quand même bien l'avouer, nous ne sommes pas toujours bien sortis de cette vieille dichotomie, de cette césure profonde que nous avons hérité non seulement de la culture gréco-romaine, mais de certaines de nos expériences quotidiennes, nous avons le sentiment que notre corps n'est pas fait pour notre esprit.
Par conséquent pour nous, la vraie religion, ce n'est pas la religion, c'est la spiritualité. Si vous regardez dans les médias actuellement, la religion, c'est très, très, très mal. La religion c'est à cause d'elle qu'il y a des attentats, des guerres, qu'on tue, qu'on massacre, etc … La religion, c'est très mauvais. Mais la spiritualité, c'est beaucoup mieux, parce que pour nous, c'est ce rêve qui consiste à vouloir nous détacher de ces vêtements mal faits, qui ne nous correspondent pas, pour nous évader et arriver enfin dans ce monde pour lequel nous sommes faits, qui est Dieu. La spiritualité, c'est beaucoup mieux parce que normalement, la spiritualité ne fait pas de politique. La spiritualité n'a absolument pas idée d'un vivre ensemble. La spiritualité c'est dans la sphère du privé, cela vous regarde vous et votre Dieu et n'allez pas vous mêler des affaires des autres.
Je crois que si l'Église nous propose en ce deuxième dimanche de carême cet évangile de la Transfiguration, c'est pour une excellente raison. Je ne crois pas comme nous le chantons, que c'est pour préparer à l'avance les disciples pour que lorsqu'ils voient Jésus sur la croix ils se souviennent, cela n'a pas marché parce que d'abord, ils n'étaient pas au pied de la croix ! Mais cet évangile, plus profondément, est là pour nous rappeler qu'il ne faut pas se tromper d'ennemi en ce temps du carême. Pour nous le vieil ennemi (saint François qui pourtant est un saint admirable et extraordinaire appelait cet ennemi "l'âne", c'est-à-dire son corps), pour nous, notre vieil ennemi, c'est notre corps. Il n'y a rien à faire, on y revient et nous pensons toujours que nous devons choisir entre : mon mari et Dieu, ma femme et Dieu, ma famille et Dieu, mon corps et Dieu, etc … En fait, notre ennemi ce n'est pas notre corps.
Je crois que cet évangile nous rappelle, et je vais y revenir dans un petit moment, c'est ce que j'ai pointé tout à l'heure : la différence fondamentale entre la spiritualité et la religion d'une part, et une césure qui est beaucoup plus importante, même s'il faut reconnaître que les chrétiens ont beaucoup péché de ce côté-là pendant des siècles, ce n'est pas ce que dit l'évangile, la vraie césure, ce n'est pas entre le corps et l'esprit, mais c'est entre le "moi", mon moi sauvé, et mon moi pécheur. Cela n'a rien à voir avec cette césure entre le corps et l'esprit. Il y a mon "moi" total, corps et âme, liés pour toute l'éternité et pécheur, parce que vous savez très bien qu'on pèche beaucoup plus avec l'esprit qu'avec le corps, et il y a de l'autre côté mon moi sauvé, total, complet, esprit et chair.
C'est cela l'enjeu de la vie chrétienne, et c'est cela l'enjeu du carême. Le carême ne consiste pas à maltraiter cet âne comme l'appelait saint François, l'enjeu du carême ne consiste pas essayer d'élaborer une sorte de spiritualité grâce à laquelle on pourrait enfin sortir de ces vêtements mal cousus et mal faits. Vous connaissez tous ce fameux sketch de Fernand Raynaud devant le tailleur, avec ce costume qui et mal fichu et le pauvre type qui est obligé à chaque fois de prendre des poses incroyables pour dire que son vêtement lui va bien. Non, le carême, c'est de découvrir profondément qu'il y a au cœur de chacun de nous cette césure et ce combat. Il n'est pas question de laisser tomber ce combat et de dire qu'il n'existe pas. Ce combat existe bel et bien entre le moi déjà sauvé corps et âme et en même temps ce que nous expérimentons toujours actuellement, avec le moi abîmé, le moi pécheur, corps et âme.
Je disais tout à l'heure spiritualité et religion, pourquoi ? parce que la spiritualité joue uniquement sur cette césure entre le corps et l'âme et est une véritable démission et je le dis, presque une insulte à ce Dieu aimant qui lui-même a pris la peine de s'incarner dans un corps pour nous rencontrer. Et nous, nous voudrions passer par d'autres moyens que le moyen que Dieu a privilégié pour nous rencontrer qui est le corps, qui est notre chair. La religion, le terme veut le dire, c'est relier. Nous ne pouvons pas imaginer nous relier à Dieu sans nous relier les uns les autres, et sans relier profondément notre être qui est de chair et qui est d'esprit.
Je finirai sur une note rapide, que je laisse à votre méditation, que je prends dans saint Augustin. Une idée qui est chère d'ailleurs à la fraternité dans son ensemble et qui touche à la signification même du terme "monastique". Il est vrai que le terme monastique peut être vu par beaucoup de nos contemporains, et parmi peut-être vous aussi, du côté justement de cette spiritualité dans le sens d'une fuite, d'une démission, des grands penseurs comme Michel Foucault ont écrit là-dessus, en se demandant ce que c'était que le mouvement monastique : c'est le fait de vouloir brimer le corps, de le détruire et de la façonner selon la volonté de l'esprit et de l'âme. Alors qu'en fait, qu'est-ce que la vie monastique selon saint Augustin ? C'est le désir de relier et d'unifier tous les éléments de notre vie, corps et âme, chair et esprit, et non seulement de relier dans notre être qui est le nôtre, mais aussi de relier notre moi avec nos frères et nos sœurs, et donc par conséquent aussi de s'ouvrir à la vie trinitaire de ce Dieu qui n'est pas seul, mais de ce Dieu qui désire vivre dans une communauté qui est la communauté de la vie trinitaire.
Frères et sœurs, vous voyez que cette fête de la Transfiguration, elle est là pour nous rappeler les enjeux de la vie chrétienne et les enjeux les plus profonds du carême. Le carême n'est pas une fuite, il ne consiste pas à vouloir brimer notre corps. Le carême c'est profondément ce qui nous est donné par Dieu avant sa Pâque pour expérimenter la religion, c'est-à-dire ces liens indissolubles qui existent entre notre chair et notre esprit, et ces liens indissolubles qui existent entre nous malgré nos trahisons, nos péchés nos mensonges, etc … et ce lien indissoluble que le Christ a voulu en épousant la chair de l'humanité et en venant parmi nous. Qu'en contemplant cette divinité qui se laisse apparaître derrière le corps du Christ, nous puissions déjà contempler notre propre divinisation.
AMEN