LA LUMIÈRE DE DIEU DANS LES PROFONDEURS DE NOTRE CŒUR

Ex 12, 24-18 ; 2 Co 3, 7-18 ; Lc 9, 28 b-36
Deuxième dimanche de carême - année B (24 février 1991)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

 

Frères et sœurs, cette fête de la Transfiguration est la fête de la lumière. Les évangélistes riva­lisent dans leur recherche de qualificatifs pour essayer de décrire cette lumière au-delà de toute lu­mière, cette lumière indescriptible du visage et du corps et même des vêtements du Christ transfiguré. saint Luc nous dit qu'Il était comme l'éclair (Luc 9,29) et saint Matthieu comme la neige ou comme le soleil (Mt.17,2), resplendissant, fulgurant, éblouissant, et saint Marc nous dira avec une émouvante maladresse : "d'une blancheur telle qu'aucun foulon sur la terre ne serait capable de l'obtenir" (Mc 9,3).

Lumière du Christ, lumière resplendissante, éblouissante, mais lumière du Christ pour nous, lu­mière qui rayonne sur nous, lumière qui, jaillissant du Christ, nous enveloppe et nous prend. Jésus lui-même nous le dit : "Je suis la lumière du monde" (Jean 8,13). Et cette lumière n'est pas seulement une lu­mière visible, physique, c'est une lumière spirituelle, intérieure, une lumière du cœur, "Je suis la lumière du monde. Celui qui Me suit ne marche pas dans les ténèbres, il aura la lumière de la vie". Cette lumière qui nous est donnée est donc une lumière vivifiante, une lumière qui pénètre notre être le plus intime, le plus intérieur. Et cette lumière nous amène, c'est en­core le Christ qui le dit, à la vérité. "Celui qui fait la vérité vient à la lumière" (Jean 3,21). Et encore : " Je suis la lumière du monde. Si vous devenez mes disci­ples, vous connaîtrez la vérité et la vérité vous fera libres" (Jean 8,31). Voilà donc que la lumière du Christ vient vers nous et qu'elle va aller jusqu'au plus profond de notre être, jusqu'au plus profond de notre cœur.

Mais cette lumière peut nous apparaître d'abord comme dure et décapante, comme venant fouiller jusqu'aux racines de notre être, pour mettre au jour ce que nous cachons dans nos ténèbres. Cette lumière, et c'est saint Luc lui-même qui employait l'image de l'éclair, en quelque sorte nous foudroie, elle va jusqu'aux racines de notre être, elle met à nu tout ce qui en nous est mensonge, tout ce qui est ténè­bre de l'illusion, tout ce que nous voudrions cacher, tout ce que nous n'aimons pas voir. Et il est vrai que la lumière du Christ est d'abord révélation. Elle est d'abord exigence. C'est vrai que cette lumière ne laisse pas d'ombre en nous. Et ce temps du Carême, temps de conversion, temps du Sacrement de la Péni­tence, ce Carême est de façon privilégiée le temps où la lumière doit remplir notre cœur pour mettre à jour, pour mettre à nu ce que d'ordinaire nous laissons dans un flou assez vague, ce que nous n'aimons pas trop savoir sur nous, ce que nous préférons taire, ce qui nous déplaît, ce que nous cachons parce que nous en avons honte, une lumière qui va aller jusque dans les recoins, jusque dans les replis les plus secrets de ce que nous sommes.

Mais si nous nous en tenons à ce premier as­pect de la lumière, nous pourrions peut-être souhaiter à certains moments que Dieu soit moins exigeant, que la lumière de Dieu soit moins fulgurante et moins décapante, à certains moments, nous voudrions nous reposer un peu dans une nuit propice, une nuit plus maternelle qui nous enveloppe d'une certaine douceur et qui estompe ces arêtes trop vives de notre péché ou de l'exigence de Dieu. A certains moments, nous sou­haiterions que la lumière du jour ne soit pas aussi aveuglante, qu'elle n'aille pas si loin, qu'elle ne fasse pas tellement souffrir.

Et c'est là que nous devons aller plus loin dans notre méditation sur cette lumière de la Transfi­guration. En effet, c'est la lumière du Christ qui illu­mine notre cœur, la lumière du Sacrement de Péni­tence n'est pas une lumière à la manière humaine, ce n'est pas une lumière qui se définirait par sa seule crudité, ce n'est pas une lumière impitoyable, une lumière sans merci. La lumière que le Christ répand dans nos cœurs n'est pas une lumière à la manière de celle du jour, à la manière de celle du soleil, c'est une lumière beaucoup plus profonde, beaucoup plus in­tense, mais aussi beaucoup plus intérieure que toutes les lumières dont nous avons l'habitude et que nous connaissons. Et en parlant de Dieu, chaque image est incapable de nous faire comprendre à elle seule la plénitude du mystère. Quand nous utilisons des ima­ges pour parler de Dieu, il faut sans cesse les corriger les unes par les autres, car Dieu est au-delà de toute image, au-delà de tous les vertiges qu'Il a laissés dans la nature créée. Et si Dieu est lumière dans sa splen­deur, lumière dans son exigence, Il est aussi maternel et doux et tendre, tendre comme la nuit maternelle que j'évoquais tout à l'heure. La lumière de Dieu est au-delà de la différence entre la lumière et la nuit, elle est surgissante comme l'aurore et bénie comme le crépuscule, cette lumière nous enveloppe, cette lu­mière nous pénètre, plus exactement cette lumière qui vient de Dieu n'est pas extérieure à nous, ce n'est pas une lumière qui viendrait comme du dehors faire ir­ruption en nous et nous brutaliser, nous violenter. Cette lumière, la lumière de la Transfiguration n'éclai­rait pas le Christ du dehors. Elle jaillissait de son inté­rieur. Et de même la lumière du Christ qui vient nous transfigurer, Dieu la fait naître à l'intérieur de nous-mêmes, Il la fait naître du tréfonds de notre propre cœur. Et cette lumière se répand avec la douceur d'une source, avec la douceur d'une eau qui lentement coule à l'intérieur de nous-mêmes, cette lumière vient par vagues successives nous imprégner, nous envahir, nous transformer nous-mêmes en lumière.

Et alors nous pressentons que cette lumière n'est pas simplement une mise à jour de nos recoins, de nos replis, une mise à jour de nos péchés, une mise à jour de tout ce qui, en nous, est ténèbres, mais cette lumière est beaucoup plus profondément la lumière de la miséricorde de Dieu. Car ce que Dieu vient éclairer en nous, ce n'est pas notre manque d'amour ou, plus exactement, ce n'est pas seulement notre manque d'amour, mais plus encore tout le surcroît d'amour que Dieu vient donner à notre cœur en compensation de ce manque d'amour. La lumière du Christ ne nous révèle pas seulement notre pauvreté et notre misère, elle nous révèle aussi le don que Dieu nous fait, toute la tendresse de Dieu pour nous, tout ce que Dieu a voulu pour notre bonheur, son dessein en nous créant. Elle nous révèle ce meilleur de nous-mêmes que nous ignorons et qui est plus profond encore en nous que nos péchés, car nos péchés en définitive ne sont que la surface de nous-mêmes, ne sont que l'écume et la mousse de notre cœur, tandis que le dessein de Dieu, Il en est la racine, Il est le cœur de notre cœur. Et par sa lumière Dieu allant au plus profond de nous ne nous révèle pas des ténèbres, ne nous révèle pas l'hor­reur ou la médiocrité de notre péché ou plus exacte­ment pas seulement cela, mais au-delà de ce péché, au-delà de ces ténèbres, Il nous révèle la source qu'Il est en nous, la source de vie, jaillissante, mystérieuse, mais toujours présente.

En définitive ce mystère de la Transfigura­tion, ce mystère de la lumière du Christ, c'est le mys­tère de la lumière d'une rencontre, une rencontre au plus profond de nous-mêmes, au plus intérieur de nous-mêmes, une rencontre entre la présence créa­trice, aimante, rédemptrice, amoureuse de Dieu et nous-mêmes, objet de cet amour. Et rien ne nous ré­vèle mieux cet amour de Dieu pour nous que, préci­sément, le fait que cet amour est plus profond que notre péché, le fait que cet amour ne vient pas à nous seulement quand nous nous ouvrons à lui, mais vient encore plus fortement encore à nous quand nous es­sayons de nous y fermer, de nous y refuser. L'amour de Dieu est si grand que nos refus, nos péchés font en quelque sorte redoubler sa douceur et sa tendresse. Et plus nous nous éloignons de Lui, plus Il s'approche de nous, plus Il vient avec cette douce insistance frapper à la porte de notre cœur ou, plus exactement, surgir, nous révéler le surgissement intérieur de sa présence qui est toujours là au plus profond de notre péché et de nos ténèbres.

Oui, frères et sœurs, le Sacrement de Ré­conciliation, puisque c'est cela son vrai nom, le Sa­crement de Pénitence qui est Réconciliation, n'est pas d'abord catalogue de péchés, il n'est pas d'abord la corvée de traîner après soi le boulet de nos fautes, il est révélation de cet amour extraordinaire de Dieu pour nous, il est rencontre avec ce Dieu d'amour, avec ce Dieu aimant, ce Dieu amoureux de nous. Se confesser, c'est d'abord découvrir nos fautes certes, mais à travers nos fautes, par elles, en creusant au-delà de ces fautes et non pas en creusant par nos pro­pres forces, mais en creusant grâce à cette lumière illuminatrice de Dieu, par-delà nos fautes, dans nos fautes, découvrir cet amour plus grand que tout ce que nous avions pu imaginer, confesser non seulement nos fautes, mais confesser l'amour de Dieu triomphant de nos fautes, confesser l'amour de Dieu qui se révèle à nous à travers le pardon de nos fautes.

Frères et sœurs, le Carême, la confession, le Sacrement de Réconciliation, la conversion, c'est une fête, ce n'est pas une corvée, nous ne sommes pas invités à venir nous humilier, à venir nous complaire dans ce qu'il y a en nous de sordide ou de désagréable ou de trouble, nous ne sommes pas invités à faire l'énumération de tout ce qui en nous est déplaisant, nous sommes invités à une fête, nous sommes invités à découvrir la profondeur inimaginable de l'amour de Dieu pour nous. Il faut que Dieu soit fou d'amour pour nous, pour qu'Il nous aime d'autant plus que nous L'aimons moins, pour qu'Il ait un désir si im­mense de notre bonheur, de notre salut qu'Il vienne inlassablement nous chercher au plus profond de no­tre péché, au plus profond de nos ténèbres, au plus lointain de nos errances. Dieu ne cesse de venir avec cette lumière à la fois puissante et infiniment douce, avec cette lumière à la fois fulgurante et doucement jaillissante de l'intérieur de nous-mêmes, avec cette lumière qui nous révèle notre pauvreté, mais qui nous révèle plus encore notre dignité nous sommes les Bien-Aimés de Dieu.

 

 

AMEN