C'EST LE PÈRE QUI VOIT DÉJÀ L'HOMME TRANSFIGURÉ DANS SON FILS

Ex 12, 24-18 ; 2 Co 3, 7-18 ; Lc 9, 28 b-36
Deuxième dimanche de carême - année B (28 février 1988)
Homélie du Frère Jean-François NOEL


Le mont Tabor
Etrange mystère que celui de la Transfiguration qui vient briller en plein milieu du carême. Étrange que celui de cette fête de la lumière, nous pourrions même dire cette fête de la beauté de Dieu qui vient resplendir en plein milieu d'une lutte, d'une marche, d'un combat auxquels nous avons été invités pour marcher dans ce carême jusqu'à la Pâque.

Est-ce une halte que le Seigneur nous propose ? un endroit de repos pour nous dire : "c'est le bon chemin "? ou est-ce simplement quelque chose de plus fort, de plus puissant, quelque chose comme une pression intérieure dans la vie même du Christ que son humanité a peine à contenir, quelque chose dans cette vie du Christ qui transparaît, qui a envie d'éclater et qui serait sa vie divine, et qui serait sa gloire, et qui serait comme son intimité ?

Le plus curieux de la gloire, c'est qu'elle est à la fois le cœur même de la vie de Dieu et en même temps ce qui sort de Lui pour nous atteindre, ce qui rayonne à partir de ce cœur le plus intime pour nous toucher. Le plus curieux dans cette gloire, c'est qu'elle est visible, c'est que nous pouvons la voir, c'est que les apôtres l'ont vue et l'ont contemplée. Et le témoignage même des apôtres est de dire : "Nous avons vu, nous avons contemplé". En fait si l'on parcourt toute l'histoire de la révélation, on passe de l'Ancien Testament que l'on pourrait résumer ainsi : "Ecoute Israël, ton Seigneur te parle", au Nouveau Testament qui nous dit : "Lève les yeux et regarde". Ailleurs dans l'évangile on entendra encore : "Bienheureux ceux qui verront Dieu", ou encore: "Tu verras mieux encore", ou encore : "Vous verrez le ciel s'ouvrir et les Anges descendre et monter au-dessus du Fils de l'Homme". Etre chrétien, à la suite des apôtres, c'est justement faire comme eux cette expérience de la vision de Dieu, de passer de cette parole proclamée à la vue même du cœur intime de Dieu se donnant à nous.

Ainsi la transfiguration c'est comme un éclat fulgurant, provisoire, qui nous montre le chemin vers une lumière encore plus éclatante et qui brillera dans une autre nuit, non plus sur le mont Thabor mais sur le mont du Golgotha, la lumière de Pâque et de sa Résurrection. Ainsi la transfiguration nous dessine déjà tout le chemin qui nous mène vers la Passion et vers la Résurrection, elle est comme l'éclat fulgurant nous disant : "oui, c'est le bon chemin. Ma divinité brille derrière mon humanité, et mon écorce humaine a peine à le contenir", elle éclate déjà pour qu'au jour de la croix et de la Résurrection, elle éclate totalement. C'est pour cela que Pierre dit à Jésus : "Maître, il est bon que nous soyons ici". Pierre a compris que le but même du voyage humain est de contempler face-à-face, de se nourrir comme âme à âme, cœur à cœur, dans la plus stricte intimité, cette gloire, ce fleuve de gloire qui partant du cœur de Dieu vient toucher chaque cœur humain. Pierre a compris que c'est là le sens même de l'homme que d'avoir à contempler, mais plus que de contempler, de se nourrir de cette vie de Dieu.

Seulement là où Pierre se trompe, c'est qu'il confond transfiguration et Pâque, c'est-à-dire qu'il ne veut pas de la mort, il ne veut pas, il dit à Jésus : "Finalement ces annonces que Tu nous fais de ta mort, de ta montée à Jérusalem. Laissons tout cela puisque maintenant nous pouvons contempler réellement ta gloire, arrêtons tout, installons-nous, c'est là le but du voyage, n'allons pas plus loin. Faisons une tente pour Toi, pour Moïse, pour Elie, pour tout Israël qui t'attend, arrêtons-nous ici, nous sommes enfin arrivés". Ce que Pierre refuse, c'est que Jésus monte à la mort, que chaque homme monte à la mort, c'est que cette mort soit comme la porte nécessaire pour qu'une gloire encore plus grande se révèle à nous, coule du cœur de Dieu. Et si Pierre, dans sa générosité, dans sa façon d'être un homme si entier, si totalement là en face de son Seigneur et si totalement amoureux de son Seigneur, Lui demande de rester là, c'est qu'il a compris et en même temps qu'il refuse la mort comme l'ultime étape avant celle de l'éclatement même dans la lumière.

Alors, frères et sœurs, la transfiguration en ce jour, elle est le jalon, l'éclatement, une lumière qui brille, nous disant qu'au moment même où nous luttons, où nous apprenons à lutter dans ce carême, elle nous montre le sens, elle n'en est pas le terme, mais elle en est le sens. Mais il y a comme un autre secret derrière la transfiguration, un étonnant secret. Je parlais au début de cette pression, de cette poussée dans la vie même du Christ, de cette vie divine que sa nature humaine a peine à contenir comme si tous ses gestes de guérison quand Il touche, quand Il soulage, quand Il regarde, quand Il aime, étaient plus forts que Lui, la preuve que cette vie divine contenue dans cette chair humaine avait peine à tenir en place et qu'elle bouillonnait était là comme voulant se révéler, voulant se donner. Quel est le secret de cette poussée intime, de ce dynamisme profond qui anime le Christ en tant qu'homme et qui fait qu'il y a en Lui comme une volonté farouche d'être à la fois totalement un homme et de nous dire totalement qu'Il est Dieu ? C'est que derrière, il y a le Père. Un père de l'Église a écrit au sujet de la transfiguration : "C'est ainsi que le Père arrête sur nous un regard bienveillant et vient au-devant de nous quand nous allons vers Lui, comme s'Il retrouvait en nous son Fils Bien-Aimé".

"Comme s'Il retrouvait en nous son Fils Bien Aimé", c'est dire que cette voix qui vient du ciel, qui désigne Jésus comme son Fils Bien-Aimé, c'est le regard du Père qui traverse l'apparence des choses, qui illumine son Fils pour mieux voir et pour mieux atteindre l'homme qui est en face de Lui, comme si, à travers son Fils transfiguré par sa gloire, Il nous voyait déjà transfigurés. Et le regard du Père, comme cette pression interne dans la vie même du Christ, c'est ce regard qui nous voit déjà transfigurés, Il est comme en avance sur ce qui nous arrive. La transfiguration, si elle est comme une étape qui nous prépare à la lumière définitive, totale, dans la nuit de Pâque, elle est aussi ce regard du Père qui, à travers son Fils transfiguré, voit chaque homme transfiguré de sa propre gloire et de sa propre vie. La transfiguration c'est cette communication intense qu'il y a entre le ciel et la terre, donnant déjà par avance les arrhes de notre résurrection, vont déjà annoncer ce à quoi nous sommes appelés. La transfiguration, c'est "Dieu n'en peut plus d'attendre".

Alors, frères et sœurs, ne soyons pas en retard sous le regard du Père, ne restons pas derrière puisque déjà, par ce mystère du début du carême, nous sommes déjà comme touchés par cette gloire à laquelle nous sommes appelés. Nous pouvons déjà contempler ce but du voyage, même s'il n'est qu'une première étape avant la définitive. Mais Dieu est déjà là, Il est comme en avance, Il nous a précédés, voyant déjà en nous la promesse qu'Il nous a faite, voyant cette promesse se réaliser. Frères et sœurs, si par cette transfiguration le Père voit en nous déjà l'homme transfiguré, qu'attendons-nous pour aller vers Lui, pour que, dans son Fils, Il puisse mieux nous voir, mieux nous saisir, mieux nous toucher. Et qu'est-ce que signifie la lutte du carême, si ce n'est que de monter sur ce Thabor afin de nous voir, par le regard même du Père, capables de gloire de Dieu, capables de communier, comme cœur à cœur, avec le plus intime du secret de Dieu qui rayonne, coule, nous inonde et veut nous atteindre, chacun de nous, là où nous sommes. Et le mystère de la transfiguration c'est justement ce regard posé sur chacun de nous, à travers son Fils, nous disant : "ces gloires qui illuminent, passagères, le Fils qui est déjà la conclusion de toute l'attente, c'est la raison de la présence de Moïse et d'Elie, cette même gloire, elle est pour toi".

Frères et sœurs, ne restons pas au pied de la montagne. Acceptons qu'il y ait, dans ce carême, une certaine montée, car au sommet de cette montée, "nos yeux verront vraiment ta gloire, Seigneur, Toi qui est là pour nous la donner".

 

AMEN