PLÉNITUDE PASCALE
Ex 24,12-18 ; 2 Co 3, 7-18 ; Mt 17, 1-8
Deuxième dimanche de carême - année A (11 mars 1990)
Homélie du Frère Michel MORIN
L'Église n'est pas une société du spectacle. La Transfiguration est bien autre chose que ce que la société contemporaine aime et savoure à longueur d'émissions télévisées d'anniversaires et de bicentenaires, Nous aimerions bien que notre Église soit dans ce monde ce personnage illustre de l'histoire, rendant on ne peut plus féerique ce qui est si souvent dramatique, transformant en magnifique notre tragique. Mais, frères et sœurs, l'Église que nous sommes n'a rien de commun avec ces personnages de l'histoire, c'est peut-être regrettable pour certains, mais heureusement pour elle car autrement il y a longtemps qu'elle serait figée dans la salle des anciens au Musée Grévin.
Pour que le mystère nous saisisse, entrons dans le mystère et reprenons pour cela quelques phrases de l'évangile. D'abord après l'évocation de la lumière transfigurant le Christ, la réaction de Pierre, est terriblement actuelle, vraiment nôtre. Pierre veut dire : "oh ! arrêtons l'histoire, fixons dans ce lieu précis ta gloire", tentation de vouloir garder et enfermer Dieu là où nous en sommes. Et Pierre dit encore "le soleil au moment où il est le plus éclatant et le plus éblouissant", comme avait fait jadis Josué, façon de refuser ce qui succède au jour, la nuit. Et encore, Pierre dit : "restons-en à ce bonheur-là, contentons-nous de cette effusion soudaine de bonheur".
Pierre ne saurait-il pas que certaines effusions d'un bonheur trop sensoriel dissimulent tellement d'illusions ? Et puis Pierre aussi, à l'instar de Moïse, veut construire de main d'homme la tente de la demeure divine. Que se passe-t-il alors ? Pierre et les deux autres disciples se retrouvent le nez dans la poussière, en proie à une frayeur terrifiante. Pourquoi? parce que, aux paroles trop humaines de Pierre, s'est substituée une voix venant du ciel, à la tente rêvée de Pierre s'impose la nuée de la présence divine. La Transfiguration n'est pas un spectacle, mais un appel : "Voici mon Fils, écoutez-le". Elle est un chemin, celui du Fils, un chemin à prendre, le voici, ici c'est magnifique, Jésus s'approche des disciples, les touche et leur dit : "Relevez-vous, n'ayez pas peur". C'est exactement le même geste et la même parole plusieurs fois donnés pour guérir et ressusciter. Souvenez-vous la petite fille de Jaïre, la prenant par la main Il lui dit : "Relève-toi". Souvenez-vous du fils de la veuve de Naïm, il toucha la civière et dit : "Jeune homme, lève-toi". La parole qui vient du ciel comme un appel à la suivre sur un chemin de guérison, sur un chemin de conversion, jour de transfiguration, de résurrection. Voilà le mystère que nous célébrons aujourd'hui.
Mais Jésus ne laisse pas ses disciples simplement devant cette conviction, la nécessité de répondre à la Parole de Dieu, le Verbe fait chair, Il habite avec nous pour que nous guérissant nous voyions sa gloire, comme dit l'apôtre Jean dans le Prologue de la Rédemption. Le chemin à prendre est ouvert devant nous par deux guides éminents : Moïse et Élie apparurent auprès de Lui. Ils représentent dans la tradition biblique chrétienne, catholique, la nôtre, deux choses l'écoute de la Parole de Dieu dans le silence absolu, quarante jours pour Moïse sur la montagne, plusieurs fois renouvelés, et de très longs temps de retraite pour le prophète Élie dans un endroit ignoré, personne ne sait où celui-ci se retirait pour méditer. Puis cette chose certaine, après la contemplation, dans le silence et la solitude, après la réception de la Parole de Dieu dans le cœur de ces hommes, quand Moïse descendait de la montage, la peau de son visage rayonnait, lorsque Élie sortait de ses grottes d'ermite, il se levait comme un feu, lit-on au premier livre des Rois.
Nous avons à recevoir la Parole de Dieu tel un ordre venu du Père : "Voici mon Fils. Ecoutez-le". Il est Parole de Dieu qui ne peut être reçue n'importe où, n'importe comment. La tradition biblique, illustrée magistralement par Moïse et Élie, nous signifie qu'elle ne se reçoit et ne se comprend que dans le silence, dans la méditation, dans la solitude, dans le face-à-face, dans le cœur à cœur. Pour Élie et Moïse, ce furent les temps de douceur, de bonheur comme celui que pressentait justement Saint Pierre mais à propos duquel il voulait arrêter l'histoire. Moïse sur la montagne parlait avec Dieu comme un ami à son ami, douceur de la Parole de Dieu accueillie et dialoguée, bonheur d'être avec Dieu et bonheur de Dieu d'être avec chacun. Elle dans la grotte de cette même montagne du Sinaï, de l'Horeb, rencontrait Dieu dans l'extrême douceur d'une brise légère : félicité dans la fraîcheur de la présence intime de Dieu. Mais l'un et l'autre ont connu ensuite la révolte du peuple, la violence de son péché, Moïse même douta aux eaux de Mériba, ce qui lui valut de ne pas entrer en terre promise. Elie, le prophète de feu, se levait au milieu du peuple, pour que ce feu de la Parole de Dieu qui le consumait devienne lumière pour le troupeau, lumière purifiante pour tout le mai, pour les idolâtries, les infidélités, les adultères spirituels, pour toutes les tentations d'arrêter l'histoire, de faire de Dieu un objet de sa volonté.
Voilà, frères et sœurs, ce que signifie la double présence de Moïse et d'Élie debout, près de Celui qui prend chair, mais qu'ils avaient vu dans la lumière de leur rencontre intime avec Dieu sur la haute montagne de la théophanie divine, et qu'ils avaient suivis sur le chemin indiqué par la Parole de Dieu : "Va, retourne, je t'envoie".
Jésus se retrouve seul. Élie et Moïse ont disparu. Dans la grande et extraordinaire mouvance de la foi, de la conversion, du bonheur et de la douceur qu'ont connu Moïse et Elie, de la violence, de l'exigence, du combat, du doute, de la tentation, de la montagne qu'ils ont l'un et l'autre rencontré, voici que nous sommes, nous aussi, engagés, si nous recevons la Parole faite chair dans le Christ venant nous transfigurer de l'intérieur, accomplissant en nous le chemin même de la Transfiguration par la souffrance et la Passion, la mort et la Résurrection. Comme pour Moïse, comme pour Élie, comme dans la plénitude de la Pâque du Christ, notre vie est une succession parfois extrêmement complexe et mélangée de réalités magnifiques et de réalités dramatiques. Notre vie se tisse de douceur et de bonheur, de violence et de peines. La Transfiguration ne nous sauve pas de cela. Nous ne demandons pas à Dieu une vie facile, mais la force de sa Parole incarnée pour traverser toutes les difficultés de notre vie et, à l'exemple de Moïse et d'Élie, parvenir nous aussi à la montagne sainte, dans la plénitude de la Pâque.
Voici en conclusion, deux témoignages. Le cardinal Newman, prélat anglais du dix-neuvième siècle, méditait quelque temps après la mort tragique de son père et de sa sœur : "Guide-moi, douce lumière, dans l'obscurité qui m'enserre. La nuit est profonde et je suis loin de ma demeure, je veux Te suivre dans l'obscurité, je ne demande que la force nécessaire". La bienheureuse Elisabeth de la Trinité, carmélite au début de ce siècle : "A travers toutes les nuits, tous les vides, toutes les impuissances, je veux, Seigneur, vous fixer toujours et demeurer sous votre lumière, ô mon Astre Bien-aimé, fascinez-moi pour que je ne puisse plus sortir de votre rayonnement, ensevelissez-Vous en moi pour que je m'ensevelisse en Vous en attendant d'aller contempler en votre lumière l'abîme de votre grandeur".
Recevons et vivons le mystère de la Transfiguration avec cette consolation si forte et si exigeante du Livre de l'Exode (ch. 34) : "Bannissez toute crainte, tenez ferme et vous verrez ce que le Seigneur va faire pour vous sauver en ce jour. Le Seigneur combattra pour vous, vous n'aurez rien à faire".
AMEN