LE PETIT RAMEAU FRAIS D'OLIVIER

Ex 24,12-18 ; 2 Co 3, 7-18 ; Luc 9, 28 b-36
Deuxième dimanche de carême - année C (19 février 1989)
Homélie du Frère Jean-François NOEL

 

En fait Pierre savait peut-être ce qu'il disait. Il avait peut-être réalisé à quel point ce face-à-face avec le Seigneur, dans sa gloire était le but, le terme de tout voyage humain. Il sentait en lui-même qu'il était fait pour cette rencontre-là et pas une autre. En effet, la théophanie de cette Transfiguration dépasse infiniment celles que l'Ancien Testament avait connues. Car vous savez avec quelles précau­tions Dieu a commencé à révéler sa gloire, que ce soit à Moïse ou au prophète Elie. A Moïse : "Tu ne Me verras que de dos, cache-toi dans le rocher et Je pas­serai devant toi et tu Me regarderas, mais une fois passé". Déjà il avait fait pressentir que sa gloire était beauté : "Je ferai devant toi toute ma splendeur" pourrait-on lire. Au prophète Elie de même, il a fallu le déchaînement de l'ouragan, du tremblement de terre et du feu pour que derrière, en silence, une brise puisse gémir au sommet des arbres, ainsi Dieu pas­sait, mais ne faisait que passer. Au regard de l'Ancien Testament, dans la transfiguration tout est dit, à la fois qu'en cet homme Jésus, c'est vraiment Dieu qui a pris chair et en même temps que Dieu a vraiment voulu dans cet homme-là. Et Pierre a bien raison de vouloir installer une tente comme les hébreux dans le désert : "installons-nous, là, Tu pourras voyager avec nous," car quelle chance que la gloire de Dieu puisse les suivre comme, d'ailleurs elle les avait guidés dans le désert. "Commençons donc par monter quelques ten­tes, une pour toi, une pour Moïse, une pour Élie, et peut-être une pour nous. Et puis, plus tard nous construirons un Temple pour ta présence. Ce sera là le terme de toute notre errance. Restons-là dans ce face-à-face, dans cette lumière et dans cette paix".

Frères et sœurs, nous aussi nous avons connu des moments où la foi et l'évidence de la foi étaient si fortes que nous aurions voulu rester là, en profiter durablement, presque éternellement. Et puis tout à coup quelque chose d'obscur, comme une nuée, nous a couverts, et cette évidence si forte qui nous faisait admettre sans raison tout ce que l'Église dit, nous faisant comprendre comme de l'intérieur la présence même de Dieu et son amour pour nous. Tout d'un coup toutes ces évidences pouvaient s'écrouler, comme s'effriter et tomber, il fallait redescendre dans la vallée. Nous avons connu comme Pierre, Jean et Jacques, ces évidences un peu fulgurantes et fortes à des moments de notre jeunesse ou récemment, une expérience si forte de la présence de Dieu que nous aurions tellement voulu en rester là. Vous savez la crainte qui traverse tout l'Ancien Testament et qui est celle de Moïse et d'Élie était qu'on ne pouvait voir Dieu sans mourir et que l'enjeu du face-à-face entre l'homme et Dieu, est la mort. C'est cela que Moïse craignait. Et vous avez, vu dans le tableau "le Buisson ardent" de Nicolas Froment qui est à la Cathédrale, à quel point Moïse continue à mettre sa main devant son visage. Et pourtant son visage est déjà tout rempli d'adoration. Mais Moïse lève les yeux, tendu de tout son être vers ce buisson ardent qui révèle la gloire du Tout-Puissant. Mais il n'en reste pas vrai qu'Il est terrifiant de contempler Dieu dans sa puissance et dans sa gloire. Et vous avez constaté aussi que ce triptyque de Nicolas Froment que nous connaissons peut-être mal parce qu'il est toujours fermé. En fait, deux petits pitons et un petit cadenas mal ajustés fer­ment la gloire de Dieu et nous pourrions nous déses­pérer un peu que la gloire reste cachée derrière ces deux volets gris. Mais, sur les deux volets fermés du triptyque, il y a un ange et la vierge Marie, deux sta­tues un peu grises, pas très attrayantes d'ailleurs, comme la couverture d'un vieux livre (un peu comme la grisaille de notre vie). Et pourtant, quand on re­garde bien, l'ange tient dans la main, alors que tout est gris et un peu poussiéreux et volontairement poussié­reux, un rameau d'olivier, un rameau frais d'olivier. Et c'est vrai que, après avoir contemplé les couleurs chatoyantes du "Buisson Ardent" au cœur duquel la vierge Marie tenant elle-même son enfant apparaît au milieu d'un buisson, de l'aubépine et du mûrier, lors­que après avoir refermé et contemplé avec Moïse ce buisson, il reste dans notre mémoire ce petit rameau frais d'olivier. Or l'olivier a une longue histoire, que ce soit en Provence, mais aussi dans la Bible.

C'est tout d'abord l'histoire de la colombe de Noé. Au terme de la décrue, la colombe que Noé avait envoyée, a ramené dans son bec ce petit rameau frais d'olivier, signifiant ainsi la nouvelle création. Noé savait ainsi que les eaux commençaient à baisser sur la terre et qu'un monde nouveau pouvait apparaître et c'est là tout le symbole de ce rameau frais d'olivier. L'olivier ce sera aussi le jardin et les arbres témoins de la faiblesse de Dieu à Gethsémani. A travers tout l'Ancien et tout le Nouveau Testament, il y a toujours de petits oliviers qui sont témoins de quelque chose de nouveau qui doit apparaître soit dans la douleur soit dans la joie, mais comme la promesse d'une huile fraîche qui va couler sur nos yeux et sur nos têtes, en signe d'une renaissance. Et c'est vrai qu'en refermant ce triptyque, nous gardons en mémoire les couleurs chatoyantes, les couleurs merveilleuses et fulgurantes de la Transfiguration. Mais il nous faut redescendre et refermer ce triptyque, il nous faut redescendre et re­partir avec, comme seul souvenir, plus qu'un souve­nir, comme seule inscription dans notre cœur, ce ra­meau frais d'olivier. Et j'ai envie de nous dire les uns aux autres que ce rameau frais d'olivier, c'est peut-être notre foi.

Frères et sœurs, il y a une chose que nous voudrions bien posséder et qui ne se possède pas, c'est la foi. Il y a une chose que nous voudrions bien maî­triser, fortifier de l'intérieur et pourtant elle passe de grands moments d'évidence à de grands moments de doute. Et nous sommes dans un va-et-vient permanent entre la plaine et le mont Thabor, entre une Transfigu­ration qui nous apaise et une plaine qui nous inquiète, entre les couleurs vives de la gloire et la grisaille de notre vie, entre l'intérieur du buisson et les deux vo­lets qui ferment le triptyque, et dans ce chemin entre la plaine et la montagne, il y a peut-être des oliviers qui nous font grandir cette foi qui nous est donnée car nous avons à la recevoir. La Transfiguration n'est pas simplement le message de Dieu qui dit : "Je suis vraiment ton Dieu, ne crains rien", mais c'est aussi la façon dont Dieu entre dans notre cœur afin de nous donner le moyen de repartir dans cette plaine, dans la vallée, jusqu'à Jérusalem où, à l'entrée de Jérusalem, des rameaux accueilleront le roi des juifs : Hosanna. Et les mêmes rameaux qui joncheront les rues de Jé­rusalem serviront de tapis pour le roi crucifié. Frères et sœurs, c'est la foi qu'il nous est demandé d'avoir et encore faut-il bien préciser car que veut dire : "avoir la foi" ? Quand on pose la question aux gens : "Avez-vous la foi ?", c'est une question finalement stupide. Est-ce qu'on "a" la Foi ? Est-ce qu'on ne la reçoit pas, cette foi ? Est-ce que ce n'est pas le cœur de ces apô­tres qui descendent de la montagne disant : c'est vrai que nous avons vu la gloire de Dieu, que nous avons entendu la voix du Père disant que celui-ci est mon Fils bien-aimé. Par cette vision qui tend leur volonté et par cette parole qui a ouvert les oreilles, ils redes­cendent enrichis d'une nouvelle foi. Notre vie est de venir communier à cette table, nous rassasiant de sa gloire et de repartir après, dans les rues et les villes, avec, en notre cœur, plus qu'un rameau frais d'olivier, mais comme ce rameau frais d'olivier en notre main, notre foi comme une arme que nous avons reçue.

Frères et sœurs, ainsi, il n'est pas question d'avoir, de posséder, de s'arrêter au Mont Thabor. Il nous est demandé de continuer ce chemin afin que, armés comme nous le sommes par la foi qui nous est donnée à l'image de ce petit rameau frais d'olivier que l'ange tient dans la main, nous puissions parcourir le monde, les rues et les villes de ce monde, l'ensemen­çant de notre foi ainsi reçue pour que d'autres la re­çoivent à leur tour. Ainsi, frères et sœurs, le véritable enjeu de la Transfiguration, ce n'est pas seulement la lumière, c'est déjà la mort. Et Moïse et Élie avaient bien raison de craindre de voir Dieu face-à-face, car le véritable enjeu de la gloire de Dieu est déjà la mort. La Transfiguration ne se comprend pas sans la Pas­sion, sans la croix, sans la descente. Si Dieu se met au sommet de la montagne afin de tout dire par cette gloire, c'est parce qu'il veut descendre au plus profond de la terre afin de nous ramener tous les uns après les autres et nous enserrer, nous enchaîner par sa nou­velle création dans la gloire qu'il veut donner à cha­cun de nous.

Alors Frères et sœurs, nous voici en route vers Jérusalem, nous voici déjà presque redescendus de la montagne de Thabor. Gardons en main notre foi, notre foi reçue. Gardons-là comme un rameau frais d'olivier, gardons l'oreille ouverte à cette voix de l'esprit qui parle en nous et la volonté tendre d'accepter que notre vie passe peut-être par une certaine mort.

 

AMEN