LA CHAIR HUMAINE TRANSFIGURÉE DANS LE CHRIST

Ex 24,12-18 ; 2 Co 3, 7-18 ; Mt 17, 1-8
Deuxième dimanche de carême - année A (15 mars 1987)
Homélie du Frère Jean-François NOEL

 

Frères et sœurs, permettez-moi de commencer par une méchanceté, que je reconnais être quelque peu gratuite, mais toutefois vraie. En effet, la prédication dominicale de saint Jean de Malte n'est pas un exercice de style après lequel on va applaudir ou maudire le pauvre frère qui est de ser­vice. Je crois que la prédication, la pauvre parole hu­maine de celui qui tente d'expliciter un mystère est à entendre comme une invitation cordiale, fraternelle à rentrer désarmé "dans ce mystère".

Il s'agit là de descendre en nous et de nous ouvrir très simplement à Celui qui est Jésus-Christ. Et comprenez bien que ma parole et celles de mes frères ne sont rien par rapport à celle de Dieu, aussi brillan­tes et aussi maladroites soient-elles, elles ne pourront épuiser le contenu du mystère qui nous est proposé. Aujourd'hui, le mystère est celui de la Transfiguration du Christ. Et si nous voulons être une paroisse vivant vraiment de Dieu, il nous faut accepter d'entrer tous ensemble, dans la communion de notre foi, d'être dé­pouillés de notre esprit critique afin d'y rencontrer totalement ce mystère. Regardons les apôtres qui sont là devant le Christ, désemparés et quelque peu incré­dules. Ce Christ qu'ils connaissaient dans sa chair humaine, se révèle à eux transfiguré. Du corps de cet homme d'où jaillissait cette Parole qui les a tant bou­leversés rayonnait quelque chose d'autre, quelque chose venant d'ailleurs qu'ils ne pouvaient encore soupçonner. Le Christ s'approche d'eux, les touche, et leur dit : "N'ayez pas peur ". De même, après la Ré­surrection, de ce même corps qu'ils avaient vu humi­lié, torturé et crucifié, un e autre Parole sortira et leur dira : "Voyez mes pieds, voyez mes mains, palpez-Moi et rendez-vous compte qu'un esprit n'a ni chair ni os, comme vous voyez que j'en ai" . Que ce soit pendant la Transfiguration ou après la Résurrection, c'est le corps même du Christ qui dit son mystère. Le mystère de sa nature divine, mystère invisible qui se laisse voir à travers une chair humaine transfigurée, une chair humaine ressuscitée.

Frères et sœurs, nous avons trop tendance à vouloir regarder, à vouloir comprendre et connaître le Christ par des idées. Il faudrait plutôt commencer par une certaine contemplation intérieure. Et il est vrai qu'au fil de l'évangile, la personne du Christ échappe un peu à notre intelligence, il nous manque, comme nous en avons l'habitude, ces quelques reliefs psy­chologiques qui nous permettent d'apprécier, comme nous le faisons habituellement avec nos frères, une personnalité ou un tempérament. Il y a un "Moi" de la personne du Christ qui nous échappe totalement. De fait le Christ ne dit pas : "Moi, Je", mais Il est sans arrêt une double référence, Il est référence au Père et référence aux hommes, comme si son "Moi" propre, ce "moi" psychologique qui nous est si familier, par lequel nous nous connaissons nous-mêmes et nous connaissons les autres, ne pouvait être saisi de la même façon dans le Christ. Mais Il nous donne une autre voie pour le trouver, pour le connaître, c'est son corps. Il est ce corps humain nous révélant la pléni­tude divine, Il est Celui qui est toute pauvreté offerte au Père et offerte aux hommes, Il est Celui qui s'offre à nous. Et de fait nos propres péchés par quoi sont-ils assumés si ce n'est par le corps même du Christ, par ce corps humain fait chair, transfiguré, ressuscité. Mais c'est cette chair humaine qui est la nôtre, qui va souffrir, subir les contrecoups et tes conséquences du péché.

Regardez le Christ sur la croix lorsqu'Il reçoit le coup de lance, comme si le sang qui coulait déjà à l'intérieur cherchait depuis toujours à être versé pour nous. Alors le mystère de la Transfiguration tel qu'il nous est donné de le contempler dans sa chair nous offre la vision d'une chair humaine comme la nôtre, mais divinisée et glorifiée.

Quand nous entendons le récit des martyrs, je pense spécialement à ceux de Nagasaki ou ceux de l'Ouganda, c'est-à-dire des martyrs dans des pays d'une culture hétérogène à la nôtre et à peine évangé­lisés. Ces martyrs étaient parfois de jeunes enfants ou de jeunes adolescents, souvent néophytes, et le récit de leur martyre nous rapporte qu'ils ont proclamé leur foi alors qu'ils étaient crucifiés. Ces martyrs de Naga­saki ont été martyrisés à peine trente ans après que saint François-Xavier ait atteint le Japon.

Et il y a là un mystère pour nous : ces jeunes enfants japonais, loin de toute culture chrétienne, ont été brutalement configurés au Christ au point de vivre la même mort que Lui. Cela veut dire que nous ap­partenons déjà au Christ, avant même que nous le sachions c'est-à-dire que le Christ entretient avec tout homme, même non baptisé, une certaine relation. Ainsi, nous appartenons au Christ, nous sommes déjà dans le Christ. Et l'Église finalement ne fait que ré­véler une réalité déjà commencée. Dans ce corps transfiguré du Christ, nous sommes déjà présents, dans ce coup de lance donné au Crucifié, nous som­mes déjà sauvés. Chacun de nous est déjà pétri de cette chair humaine revêtue de gloire par Dieu Lui-même et promise à l'éternité. Et c'est toujours à tra­vers ce même corps parce qu'il est tissé de la même chair humaine que la nôtre qu'Il nous fait entrevoir ce mystère. Mais nous ne pouvons l'atteindre que dans une réelle contemplation intérieure du corps de Jésus Christ. Cela a été le chemin des apôtres qui l'ont suivi tout au long de sa vie terrestre, qui l'ont touché et qui l'ont vu. C'est aussi notre chemin d'aujourd'hui. Ainsi donc, laissons-nous saisir dans cette contemplation intérieure par Celui qui nous possède déjà, par Celui qui nous a déjà rencontrés.

Nous sommes déjà appelés à être configurés à Dieu : c'est là notre destinée. Laissons-nous toucher dans notre corps par le corps du Christ qui nous dit qui Il est. Nous avons toujours tendance à désincarner notre foi, comme si notre corps était plus proche du péché que notre âme. Mais c'est notre être entier qui est pécheur, et notre corps sert à saisir ce que nous voyons, ce que nous sentons, ce que nous aimons. Le Christ Lui-même vient dans une chair transfigurée nous atteindre par nos sens pour que nous le voyions, pour que nous l'entendions, pour que nous le tou­chions. Et c'est notre corps lui-même qui est visé pour transmettre ce message au plus profond de lui-même cette divinité ne peut être comprise que par ce corps qui est le nôtre. Alors ne désincarnons pas notre foi. Et qu'est-ce que la contemplation sinon le fait que nous-mêmes, nus, dépouillés, offerts, dans notre corps tel qu'il est, souffrant, difficile à vivre, offert à cette même chair qui est la chair de Dieu et qui se présente à nous pour nous façonner, nous aimer et nous étrein­dre.

Nous touchons là le mystère même de notre rencontre, de cette relation dont je parlais, de la façon dont le Christ nous saisit chacun d'une façon tout à fait particulière. Il est là pour nous tendre la main, pour nous tirer comme Il tira les hommes de l'enfer lorsqu'Il y est descendu chercher Adam et les patriar­ches. Il est là pour nous sortir non pas de notre corps, mais de ce péché qui alourdit, qui nous enveloppe comme une nuée ténébreuse et nous empêche d'ouvrir les yeux à la lumière faite pour nous.

Laissons-nous saisir par le Christ pour entrer dans la contemplation de Celui qui va se rendre pré­sent maintenant parmi nous. Et au fond de nous-mê­mes, nous pourrons dire : "Seigneur, Tu es vraiment comme un festin qui rassasie mon âme".

 

AMEN