MYSTÈRE D'HUMOUR
Ex 24,12-18 ; 2 Co 3, 7-18 ; Luc 9, 28 b-36
Deuxième dimanche de carême - année C (23 février 1986)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS
Par conséquent, il y a là quelque chose qui nous surprend et nous choque un peu. Pourquoi le Christ a-t-il provoqué quelques disciples, les plus intimes et les plus proches, à une telle manifestation ? L'hypothèse classique, qui a beaucoup de vrai, c'est de dire que Jésus savait qu'Il allait mener ses disciples à une épreuve extrêmement dure, celle de sa mort, et que, s'il n'avait pas donné dès le début, des gages du chemin de gloire qu'Il était en train de gravir, ces pauvres disciples se seraient très vite découragés et ils n'auraient pas tenu le coup. Je crois qu'il y a du vrai là-dedans, simplement je trouve que cela n'a pas été très efficace, puisque, précisément, au moment où le Christ est mort, ils se sont tous sauvés du navire comme des rats, et ils ont eu une peur terrible devant les conséquences de la condamnation et du procès de leur maître. Je comprends que le Christ ait voulu les encourager, mais il semble que, d'une certaine manière, Il s'y soit assez mal pris.
Pour ma part, j'aurais une explication à vous soumettre, qui est peut-être beaucoup moins sérieuse, mais qui me paraît très importante aussi et qui doit avoir des répercussions dans notre vie pratique, peut-être plus marquantes qu'on ne le croit. Je dirais que cette Transfiguration c'est une forme divine d'humour anglais. Je m'explique. Je crois que le Christ avait beaucoup d'humour, beaucoup de finesse et que cette transfiguration est comme le sourire du Fils de Dieu qui est adressé à ses disciples. Evidemment ils ont eu très peur, c'est vrai, cependant je crois que c'est cela. En effet, le Christ vivait une vie quotidienne avec ses disciples et peut-être que le danger c'était de vivre avec Jésus dans cette trop grande familiarité qui faisait que, petit à petit, le sens même de sa mission aurait pu être occulté vis-à-vis de ses disciples. Et alors, le Christ dans une sorte de sourire merveilleux aurait dit à ses disciples : "Entre nous, n'oublions pas ce pourquoi je suis venu. Je suis venu pour casser les règles du jeu, je suis venu non pas pour que vous continuiez à vivre sur une sorte de train-train de votre tradition, de vos habitudes, de vos coutumes, je ne suis pas venu pour que vous vous habituiez à moi, mais je suis venu pour faire resplendir le sens profond de votre destinée, à travers la destinée de gloire que j'ai reçue du Père depuis toute éternité."
Ainsi donc, ce sourire de Dieu, c'était une manière extrêmement familière et simple de parler à ses disciples et de leur dire : "D'accord, vous êtes mes amis, mais tout de même, n'oubliez pas qui je suis, ni où je vais, ni où je vous emmène." C'était donc cela la Transfiguration, non pas peut-être un phénomène effrayant, dans l'intention du Christ, mais plutôt, habituer, domestiquer, apprivoiser les disciples au sens véritable de la mission du Fils : révéler la gloire de Dieu et y faire participer les disciples. Il s'agissait donc de quelque chose d'extrêmement simple et c'est pourquoi le Christ a voulu que cette manifestation de gloire se passe, précisément, dans l'intimité, pour qu'elle ne cause pas du trouble, ni une sorte de chahut au milieu des foules de Galilée qui le suivaient, mais que, tout simplement, à ceux-là même qui allaient devenir les colonnes de l'Église, Jésus révèle le sens profond de sa mission et de sa raison d'être au cœur du monde. La Transfiguration, c'est le sourire du Christ dans sa divinité et je crois que, aujourd'hui encore, il se produit au cœur de nos vies de multiples transfigurations.
Je crois même que, d'une certaine manière, les chrétiens ont à vivre en permanence la transfiguration comme ce mystère d'humour et de sourire de Dieu posé sur eux et, à travers eux, sur le monde et la société dans laquelle ils vivent. La Transfiguration c'est ce léger sourire, cette distance et cet humour qui fait que nous ne sommes pas totalement pris, totalement captifs des lois de la vie telle qu'elle se passe, des lois de la société telles qu'on essaie de les façonner ou de les remodeler sans cesse, des lois sur lesquelles nous essayons d'influer, de peser pour arriver à autre chose. Non ! La Transfiguration c'est cette espèce de recul par rapport à tout ce que nous vivons et à tout ce que nous sommes, un recul fait de gravité et de tendresse, non pas de mépris pour ce qui se passe, mais au contraire d'une grande attention, mais simplement pour remettre tout ce qui se passe à sa véritable place, dans sa véritable perspective, dans sa véritable signification, c'est-à-dire dans notre destinée de gloire.
Ainsi un chrétien est tout simplement celui qui, dans sa vie la plus quotidienne, à travers les multiples relations qu'il entretient au sein de sa vie familiale, des associations, de sa vie professionnelle, de sa vie politique ou sociale, sait rappeler d'abord à lui-même et puis, peut-être dans la mesure où c'est nécessaire et utile, à ceux qui sont autour de lui et avec lui, ce sourire de Dieu qui nous dit : tout ne se joue pas maintenant, le jeu même dans lequel nous sommes pris, de ces diverses relations, nous avons toujours la grâce et le sourire de Dieu qui nous donne de ne pas en être totalement captif.
Pour l'illustrer par un exemple très concret, je voudrais vous parler de la prochaine campagne électorale qui s'ouvre demain. Dieu sait que, si l'on en juge par ce que l'on entend depuis quelques mois, ça va être assez drôle. Nous avons beau avoir, dans notre héritage ou pedigree spirituel des grandes figures comme saint Louis, Jeanne d'Arc et d'autres nous restons fondamentalement, surtout en ce qui concerne la politique, des gaulois batailleurs, irascibles, susceptibles, vengeurs, passionnés, avec un brin de jacobinisme qui nous pousse toujours à la tentation totalitaire. Et ça ne va pas manquer de voir ressurgir les vieux démons. C'est pourquoi j'aime assez ces quelques réflexions de Monseigneur Lustiger. A dire vrai ce n'est pas très original, mais je trouve que ça fait partie de ce sourire de la Transfiguration qui doit être posé dans notre existence sur cette réalité-là également. A propos de la campagne, j'exprime trois souhaits. D'abord que les Français ne se laissent pas entraîner par la passion, mais conduire par la raison. Ne transformons pas en guerre civile un arbitrage politique légitime et régulier. Je souhaite en second lieu que la politique et les politiciens trouvent une plus grande estime dans l'opinion. C'est une grave et dangereuse faiblesse pour une société de tenir en discrédit la politique qui ne peut plus alors remplir son rôle indispensable à la bonne marche de la société. Ce sont alors les irresponsables, les apparatchiks ou les représentants d'intérêts particuliers qui finissent par s'emparer du pouvoir destiné à assurer le bien de tous. Enfin la démocratie est un produit de civilisation très précieux et fragile, peu de nations dans le monde en ont la jouissance, si nous venions à la perdre, nous pleurerions des larmes de sang. La faire vivre est le devoir de chacun. Pour cela nous devons bien savoir où est son fondement. Montesquieu disait qu'elle réclame, plus que tout autre régime, la vertu des citoyens. Une élection n'est pas d'abord un simulacre de bataille entre des forces antagonistes qui serait offert en spectacle au public, elle exige de tout citoyen une réflexion et un jugement de conscience morale, conscience chrétienne aussi pour le disciple de Jésus. Cela ne rend pas la décision plus facile. Cela nous oblige à soumettre le jeu politique et la part que chacun y prend à la justice et à la vérité.
Je crois que, pour dire cela, il faut précisément cet humour et ce sourire de Dieu tel qu'il a été posé sur nous, à travers les trois disciples, au jour de la Transfiguration. Savoir reconnaître que nous ne devons pas suivre nos passions mais notre raison, la mieux éclairée possible en l'occurrence par la foi, savoir également que la chose politique est le bien commun et que nous y avons chacun notre responsabilité, telle est véritablement la manière dont nous pourrons peut-être, au milieu d'une société, qui vit des épreuves et sans doute des décisions très graves au cours des semaines qui viennent, y mettre tout le recul et l'humour nécessaires pour savoir que, même si les enjeux sont, à cause de nos sociétés qui ne sont pas d'ordre religieux, des enjeux purement civils et politiques, en réalité, nous soyons là toujours pour rappeler que le véritable enjeu, pour chacun de nous et chacun de nos frères, c'est sa destinée de gloire.
AMEN