LA PRIÈRE, TRANSFIGURATION DU MONDE
Ex 12, 24-18 ; 2 Co 3, 7-18 ; Lc 9, 28 b-36
Deuxième dimanche de carême - année B (3 mars 1985)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

Transfiguration
Frères et sœurs, dans ce mystère de la Transfiguration, je vous invite à considérer tout d'abord que le texte de l'évangile nous précise que Jésus ayant pris avec Lui trois de ses disciples, monta sur la montagne pour y prier. Et c'est pendant que Jésus priait que son visage, son corps et même ses vêtements furent transfigurés comme par une lumière fulgurante. C'est du sein de la prière de Jésus que jaillit cette gloire qui envahit même sa chair, Jésus sur la montagne se tourne vers le Père. Face à face avec Lui, c'est le regard du Père en se posant sur le visage de son Fils qui, en quelque sorte, le fait éclater de gloire, cette gloire qui jaillissait du cœur du Père rejaillit sur le visage de son Fils, ainsi que nous le chantions tout à l'heure : "Père regarde le visage de ton Christ".
La Transfiguration de Jésus est donc d'abord un mystère de la prière de Jésus, de cette rencontre indicible, inimaginable de Jésus avec son Père, cette rencontre qui est la part la plus précieuse de la vie du Christ sur la terre, cette prière du Christ qui scande tous les évènements majeurs de sa vie, puisque c'est aussi de cette prière qu'a jailli l'Église, c'est en effet, après une nuit de prière que Jésus a choisi les douze qui seraient les fondements de cette Église. C'est de cette prière du Christ qu'a jailli sa prédication puisque c'est pendant qu'Il était en prière, au sortir des eaux du baptême, que les cieux se sont ouverts et que l'Esprit est venu le prendre pour l'envoyer sur les routes de Palestine annoncer le Royaume de Dieu. C'est du cœur de la prière de Jésus qu'a jailli la profession de foi de Pierre, car l'évangéliste nous précise bien que c'est pendant que Jésus priait et ses disciples avec Lui que Pierre Lui dit : "Tu est le Christ, le Fils du Dieu vivant !" C'est de la prière de Jésus que jaillira sa Passion et sa croix : "Père, glorifie moi de la gloire que j'ai auprès de Toi". Et ayant achevé de parler à son Père, Il s'avança jusqu'au jardin des oliviers pour que la cohorte des soldats puisse venir l'arrêter.
La présence de Moïse et d'Élie aux côtés de Jésus au moment de la Transfiguration n'est pas étrangère à ce mystère, car Moïse et Élie sont les grands priants de l'Ancien Testament. Moïse qui, comme Jésus, est monté sur la montagne pour y rencontrer Dieu, pour passer quarante jours et quarante nuits dans la présence de Dieu, dans ce feu dévorant qu'était le visage de Dieu. Et cette montagne était recouverte de la nuée comme au jour de la Transfiguration, la nuée recouvrirait le Christ et ceux qui l'entourent. Moïse, lui aussi, a entendu sur la montagne la voix du Seigneur, la même voix qui va dire : "Celui-ci est mon Fils Bien-aimé", et parce qu'il avait rencontré Dieu, le visage de Moïse était rayonnant de lumière, annonçant cette lumière fulgurante qui resplendirait sur le visage du Christ après qu'Il se soit retrempé dans le regard du Père. Et Moïse avait annoncé aux fils d'Israël que Dieu leur donnerait un autre prophète semblable à lui, et il ajoutait, parlant de la part du Seigneur : "Quand ce prophète viendra, écoutez-le". Et ce sont les paroles même de Dieu adressées à Pierre, Jean et Jacques, au nom de toute l'humanité, au moment de la Transfiguration : "Celui-ci est mon Fils Bien-Aimé, mon Unique, écoutez-le". Moïse, symbole en quelque sorte de la prière, puisqu'on nous dit qu'il parlait avec Dieu face à face, comme un ami parle avec son ami.
Aux côtés du Christ il y a également Élie, qui, seul dans le désert, a marché vers la montagne de Dieu où il rencontra Celui-ci, nous dit la Bible, non pas dans l'ouragan ni dans la force du tremblement de terre, mais dans la douceur d'une brise légère devant laquelle il se voilera la face pour écouter la parole du Seigneur. Élie dont la supplication avait ouvert les cieux pour que descende la pluie bienfaisante, Élie qui, par sa prière avait fait descendre le feu du ciel sur le sacrifice pour manifester la gloire de Dieu, Élie enlevé au ciel près de Dieu sur un char de feu.
Mystère de prière, la transfiguration est aussi le mystère du monde à venir, une porte ouverte sur autre chose. Jésus a pris non pas toute la foule qui le suivait ni même tous les apôtres, mais seulement trois d'entre eux. Il les a pris à part à avec eux Il a gravi la montagne, Il était seul avec eux à l'écart. Et voilà que quelque chose d'inouï se produit, quelque chose qui vient d'ailleurs, quelque chose qui dépasse l'expérience humaine et que les disciples ne trouvent pas de mots pour essayer de le traduire. L'un dit que Jésus ressemblait à la fulgurance de l'éclair, un autre que son visage était comme le soleil, un autre encore nous dira que les vêtements du Christ étaient d'une blancheur telle qu'aucun foulon sur la terre ne pourra jamais l'obtenir. Le Christ donc manifeste qu'Il vient d'ailleurs. Et Il parle avec Élie et Moïse de son exode, de son départ. Jésus parle de ce chemin qu'Il va accomplir pour aller ailleurs. Et c'est la raison pour laquelle, quand Pierre veut, en quelque sorte, retenir en ses mains cette vision de la Transfiguration, cette vision du Christ avec Moïse et Élie dans la gloire, quand il veut dresser trois tentes pour les garder sur la terre, l'évangile nous dit qu'il ne savait pas ce qu'il disait. Oui Pierre se trompait totalement, il croyait que ce, mystère était un mystère d'ici-bas, qu'il allait pouvoir mettre la main dessus, qu'il allait pouvoir garder près de lui cette gloire de Dieu. Mais il s'agissait d'un exode, d'un départ, d'un ailleurs. Ce dont Jésus parlait avec Moïse et Élie, c'était de ce départ qu'Il allait accomplir à Jérusalem quand Il quitterait le monde pour retourner auprès de son Père. La Transfiguration c'est déjà le mystère du monde nouveau, c'est la première irruption dans notre monde de ce monde à venir, ce monde de la Résurrection dans lequel le Christ va entrer, s'avancer à travers sa croix et sa Passion, ce monde nouveau dans lequel Il nous appelle.
Car la Transfiguration n'est pas un mystère du Christ seulement, la Transfiguration c'est notre mystère, c'est la révélation de ce qui est le sens profond de notre vie. Nous sommes appelés à la Transfiguration, nous sommes appelés à la Résurrection, à ce monde nouveau, à cet ailleurs d'où le Christ est venu, où Il est retourné, où Il nous attend, où Il nous conduit. Nous sommes faits pour cet ailleurs, pour ce monde nouveau qui est la Transfiguration de ce que nous sommes et de ce monde qui nous entoure, car cet univers qui nous entoure est appelé lui aussi à cette Transfiguration, à ce renouvellement de fond en comble. Et cet ailleurs déjà maintenant doit s'ébaucher au cœur de notre vie car il ne s'agit pas d'évasion, de démission, il ne s'agit pas de devenir étranger à cette terre, mais d'introduire dans notre vie d'aujourd'hui, dans notre terre de maintenant, le ferment, le germe de ce renouvellement de cette transformation, de cette Transfiguration. Car dès maintenant le Seigneur nous invite à être, avec Lui, les témoins de cet "à venir", de cet ailleurs vers lequel nous sommes en marche et qui est ce qui donne le sens de toute notre vie et de toute l'histoire du monde.
Et voici que pour préparer l'avènement de cet autre monde, de ce monde nouveau, de la Transfiguration de notre monde, Jésus nous indique la voie : c'est la prière. La prière n'est pas seulement un exercice spirituel, une occasion de fortifier notre cœur ou de le consoler. La prière n'est pas une nécessité morale, mais une nécessité ontologique, physique. Elle est nécessaire pour l'existence et la vie du monde. Car ce monde a besoin d'être ensemencé de vie. Notre vie a besoin d'être lentement, réellement, profondément transformée. Et il n'y a d'autre énergie de transformation que le regard même du Père posé sur le visage de chacun de nous pour que, petit à petit, sur notre visage s'ébauchent les traits de notre visage d'éternité. Il faut que le regard du Père puisse tout à loisir se poser sur nous et que, petit à petit, de ce regard vienne une lumière qui va transformer les traits spirituels de notre être, et aussi nos traits charnels, car cette illumination doit nous prendre tout entier. Pour cela il faut nous placer sous le regard du Père. Il faut que, sans cesser jamais d'agir et de participer à toutes les activités de ce monde, sans cesser de construire ce monde, nous nous rattachions et nous rattachions à travers nous le monde tout entier, au visage du Père qui en est le sens, qui en est la fin, le but, la beauté, qui est la seule puissance capable de créer et de recréer sans cesse ce monde. Il faut donc que, dans la prière, nous nous mettions nous-mêmes et l'univers avec nous sous le regard de Dieu, ce regard d'amour capable de changer toute chose jusqu'à sa plus profonde radicalité.
Alors, frères et sœurs, que ce temps de carême ne soit pas seulement un temps d'effort, pendant lequel nous nous imposons un certain nombre de contraintes pour vivre mieux, que ce soit vraiment un temps où nous comprenons que nous avons besoin de Dieu, que le monde a besoin de Dieu, de cette rencontre de Dieu, de cette rencontre au plus profond de la prière, pour y trouver à partir du regard de Dieu, la vérité et la lumière.
AMEN