UN VOILE DE LUMIÈRE DORÉE
Ex 24,12-18 ; 2 Co 3, 7-18 ; Mt 17, 1-8
Deuxième dimanche de carême - année A (18 mars 1984)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Saint Jean de Malte : Vitrail de la résurrection (H. Guérin)
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omme il parlait encore, voici qu'une nuée lumineuse les couvrit de son ombre". Frères et sœurs, la fête que nous célébrons aujourd'hui, c'est la fête de la sainte beauté et de la sainte lumière de Dieu. Lorsque Jésus rompant avec le bruit et le bavardage des foules qui le suivent en Galilée, emmène ses disciples dans une sorte de retraite de prière sur la montagne, Il va leur manifester son secret. Et voici qu'Il ne leur parlera pas, Lui qui est le Verbe de Dieu et la Parole de Dieu, on dirait que subitement Il n'a plus rien à leur dire parce que les mots humains ne suffiraient pas à exprimer ce qu'Il veut leur révéler. Il est en prière, au cœur même de cette prière silencieuse et de cette adoration, Il est transfiguré dans son visage et dans son être. Et voici qu'Il devient tout entier lumière et révèle ainsi, dans le silence, le secret même de ce qu'il est : Dieu, Fils de Dieu. Le Verbe de Dieu se fait silence pour n'être plus que lumière et beauté.
Frères et sœurs, j'admire la pédagogie de l'Église qui, aujourd'hui, en plein carême, dans ce temps que les chrétiens vivent comme un temps d'effort, de maîtrise de soi-même pour être plus fidèles à leur Seigneur, l'Église nous fait contempler Jésus sur la montagne face aux disciples qu'Il a choisis. Elle nous fait méditer dans le mystère de sa présence dans le silence de sa lumière. Au milieu de nos peines et de nos souffrances, au milieu de la dureté de notre condition, au milieu de tout ce que nous devons traverser en cette vie, au milieu de tous nos bavardages, de tous nos mots inutiles, de tout ce bruit qui nous fait mal, il nous faut, à certains moments, monter avec Dieu pour le contempler, Lui seul, dans le silence de cette lumière. Et voici que les disciples ont envie de parler : c'est comme un délire qui s'empare d'eux, ils ont envie de crier ou peut-être de chanter : "il est bon de rester ici". Et à ce moment-là, la lumière irradie de la personne de Jésus-Christ et les envahit de façon si impérative qu'ils sont comme prostrés dans un état de sommeil.
Dieu a fait resplendir en ce jour-là à des yeux humains et dans notre pauvre humanité la sainte beauté de son visage et de sa chair. Et aujourd'hui encore il nous faut méditer et contempler cette présence vibrante de beauté. C'est vrai, nous le croyons que Dieu est vérité, nous ne pouvons pas nous accommoder d'une foi qui serait n'importe quoi, malléable et manipulable à merci, il y a cette vérité dans laquelle nous croyons que Dieu est une communion de personnes. Et de cela aussi les disciples sont témoins. Et c'est vrai que nous avons besoin de mots pour croire en vérité. Mais la vérité ne serait pas totale s'il n'y avait pas comme en son cœur même, dans son foyer ardent et brûlant, la présence, la manifestation tangible de la beauté de Dieu.
Il y a là, déjà dans notre expérience humaine, quelque chose que nous pouvons pressentir. Lorsque nous aimons quelqu'un, il arrive qu'à un certain moment les mots nous manquent, et c'est pourquoi la plupart du temps nous utilisons des formules, presque comme un rituel ! Mais il arrive un moment où nous ne pouvons plus dire que "je t'aime" et "tu m'aimes". Mais ce qui vient sceller ces mots d'amour c'est précisément l'expérience du rayonnement du visage de l'autre, de son regard, de son sourire. Il y a là une beauté profonde qui n'est pas simplement esthétique, mais qui est le rayonnement de la présence du cœur de l'autre et de tout lui-même au plus intime de notre être. Saint Augustin n'avait-il pas dit : "Aimer c'est habiter par le cœur". Or qu'est-ce qui peut habiter notre cœur sinon le secret de la beauté des êtres ? Et la contemplation de la beauté dans ce cas-là n'est pas une jouissance esthétique de l'autre, ce qui conduit presque inévitablement aux "fleurs du mal" ; mais la beauté c'est précisément l'absolu de la vérité qui s'impose. Il est certain qu'avec nos mots, nous éprouvons tellement le désir de convaincre que si nous n'avons pas une très grande pureté et une très grande transparence, à tout moment les mots peuvent tromper l'autre et nous tromper nous-mêmes. Les mots peuvent s'emparer indûment de la réalité dont on voudrait parler et la falsifier à notre propre regard tandis que lorsque la vérité dans l'unité, dans la tendresse laisse s'épanouir le rayonnement de la beauté, alors nous sentons bien qu'elle trouve sa plénitude.
Mais si nous réfléchissons en tant que croyants, il ne s'agit pas simplement de la beauté d'un être qui nous est apparue dans une forme extraordinaire. La plupart du temps, nous croyons que la Transfiguration du Christ est une sorte de manifestation de la beauté de façon supérieure, supra-humaine. En réalité, il n'en est rien. Et c'est pour cela que la beauté du Christ, les disciples ne l'ont pas contemplée de l'extérieur ce jour-là, mais ils ont été envahis par la nuée lumineuse qui les a couverts de son ombre. C'est là qu'il nous faut bien comprendre, nous touchons au plus intime du mystère. Le sens véritablement chrétien de la beauté n'est pas un sens de la forme extérieure, c'est un sens de la communion et de la présence qui envahit. Ce qui est tout autre chose. C'est pour cela que l'évangile nous parle de la nuée lumineuse. La nuée lumineuse désigne précisément cette communion d'amour entre le Père, le Fils et l'Esprit Saint telle qu'elle s'est manifestée ce jour-là aux yeux des disciples. C'était une nuée lumineuse, c'était le cœur même vivant de la vie de Dieu, ce don des personnes l'une à l'autre, cette communion qui est à la racine et à l'origine de toutes les communions. Or cette présence, ce jour-là affleurait au cœur même de ce monde, dans la chair du Christ transfiguré. Le mystère de la Transfiguration c'est le moment où Dieu se manifestant, Il se donne comme une présence lumineuse derrière le voile très fin, très léger de notre monde créé, c'est le moment où le Royaume de Dieu pèse de tout son poids d'amour et de pardon sur notre monde visible. Et notre monde en est tout à coup transfiguré lui-même comme prêt à éclater et à se briser pour laisser passer cette lumière infinie de la tendresse divine. Alors, la beauté au sens chrétien de notre foi, désigne ce moment où notre monde vibre dans l'attente de la plénitude de ce que Dieu nous donnera d'être. Ce monde vibre et pour ainsi dire craque : on perçoit comme une blessure dans cette beauté au moment même où la présence de Dieu fait irruption pour habiter sa création, pour la transfigurer, la sauver et l'arracher à la mort.
Ainsi donc, pour nous chrétiens, le mystère même de la beauté est essentiel. Déjà dans notre monde au sens le plus naturel, comment pourrions-nous vivre s'il n'y resplendissait pas une part de beauté, même si elle a été défigurée et demeure encore défigurée aujourd'hui si souvent par tout ce qui en nous est péché, laideur et vulgarité ? Le monde serait-il supportable s'il n'y avait pas la beauté du visage de l'homme ?
Il en va de même pour nous croyants : si l'Église, dans ce moment le plus intense de son existence qu'est la prière, a toujours voulu associer la beauté par le chant, par l'architecture, par la lumière ou par l'utilisation et le déploiement de tous les symboles de notre liturgie, c'est précisément parce qu'elle veut nous faire pressentir à travers une expérience de la beauté qui n'est pas réductible à une simple jouissance esthétique, mais qui nous invite à sortir de nous-mêmes à la rencontre de Dieu, cette étonnante et merveilleuse proximité du Royaume. En plein carême, au moment où nous soupirons après Pâques, Dieu nous donne de contempler sa beauté, de la sentir toute proche de nous, infiniment proche, infiniment douce comme si Dieu ouvrait déjà les bras pour laisser son Royaume faire irruption au plus intime de notre cœur. Et cette beauté, c'est la communion, elle n'est pas repliement sur soi, bien au contraire, c'est l'ouverture même du cœur de Dieu dont la lumière vient resplendir à travers la fragilité des signes humains. La beauté n'est autre que cette présence de Dieu qui vibre dans le cœur de chaque croyant et lui donne cette perfection spirituelle et surnaturelle, et cette beauté peut vibrer aussi dans chacun des signes que nous pouvons poser au cœur du monde, signes qui passent et dont nous savons la très grande fragilité, mais signe réels qui vivent de cette vibration lumineuse du Royaume de Dieu enfoui au cœur de l'homme, au cœur du monde.
Aujourd'hui c'est une grande joie pour nous d'inaugurer ce vitrail. L'art du vitrail est un art spécifiquement chrétien. L'art païen était le plus souvent un art de l'objet, de la sculpture, de la forme et de la représentation, l'homme se sentait si fragile dans son existence, et si menacé par la mort qu'au fond le symbole même de son activité créatrice et de l'épanouissement de lui-même ne pouvait lui apparaître que dans la stabilité de la forme, architecturale ou sculpturale. C'était le désir d'éternité jailli de son cœur qui se manifestait, qui s'inscrivait dans la pierre pour un témoignage plus durable que lui. C'était très bon et très beau : si beau que dans le culte chrétien aujourd'hui encore, nous avons repris toute cette richesse, en la transfigurant mais en prenant toutes les richesses et toute la beauté, et en assumant ce désir d'éternité. Cependant l'art du vitrail est un art qui, ne joue pas sur la représentation, sur le désir de cultiver la forme pour elle-même sur le souci de créer un objet, un art qui est serviteur de la lumière, voilà précisément ce qui signifie réellement au cœur de toutes nos églises, cet art du vitrail. Le vitrail est vraiment ce rideau frémissant et fragile de notre humanité qui comme l'humanité du Christ au jour de la transfiguration, se met à vibrer et resplendir de la beauté et de la lumière de Dieu. Et il ne s'agit pas alors de saisir ce que "ça représente", ce que "ça veut dire", il s'agit de se laisser entraîner dans une authentique communion de beauté, parce que fondée sur une communion de présence. Qu'ainsi cette colonne de lumière, ce signe de chair et de sang gravé dans la lumière de notre monde soit pour nous, à travers notre existence le symbole de notre prière et le signe que Dieu est là présent, que sa lumière vibre et frappe à la porte de notre cœur, afin que nous devenions nous-mêmes transparents au Royaume de Dieu. Et lorsque s'achèvera ce carême de notre vie, avant même que nous n'ayons entonné l'Alléluia de Pâque, avant même que nous ne soyons saisis par l'étonnante beauté du visage de Dieu, alors Il s'avancera vers nous, Il ouvrira ses bras et Il nous saisira dans son étreinte et dans un baiser de lumière.
AMEN