Homélie à Sylvanès du Frère André Gouzes

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Deuxième dimanche de carême - année B (11 mars 1979)
Homélie du Frère Andre GOUZES, o.p.

Dimanche dernier nous étions invités à vivre de la parole qui sort de la bouche de Dieu. Aujourd'hui, nous sommes invités à la vision. Et déjà il y a dans l'histoire d'Israël un mouvement de la parole vers la vision quand avec les prophètes "Ecoute Israël" devient "Lève les yeux et regarde". Et tout le Nouveau Testament ne cessa de nous parler de la rencontre vue, touchée, savourée, avec le Seigneur. Jean ne nous dit-il pas : "Nous vous annonçons ce que nos yeux ont vu et contemplé, ce que nos mains ont touché concernant la parole de vie car la vie a été manifestée et nous l'avons vue". Job lui-même disait déjà : "Mon oreille avait entendu parler de toi mais maintenant Seigneur, mon œil t'a vu ". Et Jésus : "En vérité je vous le dis, vous verrez le ciel ouvert et les anges de Dieu montant et descendant au-dessus du Fils de l'homme" - "heureux les yeux qui verront ce que vous voyez" - "Bienheureux les cœurs purs car ils verront Dieu" - "qui me voit a vu le Père !" La nouveauté du christianisme c'est peut-être une religion, une expérience de la vision. Car en Jésus Dieu s'est fait proche, Il est allé jusqu'au bout de ce qu'on pouvait faire pour s'approcher au plus près de l'homme. Jésus en ce temps qui le préparait à avancer vers le mystère de la croix, a voulu avec éclat, rendre sensible aux yeux des apôtres la merveille de cette vision et de cette contemplation en Lui de la présence de Dieu. Les baptisés, n'étaient-ils pas appelés dans les premiers temps de l'Église : "les illuminés" ? Mais il faut aller plus loin et chercher quel est le secret de cette vision, le secret de ce cheminement du Christ vers sa Pâque, le secret aussi et le mystère de notre propre chemin à la rencontre de 1'Époux en la nuit Sainte où nous le contemplerons dans la magnificence et l'éclat du feu nouveau.

"Celui-ci est mon fils bien-aimé". Le secret du visage et de la beauté du Christ, le secret de cette vision éclatante qui irradie à travers tout l'Etre tout le corps, et même les vêtements, c'est le mystère de sa filiation, cette relation indicible de l'amour éperdu, du consentement sans limite, du total abandon qui l'ouvre à 1'amour infini du Père. C'est parce que le Christ est consentement total au Père qu'Il prendra la croix et ira jusqu'au bout de ce consentement pour racheter l'œuvre de Dieu gâchée, perdue par le péché des hommes. C'est de cet ensevelissement dans l'amour que rejaillit sur la face du Fils la beauté et la gloire du Père. Cette fête de la Transfiguration nous pourrions tout aussi bien dire que c'est la fête de la sainte beauté et c'est si vrai que les premiers iconographes commençaient leur carrière d'artiste, de chantre de la divine beauté, en peignant cette icône, la première de toutes mais la beauté, comme l'amour, nous est difficile d'accès. Aujourd'hui, la beauté a ses instituts, elle se vend en pommades, en magazines, en lotions, elle se vend, elle s'échange, elle se troque, et s'il y a un mot ambigu c'est bien celui de beauté, s'il y a un mystère marqué par l'ambiguïté du péché en lequel se tapissent insidieusement les forces au mal, c'est bien celui de la beauté. Et pourtant, le visage bien-aimé du Fils resplendissait de la beauté du Père. Et pourtant toute l'œuvre de Dieu, magnifiquement déployée autour de nous, recèle cette présence mystérieuse, cette tendresse qui renvoie vers un ailleurs, un au-delà.

Qu'est-ce que la beauté, pour nous chrétiens ? Si nous regardons les fresques admirables peintes par Fra Angelico ou Giotto, si nous regardons ces merveilleuses icônes qu'y voyons-nous ? Si nous les comparons avec la statuaire antique par exemple ou encore avec les peintures romaines qu'on peut voir à Pompéi, nous remarquerons que ce qui organise l'espace chez le peintre chrétien, ce n'est pas d'abord la plastique corporelle mais le regard. Ce qui fonde l'espace d'une icône, c'est la lumière qui jaillit du regard et qui transfigure les corps. Et ceux-ci perdent cette épaisseur, cette lourdeur charnelle, certes très belle, mais qui se traduit souvent, dans la statuaire antique, par une lourdeur de vide du visage, une sorte d'absence, de solitude. Dans l'icône au contraire tout semble soulevé, allégé, tout semble danser à partir d'un mystère, d'un éclairement, d'un sourire d'une allégresse qui jaillit du regard. Et notre expérience de la beauté si elle s'organise à partir du regard ne peut surgir que du mystère de l'amour et de la rencontre. Toute beauté, dans l'expérience de notre foi, est à la fois communion totale, consentement, acceptation du don de Dieu, de son œuvre et de sa création et en même temps abandon et dépassement vers la source de toute chose. "La beauté, disait Dostoïevski dans "Les possédés", est nécessaire à l'homme, elle est comme le pain, elle est aussi nécessaire que le pain". Imaginons un seul instant le visage des enfants défigurés tous les visages des enfants de la terre, salis, détruits par la guerre comme à Hiroshima, imaginons les plus belles filles complètement enlaidies pour le printemps qui vient, imaginons notre planète complètement désertée, complètement désertique, détruite, salie, comme déjà nous l'avons fait dans nos villes et nos banlieues, où nous parquons un certain nombre de nos frères plus malheureux que nous, dans ces déserts qui deviennent progressivement des enfers, c'est invivable.

L'homme a besoin de beauté parce qu'il a besoin d'amour et peut-être redonnerons-nous le pain de la beauté aux hommes de ce monde si nous leur redonnons nous-mêmes la tendresse. Il faut certes que tout cela soit purifié et cette beauté qui vient de l'amour passera par les chemins où est passé le Christ. Elle trouvera son Thabor au Golgotha.

Du Christ sur la croix, la liturgie du Vendredi Saint nous dit qu'il est "beau comme un lion qui dort", au moment même où il est le plus défiguré parce qu'en ce moment-là, nous le contemplons sous les traits les plus profonds et les plus sublimes de l'amour qui a tout donné. Alors, frères, devenez beaux, d'une beauté d'amour, devenez libres, ouvrez vos cœurs à la splendeur de Dieu.

 

AMEN