LA TRANSFIGURATION

Ex 12, 24-18 ; 2 Co 3, 7-18 ; Lc 9, 28 b-36
Deuxième dimanche de carême - année B (11 mars 1979)
Homélie du Frère Michel MORIN

La liturgie de dimanche dernier nous présentait deux textes, celui de la tentation d'Adam et d'Ève et de leur péché puis celui de la tentation de Jésus, nous révélant ainsi les manœuvres de Satan et nous faisant découvrir ce qu'était de vivre et de concevoir le monde ''sous le soleil de Satan"... Aujourd'hui il s'agit pour nous de nous placer d'entrée sous une tout autre lumière.

C'était donc la nuit et, selon son habitude, Jésus partit sur une montagne pour prier. Mais ce jour-là, Il prit avec Lui trois disciples. Alors, Pierre, Jacques et Jean, que vous est-il donc arrivé en cette nuit-là ? Vos paupières étaient bien lourdes de fatigue et votre regard bien enténébré de sommeil, et votre esprit accablé par ce que Jésus votre maître, venait de vous dire : "Vous savez, mes enfants, je vais souffrir, je serai pris, exécuté, je vais mourir, mais Je ressusciterai... Et vous aussi, vous aurez à prendre votre croix et à me suivre et à perdre votre vie".

Vraiment, le moment n'était pas très bien choisi. Vraiment ses apôtres n'étaient pas dans les meilleures conditions physiques ou morales pour être témoins d'un si grand événement, pour que leurs yeux de chair deviennent des yeux de témoins, pour que leurs cœurs deviennent des cœurs de disciples. Et cependant, malgré cela, avec cela, ils sont demeurés éveillés. Cependant, malgré cela, il y avait au plus profond de leur être fatigué, de leur cœur accablé, ce murmure incessant qui a traversé, depuis des siècles, le cœur de tous ceux qui attendent, qui a soutenu tant d'attentes, qui a transformé tant de fatigues, qui a éclairé tant de peines et tant de souffrances, ce murmure du psaume 62 : "Oui, Toi, dès l'aurore, je Te cherche ! Oui, mon âme a soif de Toi, ma chair lan­guit après Toi ! cette chair humaine, sèche, altérée, sans eau. Et je veux Te voir, je veux voir Ta Gloire et Te contempler au sanctuaire !"

Alors, Pierre, Jacques et Jean, dans l'éblouissante lumière de sa robe, dans l'éblouissement de la clarté de son visage devenu pure lumière, vous avez vu sa gloire. Et de votre regard affaibli mais plein d'amour, fortifiés par cet éblouissement, vous avez contemplé de vos yeux cette immense splendeur du visage du Père, venue du dedans, montée des profondeurs de la face humaine de Jésus, le Fils Bien-Aimé. Et vous avez été pris, vous avez été saisis, enveloppés par cette nuée de lumière dans le dessein de Dieu et dans le mystère de Jésus. Alors cette étincelle si fragile de votre désir et de votre attente est devenue en vous, en votre cœur et votre regard, une fournaise de feu, comme s'il avait pu comprendre cette louange de 1'Ancien Testament : "Près de Ta face, Seigneur, plénitude de joie ! Oui, Tu réjouis de bonheur ceux qui se tiennent près de Ta face." Alors, pressentant ce bonheur profond de la présence totale de Dieu, toi, Pierre, tu as murmuré : "Il est bon que nous soyons ici. Vite, faisons trois tentes !" Trois tentes ?...

La tente, c'est la tente du rendez-vous celle que Moïse avait construite dans le désert, celle où se tenait l'Arche d'Alliance. La tente, c'est celle de la présence de Dieu. Oui, comme tu avais raison, Pierre ! Et pourtant, tu ne sais pas ce que tu dis. Tu ne sais pas ce que tu dis parce que, si le Seigneur, aujourd'hui, te révèle à toi et aux deux autres disciples son mystère, sa véritable réalité, qu'Il est tout entier homme et tout entier Dieu, ce n'est pas pour que tu restes là, assis. C'est pour te révéler le chemin de vie et ce chemin de vie n'est pas encore totalement achevé. "L'heure n'est pas encore venue" . Tout n'est pas encore accompli. Ce chemin de vie est bien un chemin de gloire, mais c'est aussi un chemin de croix, de passion et de mort. Alors, Pierre, Jean et Jacques, ce chemin vous allez le parcourir. Le Seigneur vous a révélé aujourd'hui son visage de pure lumière. Bientôt, Il vous montrera ce même visage devenu pure douleur, esprit humilié, cœur brisé, cœur broyé, s'inclinant tout entier vers la terre. Et là encore, est la source où vous aurez à reconnaître et à contempler la même splendeur, la même tendresse, le même amour de Dieu pour Jésus et pour vous.

Alors, frères et sœurs, nous autres qui sommes encore au pied de la montagne de la Transfiguration, nous nous disons peut-être ceci : Ces événements dont nous parlent les évangiles, cette Transfiguration, cette Résurrection, c'est très beau. Cette mort du Christ, c'est très grand, mais, au fond, est-ce que cela n'est pas un petit peu loin ?

Cela ne touche pas beaucoup notre vie. Qu'est-ce que cela a de concret pour nous aujourd'hui ? Je crois que ces évènements que nous allons vivre dans les semaines qui viennent sont les moments les plus réalistes de la vie de Dieu au milieu des hommes et de nous. Et si nous avons parfois l'impression que c'est à côté de notre vie, c'est parce que c'est nous qui passons à côté de cette réalité-là. Pourquoi ? Peut-être parce que nous sommes comme les apôtres. Nous disons : nous avons tant de soucis, il y a tant de questions matérielles et immédiates, il y a tant de choses dont nous avons à nous occuper le jour et la nuit. Et puis cette souffrance, et puis cette mort que nous ne finissons pas de comprendre et de bien comprendre ; ce péché que nous ne finissons pas d'abandonner. Alors nous disons : il faut que je prenne le temps de devenir meilleur ; il faut que je retrouve une certaine forme morale et spirituelle.

Or il y a deux choses. Tout d'abord, si nous attendons d'être meilleur, nous pouvons attendre longtemps. Et ensuite, le Seigneur ne nous demande pas cela. Il n'a pas discuté avec les apôtres. Il ne leur a pas dit : Voilà comment ça va se passer. Voulez-vous venir ? Et les autres n'ont pas dit : "Ecoute, Seigneur, on est fatigué, on a marché toute la journée. Ce que Tu nous as dit ne nous a pas réjouis. On a besoin de dormir ..." "Jésus prit avec Lui Pierre, Jacques et Jean."

Frères et sœurs, il ne faut pas attendre autre chose que de se laisser prendre par Jésus-Christ là où nous en sommes, nous laisser prendre pour monter, avec Lui, sur la montagne, nous laisser prendre pour entrer avec Lui dans sa prière, car c'est alors qu'Il priait qu'Il fut transfiguré. Il y a un réalisme de la vie chrétienne, il y a une expérience de la vie de Dieu que nous ne pouvons pas faire si nous n'acceptons pas de nous laisser prendre sans condition, sans discussion, par la personne de Jésus-Christ, pour entrer dans sa prière, non pas dans la nôtre, non pas dans nos désirs, dans nos envies, mais dans sa prière. Et sa prière, c'est cette attitude permanente, intérieure et profonde d'être orienté, d'être tourné vers le visage de son Père. La prière de Jésus l'accompagne continuellement. C'est dans la prière qu'Il est transfiguré ; c'est encore dans la prière à son Père qu'Il sera défiguré.

Je voudrais vous inviter, à cause de cette Transfiguration de Jésus qui nous prépare à vivre, en vérité, sa défiguration sur la croix et sa résurrection dans la gloire, je voudrais vous inviter à entrer plus profondément et sincèrement, plus spontanément dans la prière de Jésus. La prière n'est pas facultative. Ce n'est pas un verre d'eau pour la soif qu'on laisse quand on n'a plus soif. La prière, on ne la recherche pas quand on a besoin de trouver une solution à ses problèmes ou des réponses à ses questions. La prière est cette attitude permanente qui nous fait nous ouvrir, continuellement, jour et nuit, à la présence glorieuse et douloureuse du Seigneur Jésus, dans notre vie et dans la vie de nos frères et dans la vie du monde.

Nous avons à entrer dans cette prière, à travers la nuée et peut-être que la liturgie est pour nous, aujourd'hui, cette nuée où nous saisissons, par la parole de Dieu, par la venue de Dieu dans les sacrements, où nous saisissons ce mystère intime qui est la vie de Dieu et où Il nous invite à entrer, à participer. C'est pour cela que la liturgie doit être belle, parce qu'elle est le prolongement, aujourd'hui, dans notre monde de la beauté du visage de Jésus transfiguré et de la gloire qui transparaît déjà dans son visage défiguré. Nous devons entrer dans une prière personnelle plus intense, plus profonde et plus vraie. Pour cela il n'y a pas de temps, pour cela il n'y a pas de technique. Quand on aime quelqu'un, on ne calcule pas le temps qu'on lui donne, ni les paroles qu'on lui dit. Ce que nous faisons pour nos frères, pour nos amis, pour nos enfants ou nos époux et nos épouses, combien il faudrait le faire pour Dieu.

Maintenant, mettons tout notre cœur à chercher le visage du Seigneur, à le contempler aujourd'hui sur la montagne où Il est transfiguré pour le reconnaître, Le contempler et l'aimer sur cette montagne du Golgotha où, en ce Vendredi Saint, Il se présentera à nous, identique mais défiguré.

 

AMEN