L'ÉPREUVE

Jc 1, 9-18 ; Mc 11, 27-33

(19 mars 2000???)

Homélie du Frère Jean-François NOEL

Gladiateur

Q

u'est-ce que c'est qu'une épreuve ? Est-ce que c'est un croisement de chemin, un carrefour, avec un chemin large, spacieux, ensoleillé, et puis un autre plus étroit, qui semble grimper, sinueux ? Si l'épreuve nous met à un carrefour et si nous avions à choisir, nous sommes tentés de prendre le chemin large et ensoleillé plutôt que celui qui serpente dans la montagne.

Quand nous pensons épreuve, nous pensons toujours que nous sommes face à un choix : oui, non, à droite ou à gauche, devant ou derrière. Et cette façon de penser l'épreuve, nous met face à Dieu dans une position assez inconfortable, parce qu'il semble qu'à ce moment précis de la décision je sois sans Lui et tout seul, et que donc, je peux me tromper. Quand nous pensons épreuve, nous pensons quelque chose qui vient partager notre vie, et nous ne pouvons nous en remettre qu'à nous-mêmes pour décider comment nous allons traverser, comment nous allons répondre.

"Que nul s'il est éprouvé ne dise: c'est Dieu qui m'éprouve. En effet, Dieu n'éprouve pas le mal et il n'éprouve non plus personne". L'épreuve, le choix qui peut nous amener ou nous éloigner de Dieu ou du bien, n'est donc pas un dessein de Dieu, quand on apprend à un enfant, quand on suscite en lui le désir de marcher, on ne le fait pas pour qu'il tombe, et de fait, le risque peut être pris, en commençant ses premiers pas, en hésitant à affermir ses jambes, l'enfant prend le risque de tomber, et les parents prennent le risque que l'enfant tombe. Ce n'est pas Dieu qui nous met à l'épreuve pour que nous ayons à choisir entre marcher ou tomber, mais c'est une sorte de croissance qui ne se fait pas de façon très continue, mais qui procède par des moments de rupture, de passage, de Pâque que Dieu ne prévoit pas mais qu'Il laisse se dérouler dans notre vie et dans lequel il est plus que jamais présent. Il n'éprouve pas, il se rend disponible, mais le problème pour nous est d'imaginer justement qu'Il n'est pas là !

L'épreuve n'est pas un malheur qui nous tombe dessus, comme si on avait mal choisi, mais c'est le moment paradoxal où nous avons le sentiment qu'il est positivement absent, alors qu'Il est absolument présent. C'est ça le paradoxe de l'épreuve. Évidemment, rien ne permet ni de le sentir, ni de l'éprouver, c'est le cas de le dire, il n'y a que ce saut un peu dans le vide, dans la foi : "Je ne sais pas que Tu es là, je ne le sens pas, mais je le crois !" C'est la phrase "sésame" qui permet de traverser l'épreuve, c'est facile à dire, je suis ici, vous êtes là, mais c'est un peu plus difficile au moment des épreuves elles-mêmes.

Néanmoins, c'est un paradoxe très puissant très serré, très condensé, qui nous met en face d'une absence - présence de Dieu avec un absolu d'une qualité extraordinaire. C'est pour cela que Dieu est silence : vous pouvez avoir des sceaux et des preuves, ça c'est votre problème spirituel, en tout cas ce n'est pas le mien. On peut souhaiter effectivement être éprouvé dans sa foi, c'est souvent là-dedans qu'Il nous éprouve, et d'ailleurs saint Jacques qui n'est pas un tendre, développe sa pensée : "Chacun est éprouvé par sa propre convoitise qui l'attire et le leurre". C'est là qu'intervient un autre élément, qui est le leurre, l'illusion. Attention, l'illusion, ce n'est pas l'ignorance, l'illusion, c'est quand on croit avoir vu et qu'on n'a pas vu, c'est ce que font les illusionnistes, ils nous font croire que c'est le lapin qui va disparaître, puis c'est lui qui disparaît, parce que vous ne pensiez pas à lui, vous pensiez au lapin, vous avez été possédé, vous avez cru voir le lapin, mais c'est l'illusionniste qui a disparu dans le chapeau à la place du lapin ! Si, si, c'est un tour célèbre. Le leurre, c'est donc imaginer que nous avons vu, que nous avons bien réfléchi, mais le leurre, c'était que Dieu était caché, qu'Il était au secret de cette épreuve. C'est pour cela que l'épreuve est liée au passage à la Pâque, à ce mouvement permanent qui nous fait renaître, cette résurrection. Il y a la grâce que Dieu nous donne, qui est liée à cette force que Dieu ne cesse de donner, mais parfois elle est donné sans que nous voyions qui l'a donnée au point même que nous puissions imaginer qu'elle n'est pas donnée d'ailleurs, ou qu'elle n'est même pas venue.

Alors, frères et sœurs, nous n'avons pas à choisir, nous avons à croire, c'est-à-dire là même où nous avons à affirmer, à confesser cette présence féconde, bienveillante, solide et ferme de Dieu, c'est souvent dans la foi. Comme le disait Jacob : "Je ne savais pas que tu étais là en ce lieu". Oui, mais Tu y étais sans que je le sache. Comme ce matin à la lecture des Laudes, l'ânesse de Balaam, qui a vu avant son maître la présence de Dieu, et qui s'est arrangée pour que Balaam se frotte au mur, et Dieu dit très justement à la fin : "L'ânesse je ne l'aurais pas fait périr, mais toi, oui !"

Alors, confions à nos ânesses, à nos montures, le soin de nous indiquer là où est Dieu.

 

AMEN