UNE ÉBLOUISSANTE PRÉSENCE EN NOUS...
Ex 24, 12-18 ; 2 Co 3, 7-18 ; Lc 9, 28b-36
Deuxième dimanche de Carême – année C (16 mars 2025)
Homélie du frère Daniel BOURGEOIS
Comme je vous l’ai annoncé au début de cette eucharistie, nous célébrons, à travers ce moment de la Transfiguration, un des moments les plus festifs de la vie des chrétiens. Vous allez me dire que c’est un beau texte, plein d’émerveillement, comme une histoire qu’on raconte à des enfants ou qui relève de l’art ou de l’artifice des médias. On en a plein les yeux, on est ébloui et l’on trouve ça très bien. Vive Jésus ! Mais pas trop Vive sa croix parce qu’en général c’est plus difficile à supporter. C’est un texte qui veut nous prouver que Jésus est Fils de Dieu, un petit récit apologétique pour nous confirmer dans notre recherche du Seigneur.
Pourtant, la plupart du temps, on ne voit pas l’originalité absolue de ce texte. De quoi s’agit ? Il s’agit d’un moment absolument unique dans l’histoire des apôtres, moment par lequel le Christ est révélé, non pas simplement pour ce qu’Il fait ou par ce qu’Il fait, mais le Christ est révélé tout simplement par ce qu’Il est, dans ce qu’Il est. Autrement dit, c’est un des moments où Jésus, le Fils éternel de Dieu, Celui qui est venu dans ce monde, se manifeste pour ce qu’Il est vraiment.
C’est pour ça que c’est un texte absolument éblouissant, c’est le mot qui convient. De quoi s’agit-il ? Dans l’évangile de saint Luc, l’auteur nous a présenté, à peine quelques pages plus haut, que Jésus avait demandé à ses disciples qui Il était. Au nom de tous les disciples, Pierre a répondu. Avec une audace folle, sans savoir exactement ce qu’il disait, puisque Jésus lui dit que ce n’est pas lui qui l’a trouvé tout seul. Pierre a dit : « Tu es le Christ, le Fils du Dieu vivant ». Jusque-là ce n’était que des mots, c’était la parole de Pierre. Et Pierre n’a pas eu de vision puisqu’on lui dit : « Intérieurement, c’est ce qu’on a révélé en toi, mais ça ne vient pas de toi. »
Ici, dans la même époque, Jésus emmène les disciples sur une haute montagne. Il faut faire attention : ce n’est pas le même point de vue. Pierre, c’était une confession tout près d’une ville païenne, Césarée de Philippe, c’était une confession "au ras des pâquerettes". Là, nous sommes sur une haute montagne, un endroit avec une vue générale. On n’est pas simplement en train de voir et d’observer au sol ce qui se passe, tout à coup ce n’est plus du tout le même genre de situation. De tous côtés, on voit le monde. Et au cœur de ce monde, vu d’en haut, ce qui apparaît, c’est Jésus qui est transfiguré devant les apôtres. Notez bien que, alors que dans la plupart des confessions de l’identité de Jésus, c’est la parole qui désigne : « C’est Toi, Tu es le Christ, le Fils du Dieu vivant », ici, c’est la lumière, c’est le voir.
D’une certaine façon, à part la voix céleste, la manifestation de Jésus dans sa transfiguration est silencieuse. Quand on commence à voir dans ce silence une sorte de vue générale sur le monde, on voit aussi plusieurs mondes. Il y a le monde de tous les jours où est rassemblée toute l’humanité qui vit sa vie tranquille à côté, sans se douter une seconde de ce qui se passe au sommet de la montagne. Mais il y a surtout le petit groupe autour de Jésus. Or ce petit groupe lui-même, c’est plusieurs mondes. On n’y fait pas assez attention, c’est d’abord Jésus Lui-même, entouré de Moïse et d’Élie vivants. Élie et Moïse surgissant dans ce milieu presque aérien. Là, Il se présente et c’est le monde de l’Ancien Testament. Ce sont les deux plus grands personnages de l’Ancien Testament qui sont là et on dit aussi que les apôtres virent Moïse et Elie. Ça veut donc dire que la présentation de Jésus au cœur de cet événement ne se fait pas seule : Il est là pour être vu aussi de ces deux grands prophètes. C’est pour ça que nous lisons des textes de la vie de Moïse lorsqu’il était dans l’accomplissement de son ministère. Moïse manifeste qu’il a un rôle absolument unique pour le peuple d’Israël et pour la suite de ceux qui croiront en sa parole. Il a une manifestation unique de montrer ce que Dieu a révélé. Il est d’une certaine manière le plus grand révélateur de toute l’humanité. Bien sûr, il vit avant le Christ ; mais Jésus ne se manifeste pas seul, Il se manifeste avec Moïse et Élie, Elie qui est celui qui a donné sa vie pour le service du peuple qui était en train de sombrer dans l’idolâtrie. Elie est là et discute avec Jésus.
Autrement dit, il y a trois mondes : le monde tel qu’il va autour de nous, au jour le jour, le monde quotidien, puis ce petit monde humain de six personnes (deux prophètes, le Christ et trois apôtres) qui est le cœur même du monde, puisque le Christ s’y manifeste Lui-même d’une façon autre. Il n’est pas simplement Celui qu’on voit sur les chemins de Galilée, ce qui est déjà extraordinaire. Enfin le monde où on Le voit dans sa relation unique avec son Père, car la seule parole qui surgit dans ce récit, c’est la parole du Père : « Celui-ci est mon Fils, Celui qui a été choisi par Moi ». On assiste dans ce monde à la présence du dialogue de Dieu en Dieu entre le Père et le Fils. Là, le Père est le seul qui ne peut pas être rendu visible, c’est le Père invisible, dans sa Parole, Il se rend présent à ce monde.
Nous avons là une sorte de surgissement incroyable de la présence de Dieu entre les plus grands représentants de l’Ancien Testament, puis les trois apôtres choisis parce qu’ils seront les trois colonnes qui annonceront le salut de Dieu. Cette scène, non pas au sens visuel, artificiel d’une mise en scène cinématographique, est la réalité même du Christ qui est là, au cœur même du monde rassemblé autour de Lui. Ancienne alliance, nouvelle alliance, alliance en train de s’accomplir par la personne du Christ.
Alors les apôtres sont complètement largués, ils ne comprennent pas ce qui se passe. C’est d’ailleurs pour ça qu’ils disent des énormités. Pierre qui n’est pas avare d’une réflexion, dit : « On va construire trois maisons, tels les agents immobiliers de la Transfiguration. » Évidemment, c’est complètement à côté ! Et puis, le sujet de conversation, Jésus avec Moïse et Élie : Il annonce son exode, sa sortie, son départ du monde. Il est donc question de la communication entre les deux mondes, entre le monde de la terre (« Je vais partir, mais pourquoi vais-Je partir ? ») et celui de Dieu, dans lequel le Père dit au Fils la seule chose qu’Il a à dire pour Le dénommer, pour Le montrer : « Toi, tu es mon Fils, Celui que J’ai choisi. » C’est donc une scène qui ne s’est produite qu’un instant dans l’existence du Christ avant sa résurrection, parce que sa résurrection, elle, est sans témoin. Tel est le problème.
Des gens vont bien voir le tombeau vide, mais personne n’assiste au moment où Jésus surgit de ce monde, à la rencontre de son Père et passe de l’état de mort, le monde des enfers, à l’état de vie éternelle et de Sauveur du monde. Ici donc, il ne s’agit pas de la fabrication d’une scénographie pour essayer de convaincre les gens que l’histoire de Jésus est vraie. Non, c’est ce qui a été le point de départ absolu de l’œuvre de Jésus. Et ce départ de l’œuvre absolue de Jésus s’est montré, en montrant ce qu’est Jésus. Ça nous place complètement devant le problème, et c’est pour ça qu’on le fait pendant le carême.
Qui est Jésus ? Il n’est pas simplement quelqu’un qui a fait quelque chose. Il n’a rien fait là, mais tout à coup, chose incroyable, Jésus est transfiguré. Il se manifeste comme ce qu’Il est, les apôtres en sont les témoins (il y a au moins quatre fois le mot "voir" dans ce récit, les auteurs avaient peut-être peur qu’on ne les croie pas). C’est comme si dans ce petit coin de montagne qu’on a identifié avec le mont Thabor, nous était raconté le rassemblement du monde entier, monde de la présence du Père, le souffle de l’Esprit, la présence des deux témoins de l’Ancien Testament qui résument tout l’Ancien Testament et donc, nous sommes une Nouvelle Alliance, non pas une Nouvelle Alliance qui exclut l’Ancienne. Petite faute assez fréquente qui est même commise par des évêques… Méfiance ! Ça veut dire qu’on ne se rend pas compte de l’originalité de cela. Ensuite, ça se passe dans le monde actuel, dans le monde tel qu’ils le vivent à l’époque, dans un instant du temps, de la temporalité de ce monde. C’est là que surgit tout à coup la présence du Christ dans ce qu’Il est. Les apôtres ne peuvent pas le supporter, ça les dépasse. C’est pourquoi on choisit ce texte durant le Carême : pourquoi y a-t-il le Carême ? Non pas pour collaborer avec des mouvements de promotion de la santé ou d’amélioration de la condition du monde ! Non, Dieu Lui-même assume le défi dans ce monde qui n’était guère meilleur que le nôtre actuellement ; Dieu peut désormais surgir, à n’importe quel moment dans une expérience de sa présence réelle.
Frères et sœurs, quand on y pense, c’est le plus beau texte que l’on puisse lire dans toute notre histoire personnelle, dans celle du Carême de chacun d’entre nous. Nous ne vivons ce Carême que pour cela. Bien sûr, nous allons demander à Dieu de nous guérir, de guérir le monde, la société, l’Église et tout ce qui va mal… Nous allons toujours essayer, on ne sait jamais. De toute façon, ce n’est ni au Kremlin, ni à la Maison-Blanche que le Verbe de Dieu va être transfiguré, mais c’est pour nous dire : désormais, qu’attendons-nous ? Nous attendons que le Christ se manifeste. Ce qui est extraordinaire, c’est que Jésus ait voulu anticiper cette manifestation, Il l’a anticipée parce qu’Il a dit : « Je suis là dans la terre où Je suis né, dans le monde où J’ai vécu, où J’ai appris la Torah, dans ce monde où J’ai partagé avec mes disciples et avec des hommes qui sont là, au milieu de ce monde qui M’entoure et qui s’en moque. Mais Je me manifeste quand même. » Le plus extraordinaire dans la manifestation de Dieu, c’est ce coup de génie qui consiste à venir quand même malgré le désintérêt général. C’est exactement la situation aujourd’hui. Nous, chrétiens, on s’en fiche un peu moins, on est un petit peu plus soucieux de notre histoire et de notre tradition. Mais sur le fond, c’est bien ça : on est capable de s’intéresser à Jésus pour ce qu’Il fait ! Mais ce que Jésus veut, et c’est ça le Carême, c’est que nous nous intéressions à Lui pour ce qu’Il est. Et là, ça change beaucoup les choses, ça empêche que nous ne tombions dans une conception utilitariste de la foi, de la vie chrétienne, de la vie avec Dieu : je viens parce que quand j’allume un cierge, j’ai des sécurités supplémentaires, Il vient, Il se manifeste.
Je voudrais terminer par une image toute simple, qui fera peut-être réfléchir plus encore les hommes que les femmes. Je pense que la meilleure image dans l’expérience que nous pourrions avoir de la Transfiguration, c’est celle d’une maman qui découvre qu’elle est enceinte. Nous les messieurs, on ne comprend rien. Tout à coup, un être humain, une femme, découvre qu’elle porte quelqu’un en elle, un trésor qui surgit en elle et qui va transfigurer sa vie, peut-être pas toujours de façon très facile, mais c’est le surgissement d’un être humain dans le cœur et le corps d’un autre être humain. D’une certaine façon, la Transfiguration est l’ultime accouchement de la présence de Jésus durant sa vie publique, au milieu de l’humanité, à travers les trois témoins qu’Il a choisis.
Il y a un moment où chacun d’entre nous, homme ou femme, est invité à découvrir le surgissement d’une présence en nous qui est autre que nous, mais qui est là intimement mêlée à notre vie, à notre avenir, à nos attentes, à nos désirs. C’est tout ce que l’on peut se souhaiter.