JÉSUS COMMUNIQUE SA RÉSURRECTION
Ex 24,12-18 ; II Cor 3, 7-18 ; Mt 17, 1-9
Deuxième dimanche de Carême – année B (25 février 2024)
Homélie du frère Daniel BOURGEOIS
« Et Il fut transfiguré devant eux. Les disciples ont vu sa gloire. »
Frères et sœurs, pourquoi faudrait-il que ce texte reflète une mauvaise séquence de cinéma, un peu de science-fiction au milieu de l’évangile de saint Marc ? En effet, avec tous les truquages dont on dispose aujourd’hui pour mettre en valeur un personnage, vous comprendrez peut-être que les évangélistes – car les trois synoptiques nous racontent l’histoire – aient trouvé une bonne occasion de jeter de la poudre aux yeux pour que les disciples se mettent à croire en Jésus. Ce serait donc un petit miracle, dans l’intime, pour essayer de donner du courage à ceux qui seraient tentés de désespérer. La preuve est là : oui, Jésus est vraiment le Fils de Dieu car ils ont vu sa gloire.
En réalité, on ne se rend pas toujours compte de l’originalité incroyable de ce texte. D’abord, contrairement à ce que l’on pense, il n’a pas d’antécédent dans la tradition juive. Il y a toujours eu bien sûr des moments où les gens étaient emportés par la mort comme Élie et même Moïse. On pourrait donc se dire : c’est la clé, Jésus va mourir. Mais précisément, cette petite séquence fait retour à la case départ car Il est monté avec ses trois disciples et avec son corps sur le Mont Thabor où Il a été transfiguré, puis Il est redevenu comme on avait l’habitude de Le connaître et le récit évangélique continue tel quel.
La première chose qu’il faut comprendre est qu’il s’agit d’un épisode clé de l’évangile car peu de temps auparavant, Jésus avait annoncé qu’Il allait subir sa passion, être rejeté par son peuple et qu’Il allait ressusciter. Pour les disciples et ceux qui entendaient Jésus, cette affirmation était tout à fait insupportable. Le peu de personnes qui croyaient en la destinée messianique de Jésus apprennent tout d’un coup qu’Il allait mourir. C’est quand même une véritable épreuve et les disciples sont désarçonnés en entendant cela. Pourquoi faut-il que le Messie meure ? D’ailleurs, Pierre dans un autre passage dit : « Non, cela n’arrivera pas ». Mais, non seulement le Messie va mourir mais ensuite, Il va ressusciter. Que veut dire « ressusciter » ? Pour nous, cela fait partie de notre Credo mais il faut mesurer le désarroi des disciples lorsque Jésus leur propose d’avoir confiance en Lui tout en leur annonçant qu’Il va mourir – cela rappelle des passages de l’Ancien Testament comme le serviteur souffrant – puis ressusciter. Mourir passe encore mais ressusciter, ce n’est pas possible ! C’est pour épater la galerie, ce que précisément Jésus ne voulut pas faire dans le récit de la tentation.
C’est alors que cet épisode vient à propos et répond à la question des disciples. La résurrection, telle que Jésus l’a présentée à ses disciples n’est pas une sorte de démonstration d’immortalité. La résurrection est ce qu’ils vont vivre à travers cet instant. Il faut essayer de comprendre ce que Jésus a voulu dire d’autant plus qu’Il a été cautionné par son Père : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé, écoutez-Le ». La clé du problème, c’est la notion de gloire ; mais qu’est-ce que la gloire d’un petit rabbin galiléen qui monte à Jérusalem pour mourir ? Pourquoi montrerait-Il sa gloire ?
Or là, aujourd’hui, nous sommes complètement hantés par des problèmes de renommée médiatique et de succès à travers les réseaux sociaux, et ici il s’agit d’un événement qui touche au cœur de la communication. La "com" pour nous, c’est la tarte à la crème mais à l’époque du Christ, certainement pas. Les Césars, que l’on aime ou non, c’est la gloire. Ici la gloire, qu’est-ce ? C’est ce que Jésus veut exprimer : il veut que ce qui va Lui arriver, la résurrection, soit communicable et c’est pour cela que ce texte de la Transfiguration est si important. Ça montre que Jésus apparaît dans la gloire, à savoir le fait que ce qu’Il est peut rayonner dans le cœur, la vie, le regard et l’intelligence de l’entourage. Ça touche une des réalités les plus fondamentales de l’évangile, c’est-à-dire croire que ce que Jésus va vivre est communicable. Jésus insiste auprès de ses disciples : « Vous croyez que je vais mourir et ressusciter et que c’est incompréhensible. Ça ne l’est pas car non seulement vous savez ce qu’est la mort, mais encore vous allez savoir ce qu’est la gloire : ce que Je suis et que Je vais devenir est communicable ». Il fallait trouver l’outillage adapté pour faire comprendre ce qu’était la gloire et sa communication. Car c’est l’essence même du christianisme : Dieu est communicable. C’est quelque chose que l’on n’entend pas nécessairement dans les autres religions, notamment dans l’Islam où Dieu n’est pas communicable. Il envoie seulement des mails, qui s’intitulent le Coran.
Nous sommes ici en face de la réalité d’un homme, Celui qu’ils côtoyaient tous les jours et qui tout d’un coup se rend communicable, non seulement par l’apparence qu’Il a habituellement quand Il va sur les chemins de Galilée et qu’Il mange avec ses disciples mais communicable également dans ce qui est le secret de son être et qui est manifesté ici par de la lumière. Peut-être qu’Il aurait pu prendre autre chose mais Il a choisi de la lumière. La Transfiguration n’est pas une provocation adressée aux disciples, c’est la racine même de ce qu’Il est. Il est communicable et c’est ça la Résurrection. Quand nous croyons à la résurrection, nous croyons à la possibilité qu’a eue Jésus, reçue de son Père, de communiquer ce qu’Il est, ce qu’Il a vécu, sa mort et sa résurrection, à chacun de ceux qui croient en Lui.
Chers amis, je ne sais si vous percevez le paradoxe que ça recouvre. On dit que Jésus s’est fait chair. Il a pu nous parler. S’il s’était contenté de nous donner quelques recettes pour bien vivre, mieux appliquer la Loi ou contribuer à mieux s’entendre entre nous, ce christianisme-là serait extrêmement banal. Il n’avait pas besoin de venir sur la terre pour cela. Mais précisément Jésus veut montrer sa gloire, ce qu’Il est au plus intime de Lui-même, rendre possible ce qui semble inaccessible. Il l’a communiqué aux témoins, les apôtres, et par la suite aux membres de l’Église. Une chose est de croire que Jésus est venu faire un tour dans sa création pour se rendre compte que ça n’allait pas, autre chose est de croire que quand Jésus vient, Il utilise, Il fait jouer à plein ce qu’Il est comme homme, engendré, membre de l’humanité, l’"outil de communication" de ce qu’Il est, et que cela fasse transparaître sa gloire.
La Transfiguration est là pour ceux qui sont autour de Lui, et laisse percevoir le plus intime de Lui-même, sa réalité divine, la faisant resplendir dans le cœur, les yeux, l’attention, l’intelligence, l’affection de ses disciples. On a dans cet épisode l’un des premiers signes de la façon dont Jésus va nous ouvrir au Royaume de Dieu. C’est la communication de Dieu. Il est au milieu de nous et fait resplendir mystérieusement, à partir de ce qu’Il est, son être, sa réalité la plus profonde dans ce geste tout simple d’apparaître à ses disciples et d’être là avec Moïse et Élie.
Ce récit est aussi l’expression d’un chambardement, à la fois dans l’espace (Il apparaît au-dessus de ses disciples avec Moïse et Élie) et aussi dans le temps (il y a une contemporanéité entre Jésus, Moïse, Élie et les disciples) : tous assistent à la scène dont ils sont partie prenante. Le Royaume de Dieu, ce qu’Il vient apporter sur la terre, ne correspond plus exactement à notre manière de voir les choses dans l’espace et dans le temps. Il se propose Lui-même, se manifestant à partir de et à travers la condition humaine qu’Il a épousée, faisant resplendir et nous laissant émerveillés devant sa gloire.
Frères et sœurs, c’est pour ça que nous lisons ce texte pendant le Carême dont on a plutôt une conception toute humaine : faire des sacrifices, prendre de bonnes résolutions et essayer de les tenir, voyant les choses à partir de nous-mêmes dans la réalité humaine du moment. Mais Jésus nous demande ici de laisser ouvrir notre cœur. Ce qu’Il est au milieu de ses disciples, dans leurs catégories d’espace et de temps, ne doit pas faire oublier qu’Il est capable de communiquer l’intime de son être à travers ce qu’Il est avec eux. La Transfiguration, c’est le moment où la gloire de Dieu, l’être du Fils unique, ce qu’Il est vraiment, s’empare de tout ce qu’Il a assumé, notre humanité avec toutes ses difficultés. Et c’est à travers cette humanité que vont resplendir son salut, sa présence et son amour.
Frères et sœurs, je crois que c’est le meilleur enseignement que l’on puisse partager avec les catéchumènes au moment où ils font leur chemin vers Pâques. Aller vers Pâques est inséparable de la mort et de la résurrection. Dans sa réalité humaine, Jésus a voulu manifester dès ce moment-là, que nous étions voués à Le suivre sur ces mêmes traces, la mort et la résurrection. Amen.