LE BEAUTÉ NE SE MANGE PAS A LA CUILLERE

Ex 24, 12-18 ; 2 Co 3, 7-18 ; Mt 17, 1-9
Deuxième dimanche de Carême – année A (5 mars 2023)
Homélie du frère Daniel BOURGEOIS

Frères et sœurs, je vais prêcher sur un tout petit détail. Au début de l’évangile, vous avez entendu « Six jours après... » Cela paraît un peu étonnant de donner une indication pareille dans un récit aussi important que la Transfiguration. Six jours après quoi ?

Pour le comprendre, il faut d'abord resituer cet épisode de la Transfiguration dans le cadre de la vie juive. Que sait-on de cette histoire ? Dans le récit que donne saint Matthieu, c'est sans doute le moment où le peuple juif se réjouit et célèbre la fête des Tabernacles, la fête des Tentes. En quoi consistait-elle ? Le peuple d'Israël ayant vécu au désert sous la tente, les juifs le commémoraient. Ils le font encore aujourd’hui. Si vous avez des amis ou des voisins juifs, vous pourrez remarquer, généralement sur le petit balcon de leur appartement par exemple, on voit tout à coup apparaître des branchages. C'est une tente et cette fête s’appelle Soukkot. C'est la fête dans laquelle on se met à l'abri sous les tentes pour indiquer la précarité de la vie que l'on a menée au désert. Comme la fête dure six jours, on ne sait pas si c'est six jours après le début ou la fin de la fête. En tout cas, cela se situe par rapport à la fête des Tentes. Vous comprenez d'ailleurs pourquoi après, dans la discussion qui aura lieu sur la montagne, Pierre dit : « On va faire trois tentes ».

Mais que se passait-il à l’époque ? Il se passait une chose assez étrange : la fête de Soukkot était devenue un peu comme la Feria à Arles, une fête pas très édifiante, c’était un peu joyeux et surtout très brouhaha. Comme elle durait un certain temps, c'était une fête où l’on s’éclatait. Or, c'est déjà un indice pour la fête de la Transfiguration, Jésus en a un peu assez du brouhaha, de la Feria et de la fête des Tentes. Il demande donc à trois de ses disciples triés sur le volet, Pierre, Jacques et Jean, de venir avec Lui sur la montagne, là où on est sûr que l'on sera au calme.

Par conséquent, la fête de la Transfiguration est déjà un indice de l'attitude que nous devons avoir. La plupart du temps, on imagine que la fête de la Transfiguration est un événement extraordinaire, merveilleux, où Jésus apparaît plein de lumière. Sauf que l’orientation fondamentale de ce que Jésus va partager et donner à ses disciples, c'est intime, presque secret puisqu'il ne faut plus en parler après et ça ne fait pas de bruit. En général, sur les hautes montagnes, sauf pour le Mont-Blanc où tout le monde veut aller, c'est apprécié parce que c’est le calme et la tranquillité. Voilà donc un premier indice. La Transfiguration est la fête du calme, de la solitude, de l'isolement et de la contemplation. Pour les disciples, c’est sans doute un des sommets de leur vie contemplative auquel ils ont été invités.

Tout se passe donc dans l'intimité et là, on s'aperçoit que Jésus apparaît en pleine lumière, c'est le cas de le dire. La plupart du temps, dans la tradition chrétienne, surtout sous l'influence orientale, on a fait de cette fête une sorte de célébration de la beauté. Ce n'est pas interdit, il suffit de regarder l'icône que nous avons au fond de l'église pour se rendre compte que la beauté est très inspiratrice et que nous sommes invités à la découvrir. Mais quelle ambiguïté ! Est-ce la beauté qu’on va chercher dans les musées – en se baladant d’un air un peu goguenard de tableau en tableau, en échangeant quelques remarques purement occasionnelles et généralement un petit peu à côté du sujet – ou bien la beauté est-elle autre chose ?

Et là, nous arrivons au cœur du problème. Peut-être que Jésus est apparu plus beau que jamais, vêtu de lumière. Maintenant que l’on fait des vêtements brillants et légèrement métallisés, il y a beaucoup de gens, surtout des dames, qui aiment se laisser transfigurer par l'éclat des paillettes. Avouez que ce n'est pas tout à fait la meilleure référence pour comprendre ce qu’est la Transfiguration.

Certes, on peut se réjouir de ce que Jésus ait voulu ici laisser transparaître en Lui quelque chose du mystère de la beauté. C'est là que la Transfiguration intervient de façon radicale dans notre manière de la comprendre : qu’est-ce que la beauté ? Hélas, je dirai que la plupart du temps aujourd’hui, la beauté est ce qui se mange à la cuillère – alors qu’on dit dans la sagesse lyonnaise : « la beauté ne se mange pas à la cuillère ». En effet, la beauté aujourd'hui est une sorte de valeur universelle beaucoup plus admise que le bien ou le vrai. Le vrai, il y a longtemps qu'on l’a jeté par dessus bord, on ne s'y intéresse plus. Si c'est vrai, tant mieux, sinon, cela ne change rien. On peut être parfaitement d'accord sans avoir exactement les mêmes idées. Le bien, c'est encore plus compliqué, parce que le bien devrait normalement être considéré comme bien par tout le monde, ce qui permettrait d’éviter les guerres. Le bien et le vrai ne sont plus aujourd'hui des valeurs d’unité. On n’est pas d'accord sur le même bien, donc on peut être en tension, en rivalité, en débat ou en dialogue comme on dit. C'est un peu facile de voir les choses ainsi. Autrement dit, il faut reconnaître que dans notre culture actuelle, la question du bien passe au second plan. Quel est le bien dans la façon de mourir ? Nous regardons avec consternation la hauteur du débat actuel sur ce sujet. On est là dans un lieu même de désaccord. Et le vrai, comme je vous le disais, c'est encore plus évident.

En revanche pour la beauté, ce n'est pas très difficile d'être d'accord. C'est beau parce que ça me plaît. Si cela ne te plaît pas, ça ne fait rien, cela ne me gêne pas. Le beau serait un moyen facile de nous rouler dans la farine en nous disant que c'est beau parce que cela plaît. Plus ça plaît, plus c’est beau. C'est ce qui est exploité fondamentalement dans tous les clips publicitaires de la télévision. Il faut que ce soit beau, que ça charme, que ça plaise à l’œil.

Alors, Jésus a-t-Il voulu cela ? A-t-Il voulu nous apparaître comme la beauté ? Personnellement je le crois, mais encore faut-il savoir comment comprendre et porter le regard sur la beauté. Or là-dessus, il y a deux manières de voir. Ou bien la beauté est ce qui nous fascine, ce qui nous fait sortir de nous-mêmes vers un tableau. C’est l'objet beau lui-même qui attire l'attention. C'est le truc classique, je suis devant un tableau, devant une statue, c'est beau. Pourquoi est-ce beau ? Parce que ça me plaît. La beauté apparaît alors comme une sorte de complémentarité entre ce que mon regard cherche et qui la plupart du temps ne voit pas de chose très belle qui le satisfasse, et affinité, complémentarité, complicité entre mon regard et l'objet qui est là. Pour nous à ce moment-là, le problème du beau est réglé. Autrement dit, si Jésus est beau, c'est parce que c'est l'Apollon du Belvédère. Il est très beau, on s'émerveille. Les disciples auraient dû être fascinés et Moïse et Élie aussi, à leur manière. Le beau donne l'illusion d'une sorte de plénitude, parce que j'ai trouvé ce qui me comblait le regard.

Or je pense que c'est une approche extrêmement suspecte de la beauté. Si la beauté est simplement ce qui me comble, cela veut dire que je mets tout le paquet sur l'objet qui me fait pressentir la beauté. Or le problème de la beauté, c'est que l'objet beau, la statue, le tableau, la scène, le film, la vidéo peu importe, me reportent à autre chose. Le vrai problème de la beauté c'est que toutes les grandes traditions artistiques – avant la tradition moderne qui là-dessus est un peu dissidente – et tous les grands artistes ont essayé de dire à travers la beauté quelque chose qu'ils n'arrivaient pas à saisir immédiatement. Autrement dit la beauté, quand on la regarde vraiment, est ce qui éveille notre regard à ce qu'on ne peut pas saisir.

C'est vrai que quand on réfléchit à cela, on est plutôt démuni. La beauté ouvre notre regard, notre affectivité et notre intelligence parce que l'objet beau ne devrait normalement pas arrêter notre regard sur lui-même. Il est beau parce qu'il nous dit quelque chose qu’on ne pourrait pas exprimer autrement. Et la beauté, l'esthétique comme on dit aujourd’hui, c'est le premier pas vers une certaine transcendance. Cela nous fait aller au-delà. Évidemment, c'est très ambigu comme définition car quel est cet au-delà ? Cela peut être n'importe quoi. Sur le cœur du problème, c'est quand même que le fond de l'expérience esthétique de la beauté me dit : « Tu vois cela ? Saisis-tu ce qu'il y a, non pas derrière, mais ce qui l’envahit et qui veut se manifester à toi ? À travers telle peinture de Van Gogh, à travers tel visage d’un portrait de Rembrandt, à travers telle ou telle scène de Fra Angelico peinte à San Marco à Florence, saisis-tu ce qui est en jeu à travers tout cela ? »

C'est l'expérience de la Transfiguration. Et c'est pour cela que la Transfiguration est une expérience d'une certaine façon anti-moderne. Car dans la modernité, ce qui fait l'intérêt pour le beau c'est que, comme je le disais tout à l’heure, on croit qu'on peut en manger à la cuillère, on croit qu'on peut s'en emparer, le saisir. D’ailleurs, il n'y a qu'à voir la manière dont sont cotés les tableaux. Là aussi, la marchandisation des œuvres d’art est très révélatrice de notre pensée moderne. Il n'y a plus de gratuité. Combien ça coûte ? Je mets la main sur une œuvre avec le fric que j’ai. Je peux être un collectionneur très fortuné et absolument insensible à la beauté. J'ai cela comme des valeurs. Je me souviens d'un spécialiste marchand de peintures qui me disait que depuis la crise du pétrole, les prix des œuvres d'art avaient augmenté. C'est comme ça ! C'est quand même un peu incroyable que les Cézanne et les Van Gogh voient leur cote monter simplement parce qu’il y a plus d'argent en circulation.

Alors frères et sœurs, c'est exactement cela le problème. Quand Jésus apparaît, où est ce qu'il faut voir ? C'est l'insaisissable, c'est la nuée, voilà le but. Jésus ne veut pas être vu Lui-même, Il veut être vu dans la nuée. Comment réagissent Pierre et les deux autres disciples ? « Faisons trois tentes, construisons des petites baraques comme on le fait dans la tradition de la fête de Soukkot », pour rendre la beauté saisissable, manipulable, transposable. D’une certaine manière, comme le disent les évangiles, Pierre ne savait pas ce qu'il disait. Il était en train de perdre le fil même de l'expérience qui lui était proposée. Jésus n'était pas apparu dans la gloire pour que la gloire soit transfigurée en baraquement mais Il était apparu dans la gloire pour montrer qu'on ne pouvait pas représenter la demeure de Dieu dans le cœur de son Père.

Je crois que la plupart du temps, l'expérience de la beauté telle que l’a cultivée le christianisme a été fidèle à cette orientation. Aujourd'hui encore, je pense que devant des chefs-d'œuvre authentiquement religieux, nous devons nous sentir démunis. On ne peut pas dire que c'est le chef-d'œuvre lui-même qui s’impose. C'est le chef-d'œuvre avec ce qu'il dit, avec ce qu'il fait voir, avec ce vers quoi il conduit. C'est toujours l'histoire du proverbe chinois : « Quand le doigt montre la lune, l’imbécile regarde le doigt ». Alors ne regardons pas les doigts de nos mains.