ILS ONT VU LE MYSTERE DU VERBE

Ex 24, 12-18 ; 2 Co 3, 7-18 ; Lc 9, 28b-36
Deuxième dimanche de Carême – année C (13 mars 2022)
Homélie du frère Daniel BOURGEOIS

« Ses vêtements devinrent blancs comme la neige ».

Frères et sœurs, difficile à comprendre, cet épisode de la Transfiguration. Certes, quand on est croyant, on se dit qu’il est normal que Jésus ait de temps en temps su étonner le cœur de ses disciples et leur faire pressentir quelque chose d’extraordinaire de sa personnalité. Jusque-là tout va bien. Évidemment, il y a toujours un certain nombre d’esprits critiques qui mettent en doute et s’interrogent sur cette espèce de mise en scène, revue de vêtements en strass et paillettes qui accompagnerait cette Transfiguration. Cela paraît un peu exagéré. Sans doute dans le monde ancien, on avait l’habitude et on était très intéressé par le fait que de temps en temps, dans les temples, quand le soleil envoyait ses rayons sur la statue d’un dieu, elle était éclairée par une aura. Est-ce que ça aurait inspiré les auteurs du Nouveau Testament pour essayer de dire quelque chose d’extraordinaire de la présence de Jésus ? On veut essayer de faire comprendre à des gens de culture plutôt grecque, plutôt visuelle, la beauté même de Jésus, d’où la dérivation sur le fait que la Transfiguration serait comme la fête de la beauté, de la dimension esthétique. Habituellement, l’évangile c’est toujours de la morale, pour une fois, ce n’est plus de la morale, c’est la beauté du Christ. Tout cela n’est pas faux mais est-ce que c’est le cœur du problème ?

C’est là qu’il faut voir les choses de façon plus critique, même par rapport au sentiment moderne de vouloir s’approprier cet événement de la Transfiguration comme quelque chose de pratiquement compréhensible dans l’itinéraire spirituel des disciples. La lecture que je voudrais vous proposer est très importante pour le temps du Carême. C’est la suivante : la Transfiguration est un événement unique. C’est un événement, ce n’est pas une vision, ce n’est pas Marguerite Alacoque ou Bernadette de Lourdes qui voient le Sacré Cœur ou la Sainte Vierge. C’est véritablement que les disciples ont vu quelque chose du mystère du Verbe, du Fils de Dieu dans la chair, qu’ils n’avaient jamais vue auparavant et qu’ils ne reverront que plus tard au moment de sa Résurrection. Donc, à moins de prendre vraiment les apôtres pour des illuminés, c’est l’événement presque le plus réaliste du Nouveau Testament.

Mais comment le comprendre ? Qu’est-ce que cette espèce de manifestation extraordinaire ? Je voudrais essayer de vous le faire percevoir à travers des images triviales, habituelles, par exemple l’utilisation de l’énergie atomique : cela n’a apparemment pas grand-chose à voir, Jésus n’était pas une bombe. Que se passe-t-il dans l’énergie atomique ? Il y a un réacteur, et dans le cœur de ce réacteur, un phénomène physique absolument délirant, fou, d’une puissance extrêmement difficile à maîtriser. Il faut qu’il y ait, au cœur même du réacteur, protégé par des couches de matériaux qui vont le contenir, cette espèce de puissance, source de l’énergie. Ensuite, il y a diffusion, sur tout un réseau, d’électricité, d’utilisation domestique, qui vient de cette énergie-là à travers différents procédés et médiations pour la diffuser. C’est bien la même énergie qui est dans le réacteur et cette même énergie qui va se ramifier et se diffuser à travers tout un réseau de distribution de l’énergie provenant du réacteur nucléaire.

Nous sommes presque déjà habitués, nous, êtres modernes, à savoir que dans la réalité même de ce monde, dans certains cas, il y a une différence entre l’énergie comme source et l’énergie comme effet qui se diffuse. Il y a vraiment une différence radicale entre les deux choses : si l’on a compris cela, on sait comment le manipuler, le gérer. Quand on considère cette référence, on commence à comprendre pourquoi il y a la Transfiguration.

En effet, quand on regarde tous les éléments, les épisodes, les événements qui ont marqué la vie de Jésus, ceux qui nous touchent le plus et qui sont majoritaires dans l’histoire des évangiles, ce sont toujours des événements "effets" : Jésus rencontre un aveugle, Il guérit l’aveugle ; Jésus rencontre un sourd, Il lui donne d’entendre ; Jésus rencontre des mariés qui n’ont plus de vin pour continuer la fête, Il change l’eau en vin. Ainsi, nous sommes bel et bien du côté des effets : la vie du Christ, dans la majorité des cas que les disciples ont saisis, ils l’ont comprise surtout du point de vue des effets. Qu’est-ce que cela produit dans la vie des autres, le fait de rencontrer Jésus ?

Selon une certaine approche, on pourrait dire que le plus frappant et le plus décisif dans l’annonce évangélique, c’est de montrer que la présence de Jésus a engendré cet énorme réseau d’électricité, d’énergie qui a pu commencer à se diffuser et qui va se diffuser tout au long de la vie des premières communautés, puis de l’Église, puis de nous aujourd’hui. Nous sommes encore dans la mouvance de cette source de l’énergie que serait le Christ. Mais qu’est-ce que veut dire l’évangile de la Transfiguration ? Cela veut dire que pour que ça puisse avoir lieu, il fallait un "réacteur nucléaire". Il fallait une source extraordinaire d’une puissance en méga-gigawatts qui puisse se déclencher dans l’histoire de l’humanité et qui puisse atteindre, enseigner toutes les nations, « Je suis avec vous jusqu’à la fin du monde ». L’Église n’étant jamais simplement que l’EDF de Jésus-Christ, la diffusion du réseau.

Tel est le problème : dans cet épisode de la Transfiguration, on se demande d’où vient l’énergie ; d’où vient que le Christ guérisse, sauve, transforme la vie des gens qu’Il rencontre, rassemble un peuple, convertisse Paul… Cela vient toujours du même endroit et c’est cela la Transfiguration. Tout ce que nous avons dans l’évangile nous renvoie au Christ, au Fils de Dieu, à Jésus de Nazareth, tel que L’ont connu les disciples, mais qui à un moment donné, leur a laissé entrevoir réellement le côté source de la diffusion du salut.

Comment cela s’est-il passé ? Un peu comme l’uranium : quand on met la barre d’uranium dans le réacteur, on peut encore la déposer tant que ce n’est pas encore mis en marche, il faut prendre quelques précautions, mais la barre n’a pas encore pris feu, excusez mon ignorance en matière d’énergie nucléaire. À partir du moment où la réaction commence, elle est littéralement déchaînée et c’est une réaction qui dépasse toutes les mesures que nous pourrions avoir. C’est cela la Transfiguration : on peut vraiment la comprendre comme la réalité même du même Jésus qui se baladait sur les routes de Galilée, qui rencontrait les foules et annonçait la Parole et les paraboles, le discours sur la montagne, mais en même temps, ce Jésus-là était la source même de tout ce qu’Il allait faire Lui, non seulement pour les gens qui l’entouraient et se précipitaient vers Lui, mais aussi pour toute l’humanité. Nous avons là une sorte de différence fondamentale entre Jésus, comme Celui qui donne le salut, qui le diffuse : « Je le veux, sois guéri ; va, ta foi t’a sauvé, tes péchés te sont remis », tous les actes, les effets de ce qu’Il est, et d’autre part, le Jésus source, le Jésus qui engendre à tout moment cette capacité de diffuser au monde entier ce qu’Il est Lui-même.

C’est pour cela que la Transfiguration n’est pas un événement épisodique comme si l’on avait rajouté un petit codicille en énumérant tous ses actes extraordinaires. C’est de l’ordre d’une réflexion dès le début de l’Église, et donc dans cet événement même des trois disciples qui sont là aux pieds de Jésus, c’est le début de la découverte de la source de la vie : c’est comme s’ils avaient visité le réacteur. Les disciples ont eu accès au mystère de Jésus en tant que source. Il y a eu là une perception qu’on ne peut pas imaginer : les disciples ont été amenés à voir dans le mystère de la personne de Jésus quelque chose d’absolument singulier. En effet, la plupart du temps dans les grandes religions, on a toujours, surtout avant Jésus Christ, essayé de dire que Dieu parlait par le tonnerre, par les éclairs, par le don de la Loi au Sinaï, avec des tas d’événements terrifiants, volcaniques etc. Et dans les autres religions aussi, on a toujours voulu que l’instauration et l’initiative du dieu guérisseur, Esculape ou un autre dieu, apparaissent comme venant de l’extérieur, une initiative cosmique. C’est le monde qui, à un moment donné, produit l’étincelle religieuse dans Bouddha, dans tout ce que vous voudrez. Ici, ce n’est pas le cas : c’est Jésus Lui-même dans sa chair, dans son corps, dans sa manière d’être humaine, qui devient la source.

C’est véritablement le fond même du problème : où est la source de tout ce que nous sommes actuellement comme croyants, comme membres de l’Église, comme sauvés ? Elle est là dans la chair du Christ qui est là à côté des apôtres Pierre, Jacques et Jean. Dans la vie de Jésus, il y a eu un moment pour les apôtres dans lequel il leur a été donné de comprendre que tout ce qu’ils allaient vivre, tout ce qu’ils allaient recevoir comme mission, venait de cet événement-là, qui allait s’accomplir au moment où le Christ, dans cette même humanité, allait sur la croix, puis par sa Résurrection en réaliser la diffusion. Comme source du salut à travers toute la diversité des événements de salut qui pourraient avoir lieu, soit à l’époque de l’Église primitive soit encore aujourd’hui, cette même énergie s’impose dans un seul point, la chair du Christ. C’est pour cela que la Transfiguration est si extraordinaire, elle n’est pas un effet extérieur sur Jésus, qui Le fait transfigurer. C’est de Lui-même : quand on dit « ses vêtements devinrent blancs comme la neige », on veut dire que c’est sa chair elle-même qui devient la source de la lumière et du salut pour l’humanité.

Frères et sœurs, ces choses-là sont finalement très importantes. La plupart du temps, quand nous voulons essayer d’expliquer l’événement de la Transfiguration, nous nous égarons dans des sentiers qui ne mènent nulle part, en essayant d’expliquer comment un être humain peut devenir lumineux ou avoir des vêtements blancs comme la neige. Mais à l’époque, la source du salut est dans la chair et dans l’humanité du Christ. C’est pour cela que c’est plus qu’un réconfort pour nous, c’est un axe même de notre compréhension du mystère du Christ. Jésus s’est fait homme, non pas pour apporter la lumière d’en haut, mais pour l’apporter par son humanité, la même que la nôtre, qui est devenue à ce moment-là non pas une humanité qui reçoit le salut – Il n’a pas besoin d’être sauvé – mais qui le communique, le diffuse, le partage.

Frères et sœurs, c’est ce que nous fêtons aujourd’hui. C’est une très grande fête. La plupart du temps, on l’a escamotée en la classant comme un banal épisode de la vie de Jésus. Non, ce n’est pas un épisode de la vie de Jésus, c’est l’acte même que Jésus a choisi pour manifester que désormais la plénitude de tout ce qui se passerait dans l’histoire de l’humanité et de l’Église serait comme la diffusion de ce qu’Il a été Lui-même durant sa vie. Pourquoi ne l’a-t-Il manifesté qu’à ce moment-là ? D’abord c’est son droit. Deuxièmement, cela induit aussi de notre part de penser que si Jésus a laissé voir à ce moment-là quelque chose de son humanité en train de transformer la puissance de Dieu en réalité accessible pour le salut des hommes, c’était quand même tout le temps comme cela. Il est nécessaire de bien comprendre que la réalité même de la vie interne, la vie physique et spirituelle du Christ dans sa chair, était de façon permanente une Transfiguration. Simplement elle n’était pas accessible aux regards, sauf quand Il a voulu la manifester à ses trois apôtres.

N’essayons donc pas de chercher des transfigurations ou des choses extraordinaires, nous tomberions toujours dans les poncifs des apparitions, ce qui serait, à la limite, un peu égarant pour comprendre le mystère même de la manifestation du Christ. Essayons plutôt de nous rendre compte que Jésus a su dans l’humilité, la simplicité et la quotidienneté de sa chair, de son intelligence, de sa sensibilité humaine, être la source de rayonnement et de diffusion du mystère de son salut et de sa présence en chacun d’entre nous. Amen.