MISE EN SCENE DE LA TRANSFIGURATION

Ex 24,12-18 ; II Cor 3, 7-18 ; Mc 9, 2-10
Deuxième dimanche de Carême – année B (28 février 2021)
Homélie du frère Daniel BOURGEOIS

Frères et sœurs, je ne sais pas si c’est une chance pour vous, mais aujourd’hui je vous ai offert deux sermons. Rassurez-vous, pas les deux dans la même messe, mais un par le document que l’on vous diffuse chaque dimanche de Carême pour ceux qui ne peuvent pas venir, pour leur fournir une méditation, et l’autre pour vous qui êtes présents et là vous avez une réflexion plus appropriée au contexte liturgique. Je vous recommande quand même de lire celui qui est à l’usage de tous, car vous verrez que les deux sont complémentaires. La newsletter (n° 22) que je vous ai envoyée réfléchit au scandale de la Transfiguration dans le monde actuel et à la difficulté de comprendre ce que le Christ a voulu nous dire par ce geste.

Mais en même temps, aujourd’hui, puisque ce terrain-là est déblayé, nous pouvons essayer de comprendre pourquoi, dans la structure même des trois évangiles, Matthieu, Marc et Luc, il y a ce phénomène de la Transfiguration. C’est bien difficile à comprendre parce que d’abord c’est le seul épisode, dans le récit de la vie de Jésus, qui soit si atypique. Tous les autres épisodes du récit de la vie de Jésus sont des événements complètement enracinés dans son humanité et dans la nôtre. Même quand Jésus guérit, il n’y a pas de flammes qui tombent soudain du ciel ! C’est un geste ordinaire. Durant toute sa vie, Jésus a voulu que la façon dont Il présentait l’évangile, dont Il apportait le salut, soit sur le mode le plus ordinaire possible. Cela donne à réfléchir : cela veut bien dire que la manière dont Jésus veut nous faire comprendre qui Il est, ce qu’Il apporte ou attend de nous, tout cela passe par le langage quotidien le plus ordinaire et le plus simple de nos vies. Quand on dit qu’Il s’est fait homme, qu’Il s’est fait l’un de nous, c’est cela qu’on veut dire.

On a alors envie de poser la question : pourquoi a-t-Il voulu faire cette espèce de mise en scène plutôt extraordinaire ? Imaginez un jour un ecclésiastique quelconque qui vous propose de venir sur une petite montagne dans les Alpilles et vous dise : « Là, vous allez me voir transfiguré ! » Cela augmenterait son prestige mais je ne suis pas sûr que ce soit une très bonne méthode, bien que je sois étonné de voir à quel point l’humanité actuelle est portée à vouloir voir des choses extraordinaires, choquantes, bouleversantes, d’autant plus qu’il y a de malheurs. Cet attrait pour le merveilleux n’est pas nécessairement du meilleur goût, en tout cas pour la foi chrétienne. Ici, on a un événement absolument singulier, extraordinaire.

Ce sur quoi j’aimerais attirer votre attention aujourd’hui, ce n’est pas, comme on le fait habituellement, d’abord sur les personnages avec ce qu’ils se disent, leur situation etc., c’est plutôt la mise en scène de cet événement qui n’est pas celle de tous les jours. On n’est pas – en restant dans le registre du cinéma – dans le registre documentaire, on est quasiment dans celui de la science fiction. Il y a une sorte de machinerie sous-jacente qui fait que ce moment-là de la vie de Jésus ne peut pas se passer comme un moment ordinaire.

Alors, que veut-Il nous montrer ? Veut-Il donner un avant-goût du Paradis ? Veut-Il remonter le moral des disciples parce que la vie est dure ? C’est plus compliqué que cela. Essayons de voir un certain nombre de ces éléments tout à fait étonnants. D’une part, le fait que Jésus attache beaucoup d’importance à une diffusion confidentielle : trois apôtres, Pierre, Jacques et Jean ; les autres sont en bas, ils se débrouillent comme ils peuvent avec l’histoire de la guérison d’un enfant complètement épileptique et ils n’y arrivent pas. Donc, déjà un retrait volontaire par rapport à la vie courante. Deuxièmement, la montagne, thème classique dans toute la tradition biblique : la montagne est toujours un lieu très solitaire – on ne faisait pas beaucoup d’alpinisme alors –, mais dans lequel se communiquent des éléments qui ne sont pas courants. Troisième élément étrange : Il fut transfiguré devant eux. Dieu, immuable, immortel, c’est Lui qui change et les gens autour ne changent pas. Pierre, Jacques et Jean sont toujours égaux à eux-mêmes : donc, une sorte d’inversion, Jésus veut montrer, à partir de Lui-même, un visage autre que celui qu’Il offre habituellement à ses disciples. C’est une gageure, c’est une provocation, pourquoi ne veut-Il pas paraître comme Il est tout le temps ? On a quand même des références par rapport à la vie courante : des vêtements plus blancs qu’aucun "pressing" ne peut les rendre blancs. Donc ici une sorte d’inversion : c’est Dieu qui apparaît autrement ; habituellement, Il est toujours le même.

À partir de là, problème de l’éclairage : une lumière qui vient de Lui, mais ce sera d’autant plus étonnant que la lumière qui vient de Lui plus tard sera comme une ombre qui envahira les disciples. Ici nous avons, dans les valeurs symboliques quelque chose de tout à fait étrange : Celui qui est la lumière va se transformer en ombre. Il est Lumière, mais en même temps la Transfiguration de Jésus en lumière va devenir l’Assomption des disciples dans cette présence qui va devenir une ombre, une protection.

Autre chose encore : un seul foyer de lumière, réglable comme nous venons de le voir, mais en même temps, foyer de lumière qui englobe au moins quatre paroles. Ici c’est la lumière qui est le fil conducteur et pas la parole. Quelles paroles ? D’une part, dans l’unique lumière qui vient de Jésus, apparaissent Moïse et Élie, et eux parlent. On nous dit qu’ils parlent avec Jésus, on ne nous dit pas que Jésus leur parle, mais dans la lumière apparaissent deux parlants, deux membres du dialogue, Moïse et Élie. Qui sont ces grands témoins de la Parole ? Celui qui a conduit le peuple au désert pour lui donner la Loi, celui qui est allé au désert pour ressourcer sa parole prophétique au Sinaï. Ici, nous sommes donc dans une scène vraiment cinématographique : un éclairage – pas de décor sinon la montagne, mais à la montagne, le décor, c’est le ciel –, et tout à coup, là-dedans se déploie un langage. Au moment où Jésus est là, transfiguré, Il discute avec les deux principales sources de la foi, de la vie et de la religion juive. Donc, là encore une sorte de transformation tout à fait radicale : habituellement, Jésus cite les autres mais ne les fait pas apparaître avec Lui, une sorte de transformation par rapport aux scènes ordinaires : on est au cœur même du problème de la Révélation. C’est comme si la mise en scène qui était là voulait nous dire : « Quand vous voulez comprendre Jésus, Il est en train de parler avec Moïse et Élie, avec toute la tradition religieuse des grands témoins religieux qui Le précèdent ».

Parmi les parlants, un est décisif : c’est le Père. C’est Celui qui parle mais de façon invisible : « Voici mon Fils bien-aimé en qui J’ai mis tout mon amour, écoutez-Le ». Autant la lumière divine est saisissable, autant la présence de la Parole de Dieu est au-delà de tout ; pour le Père, on n’a que la parole. À partir de cette parole, s’enchaîne une chose assez étrange, c’est que la parole étant dite, la lumière va comme s’enténébrer, s’épaissir et envelopper Pierre, Jacques et Jean. C’est seulement dans un deuxième temps que les interlocuteurs habituels de Jésus rentrent dans le groupe et là, que font-ils ? Comme d’habitude Pierre dit une ânerie : « C’est très bien ici, c’est tout à fait ce qu’il nous faut, on est très content de cela, on va monter une tente pour Toi, une pour Moïse, une pour Élie et on va rester là ». Jésus lui fait comprendre qu’on ne mettra pas tout cela dans un système de petit groupe avec des abris improvisés sur la montagne. Que se passe-t-il alors ? Moïse et Élie disparaissent et Jésus redevient le seul interlocuteur, à vrai dire pas tout à fait comme avant : Il redevient l’interlocuteur, Il est là, sa présence s’impose, mais petit à petit on sent bien que ce sont les ténèbres, l’obscurité, l’ombre qui vont revenir sur la terre. Autrement dit, c’est comme si la Transfiguration comprenait aussi en elle-même une reconfiguration, l’imprévisible va redevenir l’ordinaire. La plupart du temps, ce qui nous intéresse, c’est le moment extraordinaire. Eh bien non, ce qui est intéressant, c’est lorsque le moment extraordinaire redevient ordinaire. Les disciples découvrent alors que tout est comme avant. On va descendre, retourner, on est passé par le sas de réacclimatation à la vie quotidienne, normale, de tous les jours. Ils descendent, Jésus leur demande de ne rien dire, comme si on ne pouvait pas en parler, notamment avant la résurrection des morts, parce que cet événement-là avait lieu à cause du problème de la résurrection des morts. Mais quand ils retournent dans la vie normale, ils ne comprennent pas ce qui s’est passé. Ils ne comprennent même pas que ce moment-là est le moment même de l’ouverture à la résurrection.

Frères et sœurs, la mise en scène de ce petit documentaire spirituel et éminemment théologique n’est pas du tout ce qu’on croit. Ce n’est pas une sorte d’arrachement pour sortir de la situation actuelle du monde. Au moment où Pierre propose de s’installer sur la montagne, Jésus parle de ténèbres, de vie quotidienne ; cela n’a rien d’une extase même si on aimerait que cela en soit une. Ce qui est alors incroyable, c’est qu’après la Transfiguration, la vie continue comme avant.

Que comprendre ? Je crois que ce moment-là a pour ainsi dire révélé le soubassement de notre existence chrétienne et surtout de ce que le Christ a voulu vivre parmi nous. Quand on le voit avec notre regard de journaliste, caméraman, la plupart du temps nous voyons des scènes de la vie quotidienne, et tout à coup, Jésus a voulu leur montrer ce qui était sous-jacent. Quel était tout le travail des gens sur le plateau, qui enregistrent, qui trouvent les accessoires etc. ? Ces personnes, ce sont le Père et Lui. Il est là et Il tient en Lui, en sa présence, lumineuse car cela éclaire tout, Il tient le devenir même de chacun des moments qu’Il veut introduire dans l’histoire de chacun d’entre nous. La Transfiguration, ce sont les coulisses de l’histoire de Jésus, coulisses qui sont beaucoup plus importantes que la scène elle-même ou en tout cas plus importantes que la scène que nous vivons tous les jours avec le Christ, nous c’est dans l’ordinaire et là ce sont tous les soubassements, c’est tout ce qui sert à permettre au Christ de se manifester à nous et nous dire qui Il est.

Frères et sœurs, cela a une conséquence immédiate : premièrement, comme on dit à la télé, il ne faut pas rêver, parce que ce que le Christ a réalisé à ce moment-là, en réalité c’était ce qui était en jeu chaque fois dans chaque événement, chaque miracle, chaque rencontre, chaque regard, chaque moment d’annonce et de proclamation de la Parole et du salut, c’était là mais on ne le voyait pas, et ce jour-là il y a eu cet instant. Alors est-ce que c’est une sorte d’intuition que les disciples ont eue, on ne le saura jamais, ce moment où trois d’entre eux ont eu comme une sorte de flash, c’est le cas de le dire pour la Transfiguration, et ils se sont dit : « c’est cela ». C’est pour cela que Pierre aimerait bien que ce soit tout le temps comme cela. Mais Jésus ne veut pas figer ce moment, Il est venu pour être là, et chaque fois qu’Il est là, c’est la Transfiguration qui se joue en réalité, c’est la mise en place de ce scénario de la résurrection qui Le concerne Lui-même au premier chef puisque c’est pour nous qu’Il va le vivre, et qui nous concerne nous, chacun, parce que c’est par cela que nous sommes appelés à Le rencontrer dans le mystère même de son salut et de sa présence parmi nous.

Frères et sœurs, on s’est beaucoup posé de questions pour savoir ce que Jésus avait voulu faire ; lisons plutôt ce texte vraiment comme les coulisses de la scène et du mouvement du salut. Lisons-le comme tout l’ensemble de la mise en œuvre de la machine du salut pour que, petit à petit, cela puisse nous rejoindre et être partagé par chacun d’entre nous. Au fond, nous avons l’impression, dans un premier temps, que cette Transfiguration est un moment unique, précisément, ce n’était pas la peine de le répéter, parce qu’il était le moment unique sous-jacent à tous les moments que le Christ a vécus parmi nous. Et c’est peut-être cela la cerise sur le gâteau, c’est qu’actuellement dans le mystère de notre vie de témoins du Christ, c’est la même chose que nous vivons. A la fois nous vivons une vie d’une quotidienneté très ordinaire et à la fois irritante, et encore plus irritante quand elle est bridée, mais la Transfiguration est toujours là.

Ainsi, frères et sœurs essayons d’en comprendre toutes les conséquences pour nous. Nous sommes effectivement appelés à être transfigurés, à découvrir cette autre dimension, cet arrière-plan de notre vie de foi, d’espérance, d’amour et de communauté, et nous sommes invités à le redécouvrir sans cesse à la lumière de la Transfiguration, car si les gestes que nous vivons maintenant, si les choses que nous réalisons maintenant n’étaient pas orientées vers ce moment-là, ce serait perdu. Et c’est cela qui est très grand, c’est comme si le Christ nous disait ce jour-là : « Pour vous qui croyez, mais aussi pour tous vos frères, ce que nous vivons en réalité, même dans les moments de souffrance, d’abandon, de déréliction, de mort, c’est encore la Transfiguration ». Parce qu’au fond qu’est-ce que Dieu a voulu pour nous ? Dieu a voulu que nous soyons transfigurés et c’est pour cela que nous sommes ici.