ADAM OU ES-TU SINON DANS CES COMMENCEMENTS SANS FIN?

 Ex 24,12-18 ; 2 Co 3, 7-18 ; Luc 9, 28 b-36
Deuxième dimanche de carême - année C (21 février 2016)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS


« Adam, où es-tu ? » : dimanche dernier, nous nous posions déjà la même question à propos d’un récit très différent : le récit de la tentation. En nous remémorant cette question, nous avons pressenti comment, pour Dieu lui-même, retrouver l’homme qui avait été perdu était la manifestation et le but essentiels de sa quête de l’homme. Et nous avons remarqué aussi comment le regard de Dieu sur nous les humains, était un regard qui invitait à remonter vers le passé, vers l’origine. Quand résonne la question « Adam, où es-tu ? », nous sommes renvoyés à ce mystère d’un appel qui ne cesse de nous renvoyer à l’origine de nous-mêmes : le Dieu auquel nous croyons n’est pas lointain, ni d’une indépendance souveraine et indifférente vis-à-vis de nous, mais il ne cesse de nos demander : que s’est-il passé pour que je sois obligé de venir ici te chercher pour te retrouver en plein désert ?

 

Dans l’épisode tout à fait différent que nous venons d’entendre aujourd’hui, le récit évangélique de la transfiguration, on peut se poser exactement la même question, ou plutôt laisser Dieu se la poser et nous la poser, mais dans des circonstances bien différentes. Si Jésus, le Fils de Dieu, est venu sur la terre, c’est pour retrouver l’homme, c’est pour nous retrouver. La question n’est donc pas anecdotique, elle accompagne tout le chemin terrestre de Jésus de sa naissance jusqu’à son ascension dans la gloire. Jésus n’a jamais cessé de rechercher cet homme et de voir la distance qui l’en séparait à cause de son péché, à cause de son errance. Et voici qu’aujourd’hui, le Christ lui-même, pour mieux mettre en évidence cette question, et pour montrer qu’elle est au cœur même de son incarnation, de son chemin vers nous pour accomplir son œuvre de salut, voici qu’il pose la question non plus en flashback – comme on dit au cinéma – avec le souci majeur de nous ramener à l’origine, mais dans la direction inverse, en nous tournant vers l’avenir, sur le mode de l’anticipation, sur le mode de ce qui va arriver. « Adam, où es-tu ? non seulement en te situant par rapport à ton passé, mais où es-tu déjà dans ton avenir ? Dieu vient nous chercher à la fois en amont et en avant de notre histoire.

 

Et donc, la question résonne d’une façon nouvelle : toi, l’homme d’aujourd’hui qui vis tellement dans l’imaginaire, la projection de toi-même vers cet avenir que tu ne connais pas, toi qui fais tant de projets à court, moyen ou long terme, toi l’homme, Adam, où es-tu ? Dans quel avenir vis-tu ? Comment vis-tu ta relation à ce qui vient à ta rencontre dans l’histoire la plus quotidienne et comment l’abordes-tu ? »

 

C’est ainsi que l’on peut imaginer la question posée par le Fils de Dieu non seulement à l’Église mais à l’humanité tout entière. Le Christ est transfiguré sur la montagne et notre regard lorsqu’il balaie le paysage du haut d’une montagne, nous pouvons voir loin devant nous … Et sur la montagne, le Christ nous semble bien poser une question qui s’adresse à tout homme, aujourd’hui encore : « Toi homme, Adam et Ève, où es-tu sur le chemin de ton histoire, de tes errances, de tes attentes, sur le chemin que semble tracer ton désir tourné vers l’avenir ? »

 

Ce récit extrêmement mystérieux de la Transfiguration a fasciné tout le monde chrétien de l’Antiquité. Aujourd’hui peut-être, quand vous l’avez entendu, il a éveillé en vous une certaine réticence : que peut bien signifier cette mise en scène un peu trop spectaculaire, style « effets spéciaux », music hall avec étoiles, strass et effets de lumière comme on le voit si souvent de nos jours ? Pourquoi une telle mise en scène pour trois modestes témoins, Pierre, Jacques et Jean ? Mise en scène qui apparemment est tellement importante aux yeux de Jésus qu’il leur demande de se taire et de ne point en parler jusqu’au moment où il sera ressuscité ?

 

Ce texte constitue une dimension essentielle de la réponse à notre question, « Adam où es-tu ? ». Il est essentiel de bien saisir que cet épisode de la transfiguration n’est pas un événement que Jésus aurait vécu pour lui : Jésus n’a pas été transfiguré « pour lui » – il n’avait pas besoin de cela pour savoir qui il était ! Il a été transfiguré pour nous les hommes, et pour notre salut. Par conséquent, cette transformation très éphémère – quelques instants peut-être, presque rien – était sa façon de nous poser la question de notre propre chemin, de nos errances, de nos recherches et de nos attentes et du but à atteindre.

 

Toutes les théophanies – ces manifestations extraordinaires de Dieu – dans l’Ancien Testament sont des apparitions d’une réalité extérieure à notre monde. Dieu apparaît sur la montagne, venant d’en-haut (“du ciel”), à coups d’éclairs, de tonnerre, d’explosions volcaniques, de coulées de lave en feu (le monde souterrain et infernal). Ce que nous avons entendu évoqué et suggéré tout à l’heure par le séjour de Moïse sur le Sinaï en est le prototype. La lumière vient alors d’ailleurs, du ciel, d’en-haut, le feu surgit des entrailles de la terre, et c’est un des aspects fondamentaux des scènes de théophanie : Dieu se manifeste à partir de l’extérieur de notre vie ordinaire.

 

Or ici, dans cette scène, la lumière vient de la réalité la plus incarnée, la plus intime et la plus familière de notre terre, de notre corps, de la chair que le Christ a faite sienne. Ce qui est manifesté de Dieu n’est pas manifesté de l’extérieur, mais de l’intérieur même, de l’existence corporelle, humaine et historique de Jésus. Il n’y avait jamais eu de telle théophanie. Par comparaison, regardons ce que Paul dit de Moïse dans le passage de la Deuxième épître aux Corinthiens que nous avons entendu : Moïse avait le visage resplendissant, Paul dit bien que c’est éphémère,  et il précise aussitôt « comme en un miroir ». Quand la lumière vient d’un miroir, c’est la lumière virtuelle, comme on dit en optique. C’est donc de la « fausse lumière », comme de la fausse monnaie. Mais c’est quand même de la lumière. Dans le cas de Jésus, c’est vraiment la lumière réelle qui rayonne à partir du plus intime de son être à travers son corps et son visage. La plénitude de la présence de Dieu se manifeste par et dans un être de la terre, Jésus, fils de Marie, né dans notre chair, partageant réellement la condition de Juif parmi les Juifs avec ses disciples sur les chemins de Galilée.

 

Nous sommes donc ici en présence d’une théophanie d’une extrême étrangeté : elle n’est pas classique. Elle surgit du cœur même du Fils de Dieu ; d’ailleurs quand on dit « son visage devint autre », le mot visage en grec a deux signifi­cations : le visage et la personne, dans la mesure où le visage traduit au mieux et le plus clairement la réalité invisible et intime d’une personne humaine. Son visage devint autre, sa personne devint autre, la lumière qui jaillit de lui vient de lui.

 

Par ailleurs, cette lumière intègre toutes les autres théophanies de l’Ancien Testament. Les deux plus célèbres, celle de Moïse recevant la révélation du Nom divin et celle d’Élie, qui au moment de sa mort est monte auprès de Dieu dans “un char de feu”. Ces deux personnages ont dû faire face à une révélation encore limitée et partielle du mystère de Dieu.

 

Dans cette manifestation de Jésus, la lumière dont il est question “inclut” en elle toutes les révélations précédentes de Dieu dans l’histoire du peuple élu. Mais notre question demeure. Dans ce processus si extraordinaire, on voudrait savoir : où est l’homme ? Élie et Moïse sont déjà “au ciel”, avec le Christ qui se manifeste à ce moment-là comme contemporain de ceux qu’il a guidés par sa parole pour être les chefs et les meneurs du peuple de Dieu à des moments décisifs de son histoire. Mais les hommes qui sont là, Pierre, Jacques et Jean et … nous ? Dans cette théophanie se produit un “jeu de scène” très original et pour ainsi dire “unique en son genre”. D’abord, du côté de Jésus lui-même. Il ne parle que d’une chose : l’exode ou le départ à Jérusalem. Le Christ, en discutant avec Moïse et Élie, ne parle que de mouvement, de déplacement. Autrement dit : cet état qui apparaît comme un temps suspendu et immobile, cet état ne va pas durer. L’exode à Jérusalem, c’est le passage par la mort. C’est le passage par la crucifixion et par la résurrection. Ce que Jésus tient à manifester dans cette transfiguration, dans cette théophanie, c’est que lorsque Dieu se manifeste, comme on le dit parfois, il ne fait que passer. C’est d’ailleurs pourquoi chez les anciens, dans la tradition juive, on savait que, Dieu ne faisant que passer, on ne pouvait “le voir que de dos” parce que si on l’avait vu de face, on n’aurait pas tenu le choc ! Et là, pourtant, les trois apôtres vont le voir de face. L’évangile nous parle donc d’abord de la transfiguration comme d’un mouvement, un événement qui ne peut pas se figer dans l’immobilité et nous avec … Et ensuite, du côté des interlocuteurs et des témoins de l’événement, deux choses : d’abord les trois apôtres témoins sont désorientés, déstabilisés. C’est pourquoi dans toutes les icônes, et celle qui est ici au fond du chœur le dit particulièrement bien, les apôtres sont entraînés dans un mouvement « en culbute », ils chutent physiquement dans un sommeil qui n’en est pas un, puisque leur chute leur fait traverser le sommeil en ayant envie de dormir mais sans pouvoir vraiment dormir : une sorte de mauvais cauchemar ! État totalement instable, incontrôlable. Ils sont là, perdus, en apesanteur et ils traversent le sommeil lourd d’effroi. Ils tiennent malgré tout. Ils sont fascinés, ne se maîtrisent plus, dans un état second, ils attendent de voir quelque chose qui semble-t-il, devrait les combler, mais en réalité qui les déstabilise ; paradoxalement, Jésus transfiguré est en exode vers Jérusalem, il sait où il va ; à l’inverse les apôtres ne savent pas où ils vont, victimes de cet état d’apesanteur.

 

Le paradoxe qui oppose les deux situations est souligné par l’initiative étonnante de Pierre : « Il est bon que nous restions ici. Plantons-y trois tentes : une pour toi, une pour Moïse et une pour Élie ». Pourquoi subitement cette proposition de planter des tentes dans cet épisode ? Tradi­tio—nnellement, on y voit une allusion à la fête des Tentes ; après la manifestation de Dieu au Sinaï, le peuple a vécu sous des tentes, sous des huttes – c’est la fête de Soukkôt –, et pour les trois témoins, le fait d’avoir assisté à un tel événement (le mont Sinaï pour Moïse et le peuple élu et la trans­figuration pour les apôtres), ne peut aboutir à autre chose que de planter trois tentes, de s’enraciner nement dans le lieu même de la théophanie. Vous avez remarqué le côté très “altruiste” de Pierre : il prévoit des logements pour les autres, mais pas lui.

 

D’une façon étonnante, la réponse de Jésus, c’est la nuée. Comme si le Christ lui disait : « À quoi bon ces trois tentes pour demeurer sur cette montagne ? Pourquoi veux-tu, Pierre, me figer dans cet événement au risque d’en déformer la signification ? Moi, ton Seigneur, je ne pose pas la question “Adam où es-tu ?” pour te retrouver figé dans un demi-sommeil sous une tente ! Quand je te demande “Adam où es-tu ?”, c’est aussi pour me lancer à ta poursuite parce que je sais que ta nature profonde est de ne pas rester en place. »

 

Voilà le sens de la réponse de Jésus quand il fait resplendir la nuée qui les enveloppe. Il ne sera plus question d’une tente pour se sédentariser dans un comportement religieux, dans la piété normalisée, dans le bon ordre établi d’une nouvelle religion. Il est désormais question d’une nuée qui vient de la chair du Christ, qui enveloppe les disciples, dé­montant de façon radicale tout projet d’installation et de sédentarisation. Voilà la réponse à la question « Adam, où es-tu ? ». Cette question se posera toujours, aussi bien dans le cœur de Dieu que dans notre propre : Dieu accepte que l’homme ne soit pas figé dans sa façon d’être mais qu’il soit un perpétuel objet de quête et de recherche, à ses yeux, comme aux yeux de son Créateur.

 

En fait, cette question de Dieu brise notre logique religieuse et même tout simplement notre logique humaine. Nous-mêmes, nous pensons toujours à nous bâtir des huttes, nous pensons toujours à la fête des Tentes, à la stabilisation du religieux, à engranger les résultats acquis et à nous installer dans une relation avec Dieu pleinement définie. Et voilà que Jésus répond par le déni d’une telle attitude religieuse : « Adam, si je suis parti à ta recherche, c’est parce que je sais fort bien que tu ne peux pas rester en place. Si je te cherche, si je me suis mis à ta poursuite c’est parce que je sais que ta véritable nature est d’être en exode, en situation de départ permanent comme moi-même ton sauveur je le suis. Adam où es-tu ? Je me suis fait Adam pour toi : je te cherche encore plus que tu ne te cherches toi-même. Je ne suis pas venu ici sur terre pour te figer dans un personnage ou dans une situation sécurisante et sécurisée. Je suis venu sur terre pour t’aider à grandir, à te lancer, à avoir l’audace d’avancer, à ne pas rester planté sous la tente mais à partir et à suivre l’élan de ce désir que je renouvelle en toi par ma transfiguration ».

 

Voilà qui a profondément transformé la concep­tion antique de l’homme. La plupart du temps, dans les civilisations, les cultures ou les religions anciennes, le paradis était symbolisé par une sorte d’état fixé, un arrêt, une sorte de pause infinie dans l’immobilisme spirituel. C’est ce que disaient les vieux Romains lorsqu’ils disaient – et on l’a repris d’ailleurs, à mon avis d’une façon qui ne convient pas vraiment le canon I de la messe : on y évoque « le lieu de la fraîcheur » (locum refrigerii). Cela ne signifie pas « congélateur », mais indique le fait de pouvoir encore un peu bouger quand la chaleur est accablante. C’est exac­tement ce que signifie l’événement de la transfi­guration, avec la réponse qu’il apporte à la question « Adam, où es-tu ? » : Adam tu ne seras jamais définitivement fixé sur le chemin où je te cherche et sur le chemin où tu me cherches. Et quand je te pose la question ‘où es-tu ?’, ce n’est pas pour figer ton cœur et ton désir, ni pour te laisser croire que tu es arrivé au but ; la condition dans laquelle tu vis actuellement sera sans cesse en mouvement … Celui qui, d’une façon éblouissante a le mieux compris cette situation paradoxale de l’homme dans sa quête de Dieu et de Dieu dans sa quête de l’homme, est un Père de l’Église, Gré­goire de Nysse, qui vécut au IVème siècle et osa commenter ainsi la relation entre l’époux (Dieu) et l’épouse (l’âme humaine) dans le Cantique des cantiques.

 

Le Cantique des cantiques dans sa poétique biblique très ancienne est déjà une parole qui transfigure l’amour humain. En  effet, l’époux et l’épouse ne cessent pas, de chant en chant, de verset en verset, de courir à la recherche l’un de l’autre sans jamais à se fixer dans un lien amoureux définitif et stabilisé : quand ils croient s’être trouvés, voici que mystérieusement l’un échappe à l’autre. Ce rebondissement incessant de la relation amoureuse n’avait pas manqué d’im­pressionner Grégoire de Nysse. Commentant donc la course effrénée de l’épouse et de l’époux l’un vers l’autre, il a eu cette intuition spirituelle bouleversante que non seulement ici-bas nous sommes en état de course et de tension permanentes vers Dieu, mais que de l’autre côté, dans la vie éternelle, ce sera la même chose ou presque … Même si on arrive là-haut cardiaque, souffrant d’insuffisance respiratoire, nous reprendrons souffle et nous courrons éternellement. Il a imaginé que le paradis était un stade où l’homme est perpétuellement livré à la course pour trouver Dieu. Je vous le cite : « Ainsi, au fur et à mesure qu’elle progresse vers ce qui est toujours en avant d’elle, l’âme voit son désir augmenter et l’excès des biens qui lui apparaissent lui fait croire qu’elle est toujours au début de sa route. C’est pourquoi le Verbe de Dieu dit à nouveau “lève-toi” à celle qui s’est déjà levée, et “viens” à celle qui est déjà venue. En effet, à celui qui se lève vraiment il faudra toujours se lever, et à celui qui court vers le Seigneur jamais ne manquera le large espace. Ainsi celui qui monte ne s’arrêtera jamais allant de commencement en commencement, par des commencements qui n’auront jamais de fin ».

 

Adam, où es-tu, sinon dans ces commencements qui n’ont jamais de fin ?