A CHACUN SA VIOLENCE

Os 2,4+7-9+16-17+21-22; Lc 7, 36-50
Vendredi de la première semaine de carême - année B (10 mars 2006???)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

Saint-Hilaire la Croix : Le repas chez Simon 

F

rères et sœurs, cet évangile nous met devant uns situation véritablement complexe parce que le jeu entre les personnages est vraiment subtil et difficile à cerner. 

Le personnage le plus évident, le plus simple, c'est cette femme qui a succombé à la violence de son désir. Son péché, c'est la manière dont en elle, sa sensualité, une certaine complicité, et aussi l'attitude des hommes à son égard, ont engendré une sorte de spirale de violence qui l'a complètement anéantie et dégradée. 

       De l'autre côté, il y a un personnage très ambigu, très difficile à cerner : la puissance invitante, Simon. En fait, on pourrait croire que ce personnage est "clean" comme on dit aujourd'hui, un peu aseptisé. C'est du soft, un certain nombre de concepts, de points de repères, on fréquente les uns mais pas les autres. Là aussi, il y a une certaine violence. Ce n'est pas la violence du désir comme chez la femme, c'est une sorte de violence beaucoup plus feutrée, beaucoup plus cachée, qui consiste à créer une sorte de forteresse avec la Loi et les principes moraux. Mais c'est aussi dans une économie de violence. Ce pharisien se fait violence pour observer tous les préceptes de la Loi qu'il doit suivre. Ce pharisien fait violence aux autres quand ils ne suivent pas ces préceptes. Cette violence-là s'appelle le mépris. 

       Ainsi va le monde, chacun est livré à sa violence. La complication de la situation qui est comme concentrée dans la scène, c'est que tous les deux réagissent aussi avec une certaine violence l'un vis-à-vis de l'autre. La femme fait violence puisqu'elle entre sans être invitée dans la maison de Simon. Par conséquent, elle reste encore dans cette espèce de manière de s'imposer, de vouloir être là, d'attirer l'attention. Simon réagit aussi avec violence parce qu'il dit : non seulement cette femme est une pécheresse, elle vient ici, elle n'a pas le droit de venir ici et je n'en ai aucune envie, mais il commence à exercer sa violence sur Jésus  lui-même. Il n'ose pas le lui dire, mais il le pense très fort : si tu savais qui est cette femme, une pécheresse, il ne se laisserait pas toucher par elle. Nous sommes là dans ce petit cercle apparemment très feutré, une invitation entre rabbins, en fait c'est cela, un petit repas de rabbins, le pharisien Simon qui invite le rabbi Jésus, et entre les trois, Jésus, la femme et Simon, se déchaîne une sorte de violence qui est beaucoup plus que la violence matérielle, c'est une violence spirituelle qui consiste à dire à l'autre : tu n'as pas le droit d'exister. C'est bien de cela qu'il est question dans ce passage de l'évangile, c'est que Simon pense vraiment que cette femme ne devrait pas exister. C'est un comportement qu'on rencontre souvent chez des gens bien pensants : des gens comme ceci, comme cela, cela ne devrait pas exister. 

       La violence est une telle spirale que normalement, il n'y a pas d'issue. C'est pour cela que lorsqu'on est devant la situation de notre monde, de notre société, on s'aperçoit que par bien de côtés d'elle-même elle est dans un déchaînement de violence. Sans arrêt il faut poser des garde-fous pour que la violence de l'un n'aille pas assommer, tuer ou anéantir l'autre. Donc, apparemment, il n'y a pas d'issue. C'est cela qui est intéressant dans cette scène de pseudo invitation puisque c'est la femme qui s'invite. Le ton et la tension montent de telle sorte qu'il n'y a pas d'issue possible. 

       Précisément, c'est là que Jésus intervient et que son génie consiste à désamorcer des deux côtés la violence de chacun des partenaires. Pour la femme, c'est le plus simple. C'est de lui montrer, mais il semble qu'elle l'ait déjà compris, à quel point la violence de son désir ne pouvait l'amener qu'à l'anéantissement d'elle-même. A ce moment-là, il peut lui proposer tout simplement la miséricorde et le pardon. Mais c'est quand même un acte par lequel Jésus fait face à la violence qui était dans le cœur de cette femme et dont elle n'était jusqu'ici pas sortie. 

       Pour le pharisien, c'est plus difficile. Jésus essaie de lui montrer quelle est la violence qui habite son cœur, mais il ne le comprend pas. Ici, on se trouve devant un autre cas de figure, quand la violence humaine prend un tour tellement d'autojustification, de maîtrise du monde et des autres, d'une certaine manière, on ne peut pas rentrer dans la forteresse. Evidemment, le repas a continué sur un mode beaucoup plus atténué, la gêne était quand même arrivée. Il ne semble pas que le pardon que Jésus a accordé à cette femme ait été perçu par les convives comme une sorte de Bonne Nouvelle, au contraire. Mais cela n'empêche que d'un côté, la violence du cœur de cette femme avait été changée en justice et en miséricorde, et de l'autre côté apparemment, cette miséricorde de Jésus n'avait pas pu changer le cœur du pharisien. 

       C'est pour cela qu'en écoutant ce texte, on est obligé de choisir son camp : ou bien on est du côté de ceux qui reconnaissent la violence de leur désir et il n'y a qu'une chose qui peut changer ce désir et cette violence, c'est la miséricorde de Dieu, ou bien on considère que cette violence est une sorte d'armure, de carapace et qu'on n'a pas à bouger, qu'on doit simplement rester sur ses positions. Personne ne peut le faire à notre place, c'est à chacun de choisir.

 

       AMEN