L'EXPÉRIENCE DU PARDON

Os 2,4+7-9+16-17+21-22; Lc 7, 36-50
Os 2, 16-22 ; Lc 7, 36-50
Vendredi de la première semaine de carême - année B (17 mars 2000)
Homélie du Frère Jean-François NOEL

 

I

l est très difficile d'aller à l'encontre de cette am­biance dont nous sommes un peu les victimes, d'imaginer que le péché est d'abord une affaire privée et subjective. En fait, ce n'est pas une affaire subjective, c'est une affaire de relation. Nous confon­dons quelque chose de l'ordre de la morale, du moral, quelque chose qui gêne, quelque chose qui freine, inhibe, notre vie à l'intérieur, à l'abri des autres, mais c'est quelque chose qui brise une relation, qui empê­che la relation. Nous faisons des confusions, et cela va loin, parce que même si nous ne formulons pas aussi bêtement que ce que je vais le dire, nous pen­sons qu'il est de bon ton de savoir se réconcilier avec soi-même, et que finalement la confession n'est pas si indispensable que cela, nous y avons peu recours, parce que nous ne nous sommes pas interrogés sur la raison pour laquelle nous n'y recourons plus, nous n'osons plus y recourir. Personnellement, à la fois acteur et amateur de la confession, puisque je me confesse comme vous, et c'est pour cela que je peux aussi confesser, je pense toujours que ceux qui ne se confessent pas passent à côté d'un trésor inimagina­ble, dont je ne sais plus rien dire pour le défendre, parce que quand une chose est trop belle, on n'ose plus en parler.

Il y a une sorte de désengagement à l'égard de la confession qui me paraît être un des plus graves de la vie chrétienne. C'est comme si on disait : "Dieu est là", et vous répondez : "oui, je vais m'arranger avec ma conscience". Or pour ma part, mes quelques expé­riences psychologiques me permettent de penser que nos censeurs intérieurs sont bien plus durs et bien plus difficiles à attendrir que Dieu lui-même. La culpabilité qui est la nôtre, qui sera toujours culpabi­lité, puisque sa racine est dans l'inconscient, on ne peut pas avoir l'air de déculpabiliser les gens, ça ne veut rien dire, ce serait les déshumaniser en fait, la culpabilité qui est d'ailleurs à la racine de l'intention de la faute, est important pour nous, ne peut pas s'en­lever par une simple analyse personnelle, mais, on a besoin de quelqu'un, de sa force, de quelqu'un d'exté­rieur, d'un rituel, d'un cadre. Et c'est vraiment in­croyable qu'on ait cru que la confession était une af­faire aléatoire, à éviter, à prendre comme l'alcool, avec modération. Allez-y, enivrez-vous du pardon de Dieu, il n'y a pas de limite de vitesse sur l'autoroute qui mène à ce pardon. On peut y aller. C'est certain que tous les jours, c'est un peu excessif, puis il n'y aurait pas assez de prêtres pour répondre à la de­mande, pour l'instant, on n'est pas débordés, si j'en crois mes frères prêtres, donc vous pouvez encore y aller ! Vous direz qu'on ne trouve jamais de prêtres, vous pouvez trouver des raisons, mais, qui veut trouve.

Je crois que dans la paroisse, même que vous nous aimiez beaucoup ou que vous nous détestiez, nous, comme confesseurs, je n'ai pas l'impression que nous vous retrouvions vraiment en ce lieu qui pour moi est le cœur même de mon sacerdoce, la confes­sion qui est le lieu de l'expérience de Dieu. Alors, quelques petits indices pour vous allécher l'âme. Vous avez vu qu'il y a tout un rituel extrêmement développé dans cet évangile. Je vais dire une chose un peu exa­gérée, presque paradoxale : à l'égard de Dieu et de son pardon, comme on n'y a pas droit, du moins le pen­sons-nous, de par nous, il faut avoir envie de le voler, de dérober quelque chose, il faut être un peu "coquin" à l'égard de Dieu, il faut avoir envie d'y aller un peu comme à la dérobée, pour lui voler ce pardon. Cela se vit dans la double démarche de cette femme qui vient chez le pharisien, elle n'a pas demandé par écrit l'au­torisation pour prendre rendez-vous avec le frère Jé­sus, pour être sûre que ce jour-là il aura le temps de pouvoir la recevoir, pas du tout. En fait, elle vient l'importuner au moment où elle prend un repas avec quelqu'un d'autre. Il y a du côté du pécheur, le désir, l'envie, l'autorisation d'être un importun ... Peut-être que vous n'osez pas ... Mais il y a quelque chose comme ça, cette femme qui viendra tirer le pan du manteau du Christ, se disant, j'y mets tout ce que je suis, au lieu de payer des médecins, je vais tirer la frange du manteau, c'est moins cher ... Au fait, c'est gratuit la confession, c'est plus cher chez le psy­chanalyste, et ce n'est pas du tout le même résultat.

Deuxième aspect, je vais travailler un peu en amont et en aval. Cette envie d'être l'importun, d'être ce petit gamin qui irrite, d'être celle femme qui in­siste. Il y a beaucoup d'évangiles qui reprennent un peu cette façon de dire, allez, je n'ai pas le droit, mais j'y vais ... Ce n'est pas tellement Dieu qu'il faut forcer que l'homme raisonnablement, quasi autonome qui en nous porte une grande tristesse à l'égard de Dieu, qui veut se tenir droit et qui résiste aux assauts de celui qui pécheur, a envie de rencontrer quelqu'un qui le regarde dans les yeux et lui dit : pécheur, O.K., mais tu n'es pas péché, tu n'es pas réductible de ton péché. Je vois beaucoup plus grand que toi, je vois une plus grande histoire que celle que tu me racontes "nos péchés sont banals, banaux... hyper banals" c'est tel­lement banal que ce sont des banaux ... vous croyez toujours que vous allez nous dire des choses qu'on ignore, mais on sait déjà tout, enfin on sait tout parce qu'on connaît les nôtres. Et s'il y a une chose, c'est que le mal n'est pas très inventif dans les péchés, ça se ressemble, c'et incroyable. Les gens se disent, ah qu'est-ce qu'il va penser de moi, oui, ... qu'est-ce que je vais penser de moi plutôt. Ca se voit sur le visage, ça se voit dans la vie, c'est toujours la même chose, il n'y a pas toujours de révélation, simplement cette expérience de s'ouvrir pour se donner, une sorte de générosité, de laisser-aller, d'abandon, c'est le cas de l'expérience du pardon et de la confession.

Et puis l'ultime fruit, ce n'est pas tellement nous que nous découvrons, c'est un des fruits, mais c'est surtout quelqu'un. Quand on se lamente de ne pas rencontrer Dieu de ne pas le connaître, de ne pas le trouver, etc ... il y a un lieu où on l'approche, on en sent son parfum, son odeur, sa vie, cette présence un peu ineffable. On avance à deux, c'est merveilleux, qu'avec le prêtre on avance comme à deux, comme deux compagnons, moi je le vois souvent comme les compagnons d'Emmaüs, qui approchons de plus près l'un, le prêtre n'étant pas plus audacieux, mais autant pécheur, il est un instrument, comme une clé qui ou­vre, un sésame qui fonctionne, et l'on approche un peu du Ressuscité, de cette force-là, de ce qui tient debout, de ce qui est vie, on s'en abreuve, comme à l'issue d'une grande course en montagne, et on goûte la dou­ceur, la clarté, la fraîcheur de cette eau qui donne la vie, et l'on en oublie qu'on est venu pour se laver, et l'on découvre quelqu'un, sa beauté, sa grandeur. Et l'on repart enrichi de l'avoir rencontré, c'est ce qui nous manque dans nos vies, nous ne savons plus que nous souffrons de ce manque d'expérience, de ce manque de rencontre de la présence de la personne de Dieu. C'est un lieu privilégié pour cela, absolument privilégié. Voilà. C'est tout, c'est pour vous inviter parce qu'après tout on ne peut forcer personne, c'est aussi un sacrement de l'intimité, ça s'articule autour de tout le reste, notre eucharistie s'en trouvera glorifiée, exaltée, il y aura une démarche plus légère, une es­pèce de certitude, non pas de soi, mais de nous deux, parce que la conclusion de cette confession c'est : "toi et moi, maintenant, et puis pour toujours".

 

AMEN