MARIE-MADELEINE

Os 2,4+7-9+16-17; Lc 7, 36-50
Vendredi de la première semaine de carême - année A (26 février 1999)
Homélie du Frère Jean-François NOEL

 

P

eut-être avons-nous commencé le carême un peu trop rapidement, un peu trop ... musclé, nous arrivons au bout d'une semaine à être déjà essoufflés. Il ne vous reste que presque quarante jours !

La perspective de modifier sa vie, fait tou­jours appel à la volonté, il faut le reconnaître. Et ce serait un peu illusoire de croire qu'il n'y a pas d'appel à la volonté, la volonté qui se conjugue, et instincti­vement, nous sommes en général de bonne volonté, (c'est le cas de le dire), donc, nous voulons bien nous améliorer, nous prenons en main notre vie, et nous voulons la rendre plus parfaite, instinctivement, je m'appuie sur ce que je sais, pour moi-même, nous essayons de donner une certaine impulsion, une vo­lonté en évitant tel ou tel défaut qui nous gêne nous plus que Dieu, c'est un autre problème.

En général au cours de la première semaine, c'est ce qui m'apparaît pour moi, en tout cas, je m'aperçois que non seulement, j'ai été tout aussi cré­dible qu'avant, et que ma volonté se trouve tout aussi imparfaite que le carême précédent, et j'ai bien peur que cela dure longtemps.

Nous sommes de nouveau confrontés à une sorte d'égoïsme personnel. L'erreur dans cette démar­che athlétique, c'est d'avoir voulu nous couper, nous séparer de quelque chose en nous, nos défauts plus que nos péchés d'ailleurs, qui, objectivement ont fait obstacle à Dieu. Et nous avons voulu nous en couper, comme si nous voulions nous séparer de cette partie malade.

Marie-Madeleine, jusqu'au bout de sa vie, va apprendre, d'abord, c'est pour cela qu'elle est apôtre, elle apprend. Les derniers gestes qu'elle fait, qu'elle esquisse au matin de la Résurrection, c'est dans le même registre que celui qu'elle a fait pendant ce repas chez Simon, en touchant les pieds de Jésus : elle veut "toucher". Elle aime "toucher". Entre ces pieds oints et la résurrection, elle ne s'est pas transformée, elle est la même. C'est sa sensualité débordante qui est la même, mais elle a aimé ainsi. Ce n'est pas parce qu'elle s'est "convertie à " qu'elle a renié tout ce qui en elle est vitalité, elle est celle qui touche, elle aime le corps de Jésus.

Et puisque jusqu'au matin de Pâques, elle va encore essayer de toucher le Christ, le Christ lui dire : "Ne me touche pas !" Pour le coup, il va retenir ce geste, pour lui donner une autre portée, il ne lui dira pas comme il dit à Pierre : "Satan te possède", il ne trouve rien de peccamineux dans le geste de cette femme qui tente encore une dernière fois de donner à sa main quelque chose de cet homme qu'elle aime. Il donne à son amour humain l'occasion d'aller plus loin, de découvrir à travers cet amour humain très sensuel, qu'il y a un amour humain pour son Dieu, dans cette continuité sans rupture.

Tout au long de sa vie, elle va trouver des gestes qui correspondent à sa sensualité, à ce qu'elle est des pieds jusqu'au matin de la résurrection, elle garde le désir de toucher le corps ressuscité du Christ. Elle garde ce désir inouï, quel incroyable génie nous a témoigné ce geste-là, pour donner à tous nos gestes un semblant de réalisme qui non seulement peut atteindre le corps de l'autre, mais à travers le corps de l'autre, le corps de la résurrection elle-même.

Marie-Madeleine ne s'est pas refermée, elle ne s'est pas flagellée, elle ne s'est pas éteinte dans sa sexualité, elle a tenté de l'épouser pour lui donner une autre portée, plutôt que de dire : maintenant, c'est fini, tu rentres au couvent, (ça n'existait pas, et tant mieux!) et tu portes un corset de fer. Dans l'évangile, il y a un apprentissage. Nous avons à trouver les ges­tes et les pensées qui sont d'un autre registre, que nous avons à recevoir, et qui donnent une plus grande por­tée à nos actes.

Nos péchés, dans ce domaine-là justement, sont de courte portée, ils ne vont pas assez loin. Ce n'est pas que nous devions arrêter de désirer, le désir appartient en propre à notre vie sexuelle, comme no­tre vie avec les autres, mais nous désirons mal, nous ne désirons pas assez, nous n'ouvrons pas assez ce désir à l'absolu qui est derrière, car il y a un absolu derrière les désirs.

C'est pourquoi, instinctivement, lorsque nous voulons renier une partie de nous, c'est comme si nous tentions d'avancer avec un seul pied ou un seul oeil, en essayant d'imaginer que cela ira mieux comme ça, nous sommes bien rattrapés, nous sommes bien convaincus d'échec. C'est très difficile de ne pas se renier et en même temps de donner une vraie por­tée essentielle et spirituelle, à ma prière, à mes gestes, à mes désirs. C'est pour cela que j'ai parlé d'apprentissage, quand j'ai commencé en vous proposant de réapprendre avec nous-mêmes et avec Dieu.

C'est cela que nous devons faire. Instinctive­ment, nous nous appuyons sur nous-mêmes, c'est la première marche, et puis, nous allons sans doute bais­ser les bras en disant : "finalement, cela ne marche de nouveau pas bien !" Tant mieux ! Ce "de nouveau pas", nous donnera une sorte d'approfondissement de foi, mais alors, qui sera moins découragé et plus ou­vert à Dieu. Si ce n'est pas possible avec moi-même, nous pouvons nous dire: Seigneur, je vais le faire avec Toi ! C'est la seconde marche, c'est la seconde entrée en carême.

La foi, c'est comme un fil qui se trouve de­vant nous, un fil qui a l'air un peu vertigineux, comme un funambule, et puis, on ne voit pas jusqu'où il va, nous devons nous avancer, mais, on voudrait bien voir et savoir ce qu'il y a au bout et dessous, nous avons bien un peu peur qu'il n'y ait rien au bout et pourtant, il y a un côté divin : "je m'avance" !

Marie-Madeleine quand elle s'avance vers ces messieurs de la bonne société, qui sont invités à man­ger chez Simon, il faut qu'elle ait ce qu'il faut dans le ventre, il faut qu'elle ait l'audace de l'amour, une au­dace sensuelle pour arriver jusque-là, et elle a beau dire : "je me moque de ce qu'ils vont penser de moi, de toute façon je sais ce qu'ils en pensent, je vais ris­quer, je veux le toucher."

Alors, frères et sœurs, il n'y a pas de meilleur exemple pour nous tous, que Marie-Madeleine. Je fais l'hypothèse que c'est la même femme que celle qui se trouve au tombeau, (cela c'est le problème des exégè­tes), pour moi c'est simple, c'est la même femme. Nous avons notre désir, le plus profond, le plus ins­tinctif, mais pas mauvais, somme toute, et il s'arrête, il s'arrête trop rapidement.

Il faut reprendre, et cela prendra tout le ca­rême, nous ne serons pas plus vainqueurs que les au­tres années, mais c'est cela qui nous marque, et cela veut aussi dire que nous serons jugés là-dessus : "est-ce que tu as su bien faire avec toi et avec moi c'est ce que j'appelle le "savoir-faire".

Frères et sœurs, ce n'est pas le but, mais c'est de savoir que nous sommes toujours dans nos expériences sollicités par une ouverture à Dieu, dans une expérience de foi, dans l'abandon, avec du décou­ragement momentané, d'approfondissement de la foi, d'expérience du pardon, c'est le cœur du carême.

 

 

AMEN