SIMON LE PHARISIEN ET LA PÉCHERESSE
Os 2,4+7+8-9+16-17+21-22; Lc 7, 36-50
Vendredi de la première semaine de carême - année B (25 février 1994)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS
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ans la lecture de cette page d'évangile tout nous incite à envisager le problème du pardon sous un rapport quantitatif. En effet Jésus, en utilisant la parabole des deux débiteurs, montre bien que l'un devait plus que l'autre. Et quand Simon a compris la leçon, Jésus conclut en disant : "Celui à qui l'on remet peu manifeste peu tandis que celui à qui l'on remet beaucoup manifeste plus d'amour."
Autrement dit on a l'impression d'une de ces injustices dont Dieu a la spécialité, c'est que si finalement on est des crapules, on a beaucoup plus de chances d'entrer dans le royaume de Dieu, tandis que si on essaie d'être vertueux, de faire des efforts, de participer à la messe tous les jours, alors là, on est sûr de se faire avoir au tournant. Pourtant je vous propose une autre lecture de cette parabole qui ne me paraît pas contradictoire avec la première si tant est que le pardon soit une affaire de quantité car, au fond, nous sentons bien que ce n'est pas tout à fait vrai, mais je vous propose une autre lecture sur le mot "montrer beaucoup" ou "montrer peu" d'amour.
Au fond, qu'est-ce qui fait la différence entre Simon le pharisien et la pécheresse ? C'est en fait, bien sur la qualité de vie que menaient l'un et l'autre, mais plus fondamentalement, dans le geste même qu'ils posent l'un et l'autre vis-à-vis de Jésus. Simon invite Jésus parmi d'autres convives. Il organise un repas et il se trouve que puisque Jésus est par là on l'invite. Il invite Jésus comme un Rabbi, parce que sans doute il a repéré que cet homme avait des opinions intelligentes et intéressantes concernant l'interprétation de la Torah. Par conséquent il invite Jésus dans le cadre d'une sorte de relations extrêmement bien élevées, intellectuelles, de discussions entre savants. Jésus d'ailleurs ne dédaigne pas ce genre d'invitations et Il accepte. Mais là où est le génie de la femme pécheresse c'est précisément d'avoir trouvé, comme on dit en français, "le geste". Là ou le pharisien traite la question de façon générale, cette femme aborde le problème de sa rencontre avec Jésus par un geste particulier. Et c'est le sens du reproche de Jésus au pharisien : Tu n'as pas eu les gestes concrets qui signifient vraiment que tu m'accueilles, Moi personnellement. Elle, elle a pris du parfum pour parfumer mon corps, elle a essuyé mes pieds de ses cheveux, elle les a baignés de ses larmes, elle a trouvé l'attitude juste qui consiste à véritablement manifester la demande du pardon. Toi, tu t'es plié simplement à un ensemble de conventions d'hospitalité qui ne manifestent pas, au fond, que c'est Moi-même, personnellement que tu voulais accueillir et inviter à ta table.
Je crois que dans cette différence il y a la théologie du carême. Nous ne pouvons pas vivre le temps du carême comme une sorte de demande en général de pardon de nos péchés. Nous ne pouvons pas vivre le temps du carême comme une sorte de prise de conscience, comme on dit aujourd'hui, que ca ne va pas très bien entre nous et Dieu. Ce n'est pas une sorte de vérité d'ordre général presque idéologique dont il faudrait se persuader et persuader les autres par la même occasion. En réalité, le carême c'est le geste concret, précis par lequel nous reconnaissons que nous, nous sommes pécheurs, et que cette affaire de "notre péché" concerne quelqu'un, Dieu, le Fils de Dieu venu nous pardonner, et que ca ne peut se résoudre que par une relation, un geste personnel vis-à-vis de Lui.
Quand aujourd'hui on se pose des tas de questions concernant la confession pourquoi raconter ses péchés ? est-ce que cela intéresse quelqu'un ? etc... c'est cela le problème qui est derrière. La prise de conscience de son péché, c'est la chose la plus banale du monde, en tout cas à l'intérieur de l'Église. Qui nierait qu'il est pécheur ? Une sorte de considération générale sur le péché du monde cela n'a jamais coûté rien à personne. On est tous d'accord. En revanche, le geste que l'on trouve et qui est précisément symbolisé par l'aveu des fautes, le geste par lequel on reconnaît vraiment que nous, personnellement, nous sommes pécheur devant Dieu et que c'est devant Dieu et devant le Christ que nous voulons retrouver le geste même qui consiste à manifester notre désir ou notre demande de pardon et de miséricorde, c'est ça le geste même de la pénitence. C'est là que le Seigneur demande véritablement à l'homme d'accepter que la relation entre Lui et chacun de ceux qui croient en Lui comme pécheurs passe par la médiation d'un geste concret, individuel qui signifie précisément, à travers même le geste, la reconnaissance de cette relation personnelle de salut pour tout homme pécheur.
Le carême n'est pas simplement un "cadre de vie", un moment de regonflage théologique sur la conscience de notre misère et de notre péché. Ce n'est pas une pédagogie générale, ce n'est pas un programme d'enseignement. Le carême c'est le fait que Dieu attend de nous le geste concret, le geste vrai qui manifeste, avec la même imagination, la même spontanéité que cette femme qui a osé poser ce geste absolument incongru et inconvenant de troubler un repas de savants, la personnalisation de notre demande de pardon.
AMEN