LA PÉCHERESSE AUX PIEDS DE JÉSUS

Os 2,4+7+8-9+16-17+21-22; Lc 7, 36-50
Vendredi de la première semaine de carême - année B (26 février 1988)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL


 

Saint Hilaire-la-Croix : Tympan
Le repas chez Simon 

D

epuis que le prophète Osée avait compris ce qu'était l'amour de Dieu et que cette passion qu'il portait en son cœur pour son épouse pourtant adultère était la moins mauvaise image pour comprendre ce qui se passait dans le cœur de Dieu, depuis ce moment-là les hommes, obscurément, de façon très progressive ont commencé à comprendre que la seule chose qui comptait lors de leur relation avec Dieu, au plan du sens de leur vie, au plan de l'avenir de leur destinée, c'était l'amour qu'ils avaient dans leur cœur.

       Et Jésus nous le dit aujourd'hui dans l'évangile. Devant cette femme qui avait beaucoup péché, cette femme qui était une pécheresse publique, une prostituée : "Ses péchés, ses nombreux péchés lui sont pardonnés, parce qu'elle a beaucoup aimé", parce qu'elle a su, dans son cœur malade, son cœur abîmé, son cœur infirme et rendu infirme et malade par toutes ces mauvaises façons d'utiliser son cœur qu'elle avait multipliées au cours de son existence de péché, dans son cœur malade et abîmé, elle avait su trouver le secret de l'amour pour se jeter aux pieds du Christ, pour embrasser ses pieds et les oindre de parfum. "Parce qu'elle a beaucoup aimé" ses péchés, si nombreux qu'ils soient, lui sont pardonnés.

       Il n'y a que cela qui compte. C'est là-dessus que nous serons jugés, si tant est qu'on puisse employer le mot "jugement" pour parler de la relation de Dieu avec nous. C'est cela qui nous fera entrer ou ne nous fera pas entrer dans le bonheur de Dieu, c'est l'amour que nous aurons eu dans notre cœur, un amour qu'il faut toujours purifier car il y a des façons boiteuses d'aimer, et personne ne le sait mieux que cette pécheresse, il y a des façons médiocres, mauvaises, bâtardes d'aimer. Il faut donc purifier notre cœur et ne pas appeler amour n'importe quoi. Il ne faut pas se bercer de mots. Il ne faut pas avoir une idée fausse de nous-mêmes, mais si nous découvrons, au fond de notre cœur, ce qu'est véritablement l'amour, ce qu'est véritablement ce don radical de nous-mêmes qui ne peut, en définitive, s'adresser qu'à Dieu, car si nous aimons vraiment Dieu travaille dans notre cœur et se trouve présent dans notre cœur. C'est Lui qui nous l'a dit par son apôtre saint Jean : "Celui qui aime, connaît Dieu ! Celui qui n'aime pas ne connaît pas Dieu, ne sait même pas ce qu'est Dieu car Dieu est amour !"

       Jésus nous confirme donc que le péché c'est celui de ce pharisien qui ne comprend pas le geste d'amour de cette pécheresse, lui qui en reste à des apparences humaines. Il en reste à la réputation de cette femme, il en reste à ses actes, à ses fautes. Il ne voit pas le cœur. "L'homme juge selon l'apparence mais Dieu regarde au cœur" disait Dieu à Samuel. Ce pharisien qui méprise cette femme parce qu'elle est pécheresse, et c'est vrai qu'elle est pécheresse, oublie, qu'en s'enorgueillissant parce qu'il croit ne pas être pécheur ou être moins pécheur qu'elle, il s'illusionne, il se trompe. Et se croyant moins pécheur, il éprouve moins le besoin d'aimer, le besoin d'être aimé. Et, sans s'en rendre compte, il se coupe de Dieu, il s'éloigne de Dieu. Car celui qui croit ne pas avoir besoin d'amour, celui qui croit qu'il n'est pas nécessaire d'aimer, celui-là ne connaît pas Dieu, ne sait pas qui est Dieu. Il est en dehors du royaume, quelle que soit sa façon de vivre, si parfaite soit-elle. Après tout ce pharisien, comme la plupart des pharisiens, était probablement très pieux et vivait le plus conformément possible à la loi. Et pourtant, il lui manquait l'essentiel : il ne savait pas qui était Dieu ; il ne savait pas quel était le secret de Dieu parce que son cœur n'avait pas été touché par l'amour.

       En ce temps de carême, il nous faut aller plus loin que les apparences, ne pas nous en tenir à un examen de conscience un peu méticuleux et si objectif soit-il, mais nous poser la question radicale : est-ce que je sais ce qu'est l'amour ? est-ce que je sais ce qu'est d'avoir besoin d'être aimé par Dieu ? est-ce que je sais donner mon cœur, le moins mal possible ? peut-être pas toujours très bien, mais si possible comme il faut, et le donner, véritablement ouvrir mon cœur à cette lumière, à ce torrent qui est celui de l'amour de Dieu ? C'est cela l'essentiel. Tout le reste n'est qu'une illustration partielle de ce fondement. Car en définitive, tout péché quel qu'il soit, c'est un défaut d'amour, un refus d'amour ou une mauvaise façon d'aimer ou une malfaçon de l'amour. Tous les péchés sont cela et l'on ne vainc pas les péchés par la volonté ou par une discipline, on les vainc par un surcroît d'amour. C'est le seul moyen de vaincre nos péchés et ce surcroît d'amour ce n'est pas dans notre cœur que nous le trouverons, mais dans celui de Dieu. Et il faut d'abord que nous reconnaissions ce besoin, ne pas croire parfait ou en tout cas "pas trop mal", savoir que de près ou de loin, nous ressemblons à cette femme, que nous sommes probablement pire qu'elle. Savoir reconnaître notre carence d'amour et ouvrir notre cœur à ce don que Dieu veut nous faire à tout instant. Car Dieu ne veut que nous aimer et nous donner son amour.

       Quand on aime quelqu'un, on ne peut pas désirer pour lui autre chose que de le voir rempli de ce même amour, puisque c'est l'amour qui est la vie, puisque c'est l'amour qui est la joie et le bonheur. Si Dieu nous aime, Il veut aussi que nous soyons aimants. Il veut donc nous donner l'amour dont nous avons besoin pour que notre cœur puisse en être rempli et débordant et que, à ce moment-là, tous nos péchés et toutes nos fautes soient cicatrisées, guéries, transformées, transfigurées. Laissons-nous aimer par Dieu, laissons-nous pénétrer par son amour, apprenons humblement, quotidiennement, petitement mais fidèlement à aimer jour après jour.

       AMEN