LA PÉCHERESSE

Os 2,4+7+8-9+16-17+21-22; Lc 7, 36-50
Vendredi de la première semaine de carême - année A (9 mars 1990)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

 

L

e carême est le temps de la conversion; c'est pourquoi nous nous mettons à l'école de tous ceux qui, dans l'évangile, se convertissent au Seigneur. Aujourd'hui c'est la pécheresse, celle que l'on a identifiée avec Marie-Madeleine qui nous est proposée. La conversion n'est pas d'abord affaire de pénitence. Plus exactement, si cette femme fait péni­tence et si elle pleure, si elle se prosterne aux pieds de Jésus, ce n'est pas pour expier ses péchés. C'est par un élan encore plus profond car la conversion est affaire d'amour. C'est parce qu'elle aime, c'est parce que son amour est trop grand dans son cœur qu'elle se jette aux pieds du Christ comme s'il n'y avait personne autour d'eux, ne tenant plus compte des convives ni des bienséances, répandant son parfum, ses pleurs, dérangeant ce repas bien ordonné. Il n'y a plus que Jésus et elle parce qu'elle se sait aimée et donc son cœur est rempli d'amour, déborde d'amour, et c'est cela la conversion.

Le pharisien n'a pas besoin de conversion, il croit qu'il n'a pas besoin de conversion. Et ce qui ma­nifeste qu'il ne se convertit pas, c'est que son cœur reste sec. Devant cette femme éperdue de pleurs, d'amour, devant cette femme qui ne sait plus se contenir, tout entière attirée par Jésus malgré son pé­ché, ce pharisien a le cœur sec, il ne sait voir qu'une chose : c'est une pécheresse. Il ne se convertit pas parce qu'il n'y a pas d'amour dans son cœur. Il n'y a pas d'amour dans son cœur, il ne sait par reconnaître l'amour dans le cœur des autres, il ne sait pas qu'il a besoin d'aimer parce qu'il a besoin d'être aimé. Cela est en dehors de ses considérations. Pour lui, il ob­serve la Loi, il n'est pas pécheur.

Le carême c'est le temps de la conversion parce que c'est le temps de l'amour. Et en écho à ce texte de saint Luc, nous entendions le prophète Osée qui nous révèle que le désert, autre image du carême, le désert que nous avons vu comme le temps du jeûne, le temps de la lutte contre Satan, le désert c'est bien plus que tout cela. C'est infiniment plus qu'un temps de jeûne et de pénitence . le désert, c'est le temps de l'intimité avec Dieu. C'est le moment où Dieu parle à notre cœur. "Je vais la séduire" dit Osée de son épouse pécheresse. "Je vais les séduire" dit Dieu d'Israël. Je vais te séduire dit Dieu à chacun d'entre nous. "Et je te conduirai au désert, et là, je parlerai à ton cœur ". C'est de cela qu'il s'agit.

Aller au désert, non pas pour avoir faim, non pas pour avoir chaud, non pas pour être desséché par la soif. Aller au désert pour être seul avec Dieu, pour pouvoir entendre cette Parole de Dieu à "mon" cœur" cette Parole de Dieu qui séduit mon cœur, qui saisit mon cœur, qui le prend dans ses mains pour le serrer, l'embrasser, pour me dire toute sa tendresse et son amour. C'est cela la conversion et il n'y a rien d'autre. A ce moment-là, tous nos péchés sont pardonnés parce que nous sommes trop aimés, parce que nous apprenons à beaucoup aimer. Il ne s'agit pas d'autre chose que de cela.

Il faut apprendre à aimer et à aimer beaucoup. Il faut que l'amour remplisse notre cœur et en dé­borde. C'est cela le pardon des péchés. Et que nous ayons beaucoup de péchés beaucoup de fautes, d'une certaine manière c'est encore une façon de creuser dans notre cœur le besoin de cet amour, de faire comme un cri vers Dieu, un appel à la tendresse de Dieu pour que son amour vienne combler tout ce vide. Car qu'est-ce que le péché sinon le manque d'amour ? Ce qui fait que ce pharisien au cœur sec est bien plus pécheur encore que cette pécheresse parce qu'il ne sait même pas ce que c'est que d'aimer. Elle aimait mal, elle aimait à tort et à travers. En définitive, son amour n'était qu'une parodie d'amour, mais enfin, dans sa détresse, dans sa pauvreté, elle découvre qu'elle est aimé, cette fois-ci vraiment. Et alors son cœur décou­vre les ressources, les capacités d'amour cachées au fond de son péché.

Nous laisser appeler par le Seigneur au désert pour qu'Il parle à notre cœur. Et là dit Dieu à son peu­ple rebelle, là dit Osée à son épouse infidèle, là dit Dieu à chacun d'entre nous, "Là je te fiancerai à Moi pour toujours. Je te fiancerai à Moi dans la justice" c'est-à-dire dans la sainteté, selon le vocabulaire de l'Ancien Testament, dans la justice "dans la tendresse et dans la fidélité," et dans la miséricorde. Je te fian­cerai à Moi dans le pardon de la miséricorde, dans la tendresse qui est cet amour intime, pénétrant, rayon­nant. Je te fiancerai à Moi dans la fidélité qui est l'abandon du péché. Je te fiancerai à Moi dans la jus­tice qui est la sainteté. Laissons le Seigneur parler à notre cœur. Laissons la parole du Seigneur toucher et attendrir notre cœur. Ne soyons plus comme ce phari­sien des cœurs durs, incapables de reconnaître l'amour qui se manifeste. Laissons Dieu changer notre cœur de pierre en cœur de chair.

 

 

AMEN