AMOUR OU PARDON ?

Os 2,4+7+8-9+16-17+21-22; Lc 7, 36-50
Vendredi de la première semaine de carême - année C (17 février 1989)
Homélie du Frère Michel MORIN

 

A

près avoir lu cet évangile, on pourrait se de­mander longuement si c'est le pardon qui fonde l'amour ou l'amour qui fonde le par­don. Mais, on pourrait réfléchir longtemps. Je crois que ce genre de dialectique ne nous donnerait aucune réponse et nous enfermerait simplement dans une réflexion qui est, en elle-même, une impasse.

La première remarque qu'il faut dire c'est que tant le pharisien que la pécheresse sont dans le même mystère. Ils sont pris l'un et l'autre dans le même mystère. A ce niveau-là, ils sont profondément égaux. L'un et l'autre sont en présence du Christ. Et cela est extrêmement important, même peut-être le point ca­pital. Mais chacun des deux va saisir ce mystère de la présence du Christ à sa façon.

Celle qu'il nous faut retenir, pour nous au­jourd'hui, c'est la façon dont le pharisien va compren­dre et recevoir ce mystère de la présence de Jésus. Et la façon dont ce pharisien reçoit la présence de Jésus nous est simplement signifiée, de façon presque indi­recte, par la manière dont la pécheresse, agenouillée, elle-même reçoit le mystère de la présence d'un Dieu qui est là pour nous aimer, qui est là pour nous par­donner, qui est là pour nous dire, à chacun d'entre nous et à l'Église tout entière : "Va ! Ne pèche plus ! Vis dans la paix !"

Alors, saisis dans le même mystère, que nous disent-ils, l'un et l'autre ? La première chose, c'est que le pardon n'est pas le fruit de nos pénitences ou de nos réconciliations. Le pardon n'est pas Ie résultat de nos efforts de carême, si grands et sincères soient-ils. le pardon est un don gratuit de Dieu qui n'a pas besoin de ce que nous sommes et de ce que nous faisons pour nous le donner, parce que, de toute façon, puisque le pardon vient de Dieu, il nous est totalement et défini­tivement donné. Il ne se mesurera jamais à nos pro­pres mesures, si larges soient-elles.

Cette femme n'est pas pardonnée parce qu'elle a beaucoup aimé, car le pardon de Dieu n'est pas le résultat de l'addition de tous nos amours successifs parmi les meilleurs. Cette femme comprend que parce qu'elle aime mieux, que parce qu'elle est capable d'actes d'amour vrai, elle est déjà pardonnée. C'est cela qu'il faut d'abord bien saisir. C'est que si nous sommes capables d'aimer, c'est parce que nous som­mes pardonnés et pas l'inverse. Cette femme décou­vre, dans les gestes et les actes qu'elle pose, qu'Il y a à l'intérieur de sa capacité d'amour, l'énergie même pour aimer qui est le pardon. Celui-ci est, de toute façon, antérieur et absolu. C'est peut-être quelque chose qui nous manque beaucoup.

Alors, regardons le pharisien. Le pharisien, Simon, qu'est-ce qu'il se voit révéler ? Que la grâce du pardon va beaucoup plus loin qu'il ne le pense et sur­tout qu'il ne le fait. La grâce du pardon appelle des actes particuliers d'amour envers le Christ et envers les autres. Et cet amour, dont est capable la péche­resse, devient pour le pharisien Simon, le signe que, lui aussi est pardonné, et que, parce qu'il est par­donné, il a en lui l'énergie spirituelle pour aimer davantage, et pas simplement à distance, comme il l'a fait avec le Christ sans l'embrasser, sans lui laver les pieds, sans l'accueillir profondément.

Alors, pendant ce temps de carême, c'est à l'amour de Dieu qu'il faut croire d'abord. Mais je pense qu'il faut croire aussi en notre capacité d'aimer. Il ne faut pas trop se restreindre, il ne faut pas trop se regarder d'une vision étriquée, comme si nous étions des incapables. Pour cela, il ne faut pas s'arc-bouter sur nos péchés ou s'arc-bouter contre le mal. Ce n'est peut-être pas la meilleure façon de vivre le carême.

Hier, je vous invitais à ouvrir votre regard, à partir de l'Écriture, sur ces merveilles de la création que Dieu ne cesse de faire, pour que, devant cette largesse, nous nous reconnaissions pécheurs, mais pécheurs devant la largesse de la bonté de Dieu. Au­jourd'hui je vous demande de regarder votre vie, de regarder ce qui est bon, de regarder ce qui est meilleur qu'avant, de regarder votre capacité d'aimer. Non pas pour vous rendre justice, non pas pour vous dire : Chouette, c'est bien, j'avance, je mérite le Royaume de Dieu. Non, mais pour simplement vous dire : si je suis capable de mieux aimer, c'est parce que je suis déjà pardonné. Donc que ce pardon n'est pas après tous mes péchés, il est avant ma capacité d'aimer puisque c'est lui qui nous donne de mieux aimer, ou si vous voulez, en termes négatifs, de moins pécher.

Je crois qu'il faut avoir un regard lumineux qui éclaire, dans notre vie et dans la vie de nos voi­sins, un regard qui nous aide à voir la présence d'un amour plus grand, d'un amour plus important. Nous sommes capables et nous le vivons. Il ne faut pas avoir peur de regarder ce qui est bien en nous. Sim­plement, il faut convertir ce regard pour ne pas nous l'approprier comme quelque chose qui viendrait de nos propres forces, mais pour y contempler indirec­tement la présence, multiple, débordante, du pardon qui nous est déjà donné. Il ne suffit pas de croire que Dieu nous pardonne, il faut lire avec un regard de foi ce pardon présent en nous, là même ou il porte du fruit, dans notre amour, dans notre capacité d'aimer et de poser ces actes d'amour que Simon avait peut-être trop calculés.

 

 

AMEN