L'HUMANITE ÉPOUSE DU CHRIST

Os 2,4+7+8-9+16-17+21-22; Lc 7, 36-50
Vendredi de la première semaine de carême - année A (13 mars 1987)
Homélie du Frère Michel MORIN

 

C

'est une des grandes et des plus belles tradi­tions de l'Écriture que de présenter l'Église sous les traits d'une femme. Nous le savons, dans la Bible et également dans la tradition de l'Église, la femme représente l'humanité que nous sommes. Cette humanité que nous connaissons très bien et cependant si mal, cette humanité dont nous connaissons bien, justement, le mal, le péché, la souf­france, la finitude, la mort, cette humanité que nous connaissons bien cependant parce qu'elle est la nôtre, parce qu'elle est nous-même, parce qu'elle vit dans notre propre cœur, dans notre propre chair, et parce qu'elle vit aussi dans nos souvenirs, dans nos espéran­ces, dans notre avenir.

C'est de cette humanité-là que les deux textes de l'Écriture nous parlent ce matin. Vous avez remar­qué que dans le visage de ces deux femmes, tant celle du prophète Osée que la pécheresse pardonnée, il y a tout ce que nous vivons chacun, chaque jour : le pé­ché et l'amour, le désespoir et l'espérance, le mal et le pardon, la mort et la résurrection. Et ceci c'est le lot de tout homme, quelle que soit sa philosophie ou quelle que soit sa foi ou sa religion.

Pour essayer de mieux saisir toute la richesse de ce visage de la femme qui représente l'humanité, je voudrais relire avec vous quelques passages d'une des plus belles homélies de Sain Jean Chrysostome, ar­chevêque de Constantinople, au tournant des qua­trième et cinquième siècles. Cet homme d'une très grande finesse spirituelle qui n'avait d'égale que sa finesse psychologique, cet homme qui était un théo­logien et un mystique était en même temps un pasteur profondément humain et proche de toutes les réalités de son époque et de sa ville dont nous savons qu'elles n'étaient ni meilleures ni pires que celles d'aujour­d'hui. Voici ce qu'il disait à ses diocésains de Cons­tantinople. Il parlait du Christ qui "est entré dans sa demeure" signifiant par là l'incarnation dans la chair humaine.

"Qu'a-t-il trouvé ? L'humanité. Comment l'a-t-il trouvée ? Comme une femme sale, souillée, en­sanglantée. Elle était impure, laide, vile, repoussante. Voulez-vous savoir jusqu'où allait cette difformité ? Écoutez Paul qui vous dit : "Vous étiez autrefois té­nèbres." Vous voyez si elle était noire ! Quoi de plus noir que les ténèbres ? Vivant dans la méchanceté et l'envie, indocile, insensée, que dis-je, elle était folle, elle blasphémait. Dire que cette femme qu'est l'huma­nité a été purifiée, n'est-ce pas déclarer qu'elle était impure et non d'une impureté ordinaire, mais au der­nier point, couverte de fumée et de poussière, de boue et de sang, de toutes les souillures enfin qui peuvent se trouver dans la nature humaine?"

Tracer un tel portrait des péchés et des misè­res de l'humanité ce n'est pas pour saint Jean Chry­sostome souligner d'abord le mal et la défiguration de l'humanité, c'est d'abord vouloir mettre en relief une réalité beaucoup plus forte, beaucoup plus extraordi­naire qui est l'amour de Dieu pour cette humanité. Il continue : "Il ne dédaigna point parler à une pauvre femme, Il alla jusqu'à se rabaisser pour s'entretenir avec une pécheresse." Mais Il n'a pas fait que lui par­ler ou lui livrer un message abstrait ou quelque leçon de morale. saint Jean Chrysostome précise : "Le Sei­gneur l'a lavée. Il l'a oint, nourri, habillée d'un vête­ment dont on ne saurait trouver de pareil. Lui-même lui a servi de vêtement par sa miséricorde. Le Christ ne l'a point prise en horreur, en aversion effrayante. Il s'est livré pour cette épouse difforme comme si elle avait été la plus belle, la plus chérie, la plus admira­ble des femmes. C'est ce qui faisait dire à l'apôtre Paul étonné : "A peine quelqu'un mourrait-il pour un juste, Lui Il est mort pour les pécheurs." Et encore "Lorsque nous étions pécheurs, c'est alors que le Christ est mort pour nous. Le Christ a épousé l'huma­nité. Il la pare, Il la lave. Il ne répugne pas à de pa­reils soins, Il n'a pas détourné les yeux de sa laideur, Il l'a fait disparaître. Il a transfiguré son épouse, Il l'a revêtue de splendeur, en effaçant toutes ses taches. Il ne s'est pas contenté de la purifier, Il l'a rajeunie en la dépouillant du vieil homme qui consistait dans la réunion de tous ses péchés. Ce que Paul nous fait encore entendre par ces mots : "pour se préparer à Lui-même une Église glorieuse, sans souillure, sans tache, sans ride" Il ne l'a pas chassée de sa maison ni de son cœur, mais Il s'est tenu là, tout prés d'elle pour la relever, la guérir et la transfigurer. C'est par l'uni­que instrument de son infinie sollicitude qu'Il a amené son Église à ses pieds."

Nous sommes nous-mêmes, chacun d'entre nous, un trait de cette épouse déformée par le mal, abîmée par le péché, défaite par la souffrance. Mais en chacun de ces traits, il y a beaucoup plus profon­dément et de façon beaucoup plus vraie, une autre réalité encore bien diffuse, encore bien incertaine, encore bien invisible qui est la présence du Christ qui vient guérir, qui vient aimer, qui vient sauver, qui vient ressusciter. C'est vrai, comme le suggérait Dieu Lui-même dans le livre du prophète Osée "notre vie est un désert". A peine cependant, car il y a quand même quelques chemins de bonheur, quelques oasis de paix, quelques lieux ou, avec certitude, l'homme sait qu'il marche sur un chemin de droiture et de vé­rité. Puis vient un moment où il se trouve dans le dé­sert complet. C'est le moment où toutes les références disparaissent, où tous les repères s'évanouissent. Il n'y a ni chemin, ni horizon, ni puits. C'est le moment où tout semble apparemment disparaître, c'est l'événe­ment de la mort. Mais Dieu dit, dans le prophète Osée, "Dans ce désert, j'ouvrirai Moi-même une porte d'espérance." La porte d'espérance c'est la miséri­corde du Christ qui vient, dans ce monde, pour que l'humanité reconnaisse en Lui son Époux, son Sau­veur et son Dieu, qu'elle se jette à ses pieds et qu'elle puisse lui offrir le meilleur d'elle-même, le parfum de son amour, de son repentir et de son espérance.

C'est à cela que nous sommes attachés, ou plus exactement c'est cela qui nous attache à la vie, qui nous attache à l'éternité et à Dieu. Et je crois qu'au fond de notre cœur, chacun de nous, nous savons bien que là et là seulement sont nos seules raisons de croire, probablement aussi nos seules raisons de vivre, et je suis sûr nos seules raisons de mourir dans la paix et l'espérance.

 

AMEN