QUELLE AUDACE !

Os 2, 16-22 ; Lc 7, 36-50
Vendredi de la première semaine de carême - année B (1er mars 1985)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS


Le repas chez Simon

D

 

ans l'Antiquité, "ces dames" ne participaient pas au repas. Déjà chez les Grecs, la seule raison pour laquelle on les fit venir dans les repas, c'était pour être des danseuses ou des joueuses de flûte. Et par conséquent, l'identité masculine et la supériorité des hommes étaient nettement affirmées. Dans les repas juifs, surtout lorsque les coutumes et les mystiques menaçaient l'intégrité du judaïsme, on était encore plus sévère sur ce chapitre. Normalement, pour un repas d'affaires théologiques comme celui que Simon voulait avoir avec le Christ ce jour-là, normalement aucune femme n'aurait dû pénétrer en cet endroit.

Or, ce qui est étonnant, c'est que, quand cette femme arrive, la situation va être soudainement, totalement bouleversée. En effet, elle n'avait pas le droit de venir, et elle a eu cette audace extraordinaire de s'approcher de son Seigneur et de faire un geste qui a dû mettre tous les invités et la puissance invitante dans un très grand embarras. Tout ceci a dû se passer dans un silence glacé, extrêmement désagréable, où tout le monde pensait dans son cœur ce que Simon pensait presque tout haut : "S'il savait quelle est la femme qui le touche !" cela ne se passerait pas comme cela. "S'Il était vraiment un prophète !" cela ne se passerait pas comme cela. Il y a longtemps qu'Il l'aurait "sortie". C'est exactement ce que tout le monde pensait.

Or le Christ renverse totalement la situation, parce que cette femme va trouver son vrai visage, et c'est le sens du pardon. Elle, qui normalement n'avait pas le droit d'être là, est devenue tout à coup le centre du repas. Non pas simplement d'une manière au sens où le Christ aurait forcé pour la faire admettre, mais au sens où le Christ a manifesté, aux yeux de tous ceux qui la méprisaient, la profondeur de l'amour qui avait motivé sa démarche, mais surtout la grandeur et la beauté de l'amour qui pardonnait à cette femme son péché.

Puis, en même temps que le véritable visage, le véritable cœur, le véritable regard de cette femme apparaissait ainsi aux yeux de tous, comme illuminé et transfiguré par l'amour de son Seigneur, en même temps le Christ montrait le péché de ceux qui se croient justes. "Quiconque s'abaisse, sera élevé ! Quiconque s'élève, sera abaissé !" C'est le pardon de Dieu, c'est la miséricorde de Dieu qui a fait tout cela. Le Christ est venu pour un jugement, et ce jugement c'est d'abord effectivement de montrer que tous ceux qui croyaient qu'ils n'étaient pas pécheurs, que tous ceux qui étaient parfaitement satisfaits de leur propre vie, de leurs propres exigences, que tous ceux qui se croyaient sûrs de leur justice, le Seigneur leur fait voir la distance infinie qu'il y a entre le portrait d'eux-mêmes qu'ils se sont tracé et cet abandon total à la miséricorde de Dieu. Et comment le fait-il voir à ces hommes-là ? Il le fait voir à travers le visage et le cœur d'une pécheresse que son pardon vient de ressusciter.

Il n'y a pas d'autre source de la vie, il n'y a pas d'autre source de l'amour que ce regard de Jésus, posé avec tendresse sur cette femme qu'Il ressuscite. Il la fait se lever, au milieu de cette assemblée. Il la fait se lever comme son épouse qu'Il vient de transfigurer par son pardon. Et alors, tous les autres qui sont autour sont obligés de se rendre à l'évidence. Eux, ils ne savaient pas aimer. Eux, qui croyaient pourtant être en règle avec Dieu, ils n'avaient même pas le pressentiment de ce qu'il fallait faire. Et au fond, Jésus leur fait comprendre ultimement que le geste d'audace qui leur paraît inadmissible dans le cœur de cette femme était un geste d'amour infiniment plus grand, infiniment plus beau que la politesse courtoise avec laquelle Simon avait invité le Seigneur.

Frères et sœurs, le pardon, c'est cela. C'est de nous laisser transformer par la miséricorde de Dieu. Ce n'est même pas demander la miséricorde de Dieu, car Il sait que nous en avons besoin, et Il nous l'a déjà proposée. Mais, par contre, c'est savoir, qu'au moment même où nous courons vers Lui, avec cette espèce d'audace un peu folle et sachant que nous sommes accablés du poids de nos fautes et que nous traînons une vie qui n'est pas nécessairement toujours honorable, c'est savoir qu'à partir du moment où nous avons voulu essayer de nous avancer vers ce pardon qui venait à notre rencontre, non seulement nous sommes pardonnés au sens où il y aurait une sorte d'amnistie, mais nous sommes pardonnés de façon infiniment plus radicale : nous sommes transfigurés et nous sommes transformés.

Que ce carême qui est un temps de pardon, que ce baptême dans les larmes et la pénitence que nous essayons de vivre année après année, soit vraiment pour nous source de résurrection. Non pas simplement pour calmer notre conscience, mais surtout pour nous laisser ressusciter par le Christ, car c'est cela que son pardon peut faire.

 

AMEN