AMOUR D'ÉCHANGE OU DE CONQUÊTE
Os 2, 16-22 ; Lc 7, 36-50
Vendredi de la première semaine de carême - année B (5 mars 1982)
Homélie du Frère Michel MORIN

Tréguier : Marie-Madeleine
|
Q |
u'est-ce qui avait poussé cette femme à venir avec du parfum aux pieds de Jésus, alors qu'Il était à table dans une compagnie de notables de la ville où elle avait une réputation si connue ? L'évangile ne le dit pas. Peut-être une attirance un peu trop humaine, comme elle en connaissait souvent. Mais, arrivée aux pieds de Jésus, elle se met à pleurer. Elle répand son parfum et dénoue sa chevelure abondante pour essuyer les pieds du Seigneur, car elle n'avait pas d'autre linge. Elle n'avait pas prévu qu'elle pleurerait devant Jésus. Ce qui lui servait habituellement à rencontrer et à vivre avec ses amants, le parfum que l'on échange, la chevelure par laquelle on séduit, voilà que ces choses, ces réalités-là deviennent aux pieds du Seigneur le signe d'un amour unique. Car, c'est vrai, frères et sœurs, il n'y a qu'un amour unique, mais il y a de multiples manières de le vivre. Je voudrais simplement, ce matin, en souligner deux rapidement. Il y en a beaucoup d'autres, vous les trouverez vous-mêmes.
La première façon d'aimer, c'est une façon quelque peu commerciale. On échange avec l'autre des objets, des cadeaux, des plaisirs, des idées, des connaissances C'est un petit peu cet amour que l'on connaît et qui se passe sous le mode de la loi de l'offre et de la demande. Quand l'autre ne demande rien, on ne lui donne rien. Quand on estime n'avoir rien à lui donner, on ne lui offre rien. Il n'y a pas beaucoup d'intimité dans ce genre d'amour.
Le second mode, c'est un amour guerrier où il s'agit de conquérir l'autre, de le posséder, de le dominer, de l'amener à ce que nous voulons qu'il soit pour nous. Et nous avons souvent assez d'imagination pour développer toute une tactique de gestes, de paroles, d'attirance, de séduction ou de pièges pour amener l'autre à nous-mêmes. Et ainsi l'emprisonner dans notre désir sur lui, dans nos idées ou nos rêves sur lui, l'emprisonner dans ce que nous sommes nous-mêmes, en définitive. Car cette façon quelque peu violente d'aimer l'autre, c'est au fond de le créer à notre image et à notre ressemblance, et d'en faire un "alter ego" de nous-mêmes, et de nous aimer nous-mêmes à travers le miroir de l'autre qui nous envoie alors notre propre image.
Ces deux formes d'amour, nous les vivons bien souvent dans nos relations humaines, mais aussi souvent, dans nos relations avec Dieu. Ce commerce, ce troc ou cette façon violente de vouloir posséder l'autre, parce que nous ne supportons pas sa différence, son altérité, nous ne supportons pas cette dualité qui est pourtant nécessaire et essentielle à tout amour vrai. Et nous vivons ainsi, de façon commerciale ou guerrière, l'essentiel de notre vie, du message de l'évangile. Et nous faisons cela avec beaucoup de sincérité, car nous croyons vraiment que nous aimons, à ce moment-là. Mais, au fond, notre amour est pris au piège de l'erreur et du mensonge.
Nous prierons aujourd'hui la pécheresse pour qu'elle nous aide à venir chaque jour, aussi souvent que c'est nécessaire, aux pieds du Seigneur. Car c'est à ses pieds, et à ses pieds seuls, que nous pouvons nous laisser convertir. Lui qui est la Vérité, Lui qui nous aime en vérité, Lui seul peut nous aider à aimer, en vérité et non pas selon ces lois de l'échange ou selon ces stratégies de guerre, de violence, de domination sur l'autre. Nous prions la pécheresse pour qu'elle nous aide à accueillir la vérité de l'amour de Dieu, car vivre et aimer, c'est laisser imprégner, c'est laisser inonder notre amour, nos amours difficiles, voire désespérés, par l'éclat de la vérité de l'amour et du pardon de Jésus.
AMEN