UN GESTE UN PEU FOU
Os 2, 4 + 7-9 + 16-17 + 21-22
(14 mars 2003)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS
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rères et sœurs, je voudrais simplement retenir un aspect et de la parabole et du texte du prophète Osée que nous avons entendu tout à l'heure. Un des aspects, je dis bien, car ces deux textes sont tellement riches de sens qu'ils évoquent pratiquement à eux seuls, tout le mystère du pardon et de la pénitence, qui est le mystère qui accompagne toute notre démarche de carême.
Cet aspect, le voici. Israël dans son infidélité, la pécheresse dans son métier de prostituée sont des personnages qui n'ont plus rien à perdre. Cela peut paraître bizarre de dire cela et pourtant, il y a quelque chose de cela. C'est au moment où, l'un comme l'autre peuvent comprendre que tout est échec, qu'ils n'ont rien trouvé dans la quête de leur cœur et l'épanouissement de leur désir, et que chaque fois, ils ont été déçus, méprisés et qu'ils sont descendus de plus en plus bas, qu'au moment de la plus profonde déchéance ils posent un geste. Un geste qui pour la pécheresse est un geste insensé. Qu'est-ce que cela signifie, avoir du parfum qui était quand même son moyen de séduction et son gagne-pain, et de prendre précisément ce qui était le moyen de séduction pour le verser sur les pieds du Christ ? C'est un peu comme si elle venait aux pieds de Jésus en lui disant : écoute, tout ce que j'ai fait jusqu'à maintenant, c'est gâché, c'est perdu. D'une certaine manière, le fait de briser le vase et d'en oindre les pieds de Jésus, c'est le même problème, c'est le fait de reconnaître qu'on est réduit à rien.
Il y a une petite phrase qui m'a toujours beaucoup frappé dans le psaume cinquante qui est le psaume de la pénitence : "d'un cœur brisé, broyé, humilié, tu n'as pas de mépris". Je crois que ce qui touche le cœur de Dieu par rapport au pécheur, c'est lorsque Dieu mesure à quel point le pécheur s'est détruit lui-même. Un des aspects de la compassion de Dieu, peut-être même avant le fait qu'il y ait le désir du retour, c'est quand Il voit ce pécheur, cette pécheresse, ce peuple d'Israël pécheur dans un tel état, qu'à un moment donné, comme on dit aujourd'hui, Il craque. Dieu dit : je ne peux pas les laisser comme cela. Et c'est cela le début du pardon, c'est cela le début de la pénitence. Cela suppose évidemment de la part de celui ou celle qui en fait l'expérience à la fois, une sorte d'amertume par rapport à la vie : pourquoi a-t-il fallu en passer par là ? Pourquoi a-t-il fallu aller jusque-là ?
Au fond, il faut dans tout acte et dans toute démarche de pénitence une sorte de dessaisissement de soi, une sorte de mesure et de lucidité sur soi-même qui est la condition minimale pour pouvoir comprendre ce que cela veut dire : être sauvé. Parce que si Dieu sauve des gens qui se trouvent déjà fort bien par ailleurs, en réalité, son salut n'a pas grand sens. Mais si Dieu, précisément, vient sauver l'homme là où l'homme découvre les limites et la déchéance dans laquelle il est capable de tomber, à ce moment-là on peut vraiment parler de salut.
C'est une des conditions du discours chrétien sur le salut. Le discours chrétien sur le salut n'est pas un discours qui vise à préserver les qualifications morales des individus. Le discours chrétien sur le salut vise à montrer les limites de l'homme, les impasses dans lesquelles il est capable de tomber lorsqu'il veut diriger sa vie par lui seul. C'est au moment où l'on arrive dans ce cul-de-sac, où on se trouve le dos au mur, que peut surgir une espérance.
AMEN