LA PECHERESSE PUBLIQUE
Os 2,4+7-9+16-17+21-22; Lc 7, 36-50
Vendredi de la première semaine de carême - année C (19 février 2016)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS
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« Q |
uand je me regarde, je me désole ; quand je me compare, je me console. » Ce n’est pas exactement un proverbe, c’est plutôt une boutade, que nous connaissons tous, pour essayer de s’excuser et d’excuser son propre comportement. C’est un tout petit peu ce qui arrive dans cette histoire de la pécheresse pardonnée chez Simon. Ceux d’entre nous qui étions hier soir aux vigiles, nous avons entendu ce texte très virulent de saint Grégoire-le-Grand, un des grands maîtres de la morale chrétienne qui commentait ce récit. Il disait : le pire dans cette affaire est que nous sommes tous pécheurs, tous malades. Mais il y a deux sortes de malades : ceux qui croient qu’ils ont vraiment une maladie et qu’ils ont vraiment besoin du médecin ; et ceux qui, tout en étant malades, peut-être même plus gravement, se trouvent en bonne santé, nient leur état de malade et surtout n’ont pas besoin du médecin. Ce sont deux types de personne, deux types de comportement spirituel, deux types de vie avec Dieu. En fait, nous sommes tous malades, et si nous nous regardons vraiment, on devrait tous être désolés. Ce qui fait le subterfuge, la pirouette pour essayer de se dire qu’on n’est pas malade, c’est de nous comparer.
« S’il savait qui est cette femme qui le touche et qui a un statut de pécheresse publique ! » C’est ça que pensent les pharisiens. Ce qu’ils reprochent précisément à Jésus, c’est de ne pas l’avoir vue. Il faut être aveugle au second degré, non seulement pour ne pas voir son propre péché, mais pour ne pas voir que Jésus a vu. Parce que véritablement, le pharisien ne voit rien du tout : il ne voit ni son état, ni l’attitude de Jésus qui lui paraît absolument incompréhensible et il dit « C’est parce que Jésus ne voit rien… » Pour mieux sauvegarder son identité de pharisien juste, il va jusqu’à accuser Dieu de ne rien voir, ce qui est d’ailleurs quand on y réfléchit la meilleure manière de se remettre en sécurité. « Puisque Dieu ne voit rien. Et que moi quand je vois les autres, je me trouve bien. Alors Dieu doit me trouver bien. » Voilà le raisonnement du pharisien. Vous le voyez, c’est un raisonnement terrible. « Aveugle conducteur d’aveugles » a dit Jésus dans un autre passage, et c’est exactement le problème. Il n’a rien vu, il ne veut rien voir et finalement il en déduit pour mieux se sécuriser que Jésus lui-même ne voit rien, ne comprend rien. Il y a des gens qui préfèrent être justes, quitte à dire que Dieu est bête et aveugle, parce que ça les sécurise.
Inutile de vous dire que dans ces cas-là, c’est du béton. Il faut vraiment que Dieu frappe avec une violence inouïe sur ce cœur endurci pour lui faire comprendre que sa dureté même est sa maladie. Ca, ça ne s’invente pas. C’est peut-être pour cela que le Christ a voulu manifester l’absolu du pardon de Dieu par sa propre mort, en disant « peut-être en voyant où l’aveuglement de certains peut conduire : Ca peut conduire jusqu’à la mort de Dieu ». C’est précisément cela qui constitue tout le ressort de l’évangile. C’est cela qui constitue le ressort de la démarche pénitentielle du carême. Le carême n’est pas une opération de maquillage du pécher. Si c’était cela, nous serions les plus malheureux de tous les hommes, et les plus menteurs de tous. Puisque non seulement, nous nous mentirions nous-mêmes, mais nous ferions mentir Dieu. C’est ça l’extrême complexité du comportement du pharisien. Il vaut mieux que Dieu mente sur nous en nous protégeant par la loi, il vaut mieux que Dieu dise « Si tu observes tel et tel commandement, ça y est, tu es dans les clous, tu es juste et tu n’as pas besoin de pardon ». Ca c’est la pire manière d’agir, la pire manière d’être, le pire maquillage. Alors qu’en réalité ce que Dieu veut, c’est que nous nous voyions comme lui-même nous voit, comme des pécheurs exposés à la fragilité de notre liberté face au mal, des pécheurs qui ne sommes pas capable de nous sauver par nous-mêmes.
Frères et sœurs, que le comportement de la pécheresse, qui n’a peur de rien, c’est d’ailleurs assez extraordinaire (vous allez me dire, après le métier qu’elle a fait, ça l’a blindée…) mais elle ne craint rien. Après tout, elle est pécheresse et puis c’est tout, elle n’a que ça à dire. Et c’est ça, au fond, la véritable démarche du carême. Après, être plus ou moins pécheur, faire des progrès etc, tout cela, j’allais dire, c’est un peu la crème sur la pièce montée. Mais la véritable attitude, c’est d’abord cette reconnaissance d’un regard de Dieu sur nous qui, par son amour et par son pardon, anticipe le fait que nous nous reconnaissions pécheurs. C’est à cause de l’immensité de l’amour de Dieu que nous nous reconnaissons pécheurs. Ce qui suppose que au moment même où nous nous reconnaissons pécheurs, nous pouvons en même temps voir et deviner la source qui va nous arracher à ce péché. C’est cela l’enseignement de cette histoire et c’est cela l’enseignement de la parabole que Jésus a dite : effectivement, quand on est véritablement devant son péché, on comprend à ce moment-là à quel point on reçoit gratuitement le pardon de Dieu.