UNE PART DU MYSTÈRE DE DIEU
Gn 2,7-9 + Gn 3, 1-13 ; Rm 5, 12-19 ; Lc 4, 1-13
Premier dimanche de carême - année C (8 mars 1992)
Homélie du Frère Jean-François NOEL
Et curieusement aussi, au désert, Jésus est apparemment seul, le Christ est apparemment seul face à Satan, et pourtant nous retrouvons un parallèle de cette première scène de tentation. J'affirme donc que tout couple dit à l'avance l'amour de Dieu, comme le premier couple l'a effectivement écrit dans l'histoire du monde, si chacun de nous, hommes et femmes, disons à l'avance cet amour particulier de Dieu, combien plus en la chair, en la personne du Fils, nous retrouvons comme un nouveau couple qui se trouve de nouveau confronté à Satan : et ce couple est la divinité du Fils et son humanité unie en la personne du Christ. Le Christ en lui-même unit dans sa personne ce couple pourtant dissocié, cassé, à la suite du péché originel dans le premier jardin, Dieu et l'humanité. Nous ne sommes plus dans l'harmonie du jardin d'Eden qui disait la première relation entre Dieu et l'homme, qui disait sa douceur, son équilibre, son harmonie, qui avait même planté là des arbres afin que cette relation se nourrisse et grandisse. Et je pense même que l'arbre de vie était prévu pour l'homme, afin que l'homme puisse s'approcher davantage de Dieu, mais l'homme l'a dérobé, a brisé cette harmonie et s'est retrouvé au désert, là-même ou le Christ est.
On peut alors imaginer que Dieu est parti au désert pour recommencer une relation avec cette part d'humanité qu'il a endossée lui-même. Et il a repris le dialogue là où Adam l'avait cessé. Il est reparti non pas dans le jardin d'Eden, mais il est reparti là même où Adam erre, car nous sommes des errants, et nous allions pour cette raison sans berger. Dieu reprend ce dialogue à l'intérieur de la personne du Christ et la reprend devant Satan. C'est comme la première scène. C'est la scène la plus haute de toute l'histoire de l'humanité, car en elle se recouvrent toutes les scènes du monde. Dans le déchirement de son cœur, le Christ voit défiler tous ceux qui seront tentés, tous ceux qui préféreront le pain à la liberté, tous ceux qui préféreront posséder, tous ceux qui préféreront, face au mal physique et moral du monde, un pouvoir plus efficace, plus réel, quelque chose d'un peu plus tangible qui tienne le coup face au désarroi, et aux misères. C'est la seconde tentation. Il verra aussi ceux qui préfèrent des merveilles, un peu de magie, quelque réalité qu'ils puissent voir, qui soit extraordinaire, et qui soit ainsi vraiment du "vrai divin". Dans le déchirement de son cœur, le Christ voit cette foule d'hommes et de femmes que nous sommes, ou qui nous a précédés, qui nous suivra encore et qui est toujours tentée. Car vous comprenez bien que, dans ces trois tentations, nous retrouvons les trois revendications majeures de l'humanité qui sont les menaces permanentes contre l'humanité. Préférer le pain à la liberté à tel point que, comme Satan dit lui-môme au Christ : "Commande afin que ces pierres deviennent du pain". Et si je préfère ce pain à ma liberté, c'est le pain qui devient une pierre pour mon cœur d'homme. Si je suis scandalisé mais plus encore révolté contre Dieu, au point de ne plus vouloir m'adresser à lui à cause du mal qui règne dans le monde, et Dieu sait que cette tentation nous effleure souvent, et que je préfère remplacer une absence apparente de pouvoir de Dieu par un pouvoir humain, plus tangible, je succombe à la seconde tentation.
La troisième tentation est celle de faire descendre Dieu de cette harmonie, de cette douceur, de cette délicatesse pour en faire un thaumaturge, afin qu'il règle les problèmes du haut d'une puissance vraiment divine, qu'il annule ce qui me gêne, et ce qui me contrarie en ce monde. Frères et sœurs, nous retrouvons là les grandes familles des péchés qui nous touchent, nous retrouvons là tout ce qui s'oppose à l'union entre Dieu et l'homme, à ce nouveau couple qui est le but du monde, qui est le terme de notre histoire. Car le terme de notre histoire, c'est l'amour de Dieu passant de couple en couple, passant d'amour humain en amour humain, pour qu'un jour, chacun de nous devienne l'épouse de Dieu. C'est pourquoi, dans cette histoire, il faut que nous luttions contre ces tentations pour que l'amour humain se laisse progressivement diviniser dans nos amours humains, pour que se réalise la grande noce finale qui est Dieu prenant l'humanité pour épouse. Alors, nous réaliserons pourquoi nous sommes-là, nous réaliserons la raison même de notre être humain, qui est d'être l'épouse de Dieu. Nous ferons comme Marie, nous dirons alors "Me voici". le prophète Osée déjà en son temps avait dit : "Je t'emmènerai au désert afin de parler à ton cœur". Le prophète Isaïe avait dit aussi : "Je t'attacherai par des liens d'amour pour que tu viennes à moi". N'est-ce pas le Christ en lui-même dans sa personne qui tient en lui-même cette humanité, cette petite part d'humanité qui va commencer par contagion à toucher nos humanités afin que toutes, dans un corps total, soient retrouvées comme une épouse immaculée, l'épouse de Dieu. C'est cela le secret de Dieu, c'est cela la raison pour laquelle le Christ a été envoyé par l'Esprit saint au désert. Vous avez entendu à quel point saint Luc insiste sur le rôle de l'Esprit saint : "Par l'Esprit Saint, Jésus fut envoyé au désert et par l'Esprit, il fut tenté". L'Esprit Saint, l'objet de l'Esprit Saint, l'œuvre de l'Esprit Saint, c'est d'unir une fois pour toutes, définitivement, cette humanité désobéissante à Celui qui l'aime et qui l'attend, et qui est Dieu.
Alors, au terme de l'histoire du monde, lorsque tout sera reflété dans une unique scène qui sera les noces de l'Agneau, nous entendrons Dieu nous parler, à nous, l'humanité, et nous dire : "A ce coup, tu es vraiment l'os de mes os, la chair de ma chair et tu es appelée humanité sauvée, toi qui fut tirée de Dieu".
AMEN