A QUOI CROYEZ-VOUS?

Gn 2, 7-9 et 3, 1-13 ; Rm 5, 12-19 ; Lc 4, 1-13
Premier dimanche de Carême – année C (9 mars 2025)
Homélie du frère Daniel BOURGEOIS

Frères et sœurs, je ne sais pas si vous avez eu la curiosité de faire une sorte d'expertise entre les deux récits entendus tout à l'heure. En effet, il y a le récit de la faute d'Adam et Ève telle qu'elle nous est rapportée par le Livre de la Genèse et puis un des récits de la tentation de Jésus, qui nous est rapporté par saint Luc. Nous avons là deux scénarios, deux interrogatoires ou pour ainsi dire deux processus de distinction, d'analyse et d'approfondissement. Ils sont d'une symétrie étonnante qui devrait beaucoup nous faire réfléchir.

Dans le premier scénario, l'homme et la femme viennent d'être créés par Dieu – je vous laisse faire la transposition, vous savez que c'est un récit – et ce récit a une portée spirituelle, humaine et théologique extraordinaire. En effet, l'homme et la femme sont là, ils ont reçu la bénédiction de Dieu : « Croissez, multipliez vous, remplissez la terre et soumettez-là. » Et soudain, sans crier gare, le récit tourne à l'interrogatoire. C'est le démon qui interroge. Que demande-t-il ? Il dit à l'homme et à la femme : « Que vous a-t-on dit ? Que vous a-t-on raconté ? » C'est presque un interrogatoire de police. « Dites vraiment comment s'est passé l'interrogatoire. » Madame prend tout de suite les devants pour l'explication : « On nous a dit qu'on pouvait manger de tous les arbres dans le jardin sauf pour un seul arbre. » À ce moment-là, le démon répond : « Essayez de juger le projet de Dieu sur vous. C'est Lui qui vous a créés, essayez de dire ce que vous pensez de la manière dont on vous a traités. »

Ici, c'est extraordinaire parce que normalement, quand on sort des mains de Dieu, on devrait être dans une sorte de disponibilité, de joie et de bonheur d'avoir reçu un si beau cadeau de l'existence, de l'amour conjugal et de tout ce qui va avec. En réalité, observez la manière dont le démon agit. Il dit : « Ne vivez pas ça au premier degré, essayez simplement de savoir ce que Dieu a voulu. » Petit à petit, à travers les questions, il arrive à manipuler Adam et Ève : « Quelle était l'arrière-pensée de Dieu en vous imposant une restriction ? » C'est écrit il y a trois mille ans ! Il fallait quand même être bigrement intelligent pour arriver à retourner complètement ce merveilleux jeune couple Adam et Ève, tout prêts à entrer dans le projet que Dieu leur avait proposé, en leur disant : « Vous n'y êtes pas du tout. En fait, qu'est-ce que Dieu veut ? Quelle est son intention ? Vous pensez peut-être que c'est un grand Amour créateur qui vous a donné la vie mais en fait, est-ce que c'est vraisemblable ? »

Ce passage est remarquable – c'est fascinant quand on le lit encore aujourd'hui – lorsque le démon dit : « Vous croyez que Dieu vous a fait confiance, qu'Il vous donne un itinéraire spirituel à partager mais en réalité ce n'est pas du tout cela. Vous n'avez pas soupçonné les arrière-pensées de Dieu. » Immédiatement Adam et Ève tombent dans le panneau. C'est tout de même impressionnant ! Il a suffi de leur dire : « Êtes-vous vraiment sûrs que Dieu voulait simplement un projet créateur, un projet de vie, qui méritait d'être considéré comme positif ? Vous êtes stupides, vous avez pris tout cela au premier degré. En réalité, l'arrière-pensée de Dieu était : « N'y touchez pas, comme cela Je continuerai à vous manipuler. »

C'est extraordinaire d'imaginer un dialogue pareil. On est dans des époques où l'on acquiesce à ce qui est dit. Si la parole de Dieu nous dit : « Dieu veut que vous soyez heureux, mais à une condition, c'est que vous restiez dans une ligne d'obéissance avec Lui. » Normalement, on peut y croire, ce que d'ailleurs chacun d'entre vous ici se dit : « C'est comme ça, c'est normal, il n'y a pas besoin de se compliquer la vie. » Pas du tout ! Le fait de jeter le soupçon sur l'action de Dieu est plus convaincant que de continuer à croire à la proposition claire et nette que Dieu a faite. Voilà pour le premier récit.

Le deuxième récit est aussi celui d'un homme et habituellement on dit que le démon a bien dû voir que cet homme n'était pas tout à fait comme les autres : « Je vais à mon tour l'interroger. » C'est pour ça que ce récit de la tentation est immédiatement lié à la manière dont les premiers chrétiens ont compris le dialogue de Jésus avec le diable. Simplement, comme c'est un homme, le démon se dit : « Il est là, vulnérable. Vu que j'en ai trompés deux au début et pas mal en plus depuis, je vais aussi tromper celui-là. » Il vient donc, s'approche et tout en soupçonnant que son interlocuteur est quelqu'un d'extraordinaire, lui dit : « Au fond, pourquoi es-Tu venu dans ce monde ? Que veux-Tu faire ? Que cherches-Tu ? » C'est la même tactique : « Toi Dieu, Tu as un projet, mais qu'en fais-Tu ? Crois-Tu que ça va fonctionner ? Tu veux sauver l'humanité mais elle existe depuis longtemps et jusqu'à maintenant Tu n'as récolté ni récompenses ni gratifications. Cela T'a valu des misères et des souffrances dans l'histoire du peuple que Tu as choisi. Par conséquent Tu dis que Toi, Dieu, Tu veux essayer de savoir ce qu'il y a dans l'homme, mais est-ce que Tu as bien réfléchi ? »

Tel est le nerf du récit. Peu à peu, le démon dit à Jésus : « Je vais Te montrer vraiment ce qu'est l'homme et je voudrais que Tu ne meures pas idiot. L’homme que Tu as créé, que Tu veux sauver, qu'en penses-Tu ? Crois-Tu que cela en vaut vraiment la peine ? Tu viens la bouche en cœur, leur racontant que Tu les aimes et que Tu veux leur faire partager la joie et le bonheur. Mais Tu T'es complètement trompé. Le but de l'homme, ce n'est pas ça, c'est les médias qui font croire n'importe quoi. Jette-Toi du haut du Temple, ça fera un scoop et ça les convaincra. C'est l'argent, c'est Trump, on négocie avec des dollars sonnants et trébuchants. Si Tu veux leur dire ce que Tu crois, ce que Tu veux leur partager, ça ne marchera pas. » Et puis le dernier recours, c'est la faim : « Tu crois que Tu vas les conduire sur les chemins de Galilée parce qu'ils vont se réjouir de rencontrer quelqu'un qui leur dit des choses sublimes. Or, ce qu'ils veulent, c'est être tranquilles, dans leur coin, mangeant leur pain à satiété. »

Dans le premier récit, nous avons la manière très astucieuse par laquelle le démon fait douter l'homme et la femme dans leur propre cœur sur le projet de Dieu pour eux. Dans le deuxième récit, le démon, le diable, fait la même chose en disant à Dieu, au Christ : « Mais Tu te trompes complètement, ça ne marchera jamais. Ils n'attendent pas cela. Que leur apportes-Tu ? » C'est comme s'il disait : « Sois un peu lucide, ce que Tu leur as raconté la première fois, ils n'y ont pas cru. Maintenant, Tu viens refaire la même chose et Tu penses qu'ils vont le croire ? Ça n'en vaut pas la peine. Crois-Tu que l'homme vaut la peine d'être sauvé, au degré même que Tu imagines ? Pourquoi prends-Tu des moyens si dangereux comme exposer ta vie. Dire qu'il faut donner sa vie pour les autres, que le but de ton Père est de faire partager la joie et le bonheur que Vous avez tous les deux ? Mais le monde s’en moque ! »

Diable étonnamment moderne. Qui se préoccupe aujourd'hui de penser que la destinée de l'homme est de partager la plénitude de l'amour de Dieu ? L'un considère que Dieu le protège parce que la balle est passée à un centimètre de son front et l'autre que Dieu le protège puisqu'il est le lieutenant de Dieu : il n'y a même plus besoin du Christ ! Monsieur Poutine sait exactement ce qu'il faut pour la Russie et le monde entier. Le parallèle des deux récits est extrêmement cruel. Quand on dit que ça va être le temps où nous suivons le Christ jusqu'à Jérusalem, qui pourrait croire que la petite histoire d'un petit rabbi galiléen qui n'a même pas tous ses diplômes à la synagogue peut effectivement transformer la destinée du monde ?

Frères et sœurs, je crois que la liturgie n'a pas l'art et la manière de nous traiter en prenant des pincettes. Elle nous dit simplement : « À quoi croyez-vous ? » Et c'est ce que l'Église veut dire à travers ce point de départ de la destinée du Christ, au moment où Il s'avance vers sa mission, vers sa prédication, vers l'annonce du salut et puis finalement vers la mort et vers la résurrection. C'est presque comme si le démon disait : « Mais tu crois vraiment à ce que Tu fais ? Tu crois que ça tient la route ? Tu crois que ça vaut la peine ? » C'est un peu la question qui nous est posée aujourd'hui comme disciples du Christ.