PAS D'AMOUR SANS VÉRITÉ

Gn 2, 7-9 – 3, 1-7a ; Rm 5, 12-19 ; Mt 4, 1-11
Premier dimanche de Carême – année B (18 février 2024)
Homélie du frère Daniel BOURGEOIS

Je commence par une question concernant la vie du Christ : quel a été son premier professeur ? Alors, vous allez me dire : « C’est la Vierge Marie, c’est évident, elle était tellement pédagogue, elle Lui a appris les premiers gestes de la vie courante ; ce peut être aussi saint Joseph, qui devait avoir son CAP de charpentier ; ce peut être aussi le rabbin de la synagogue de Nazareth qui devait s’occuper de Lui ». Pas du tout ! Le premier professeur, mais pour l’âge adulte, c’est le diable ! Eh oui, ce dont nous venons d’être les témoins, c’est l’entrée de Jésus dans une sorte d’enseignement supérieur qui dépasse de loin tout ce que l’on peut imaginer, et c’est même un professeur dont on se demande vraiment comment il a pu entrer dans le corps professoral parce qu’il a fallu qu’il soit très habile et très astucieux. Mais d’ailleurs, il a présenté trois diplômes : un diplôme de sciences économiques, ensuite un diplôme de science audio-visuelle, et puis un diplôme, le dernier, un diplôme de sciences politiques.

Ce qui est extraordinaire, c’est que ce professeur avec triple doctorat, est quand même capable de se faufiler, en voyant qu’il y a là un petit prophète galiléen qui n’a pas vraiment fait une carrière éblouissante jusqu’à maintenant, et il se dit : « Il faut tout de même que je Le déniaise un peu et que je Lui dise exactement comment il faut s’y prendre pour réussir dans la vie ». C’est quelque chose d’assez étonnant, c’est une véritable gageure que celui qui est le « prince de ce monde » et le prince du mensonge, le père du mensonge, arrive à s’infiltrer jusqu’en présence de Celui qu’il considère comme un élève qu’il faut absolument dégrossir et qu’il croie qu’il va pouvoir Le tromper.

Or, que se passe-t-il dans cette affaire ? D’abord en sciences économiques, il explique à Jésus que l’économie c’est simplement que tout le monde ait à manger : c’est d’ailleurs un idéal assez correct. Le démon Lui demande : « Seras-Tu capable de transformer ces pierres en pain ? » C'est-à-dire : « Es-Tu capable de faire face à la détresse des hommes mais par les moyens les plus simples en les éblouissant et en leur remplissant l’estomac ? »

Ensuite, l’audio-visuel : là, il a tous les trucs de l’intelligence artificielle pour montrer que Jésus va descendre du sommet du Temple et va éblouir toutes les foules et grâce à une émission spéciale, un "vingt heures", Il va montrer tout ce qu’Il est capable de faire. Et donc le démon Lui dit : « Là, Tu vas gagner à coup sûr ! »

Enfin, la dernière chose : c’est la science politique, et c’est très curieux d’ailleurs car le démon Lui dit : « Veux-Tu un royaume qui n’a pas de frontières ? » C’est cela qu’il dit : « Je Te donne tous les royaumes de la terre, veux-Tu un pouvoir sans limites ? » Ça fait réfléchir.

 Mais alors quel est l’enjeu ? Quelle est la stratégie comme on dit aujourd’hui ? C’est là où on voit où peut se cacher le mal. Le démon n’a qu’une tactique. Au début il dit : « Si Tu es le Fils de Dieu », il ne dit pas « Tu es le Fils de Dieu, je crois en Toi et je me prosterne », pas du tout, « si Tu es le Fils de Dieu, montre ce que Tu es capable de faire ». Et à ce moment-là, il Lui propose les grosses ficelles pour mener les foules. C’est là où on voit que Jésus mène un véritable combat, car la plupart du temps, on se dit que le vrai combat, c’est se priver de tout pour être un ascète, pour emporter la conviction, combattre pour la vérité. Le mot vérité n’apparaît pas. Donc vous voyez comme le démon peut être un mauvais professeur, à la fois terriblement bon, parce qu’il arrive à se faufiler et à proposer quelque chose, mais en même temps terriblement douteux, parce que quand il propose cela, il propose des mensonges.

 Alors je crois que c’est important, à la fois pour les catéchumènes et pour nous tous, que nous puissions redécouvrir cette exigence fondamentale du Carême. Quelle est l’exigence du Carême ? Ce n’est pas de rêver le monde, cela ne sert à rien. C’est de découvrir la vérité de l’homme et du monde, et pas n’importe quelle vérité, pas simplement l’homme tel qu’il veut se proposer comme vérité de lui-même, du monde, du progrès, de toutes les idéologies en cours actuellement, mais la vérité, c'est-à-dire : « Qui es-Tu ? Es-Tu vraiment le Fils de Dieu ? » Et c’est là que Jésus n’a qu’une manière de détrôner le pouvoir et l’influence du diable en lui répondant : « Tu me parles de choses apparemment très belles, très satisfaisantes, qui peuvent susciter l’adhésion sauf que pour susciter l’adhésion, il faudrait perdre le sens de la vérité ». Donc, cette fameuse introduction du ministère de Jésus est extraordinaire. Le démon se dit : « Avant qu’Il commence véritablement son ministère – c’est tout au début de sa vie publique – il faut que je Lui fasse apparaître le monde autrement qu’il est ».

Frères et sœurs, je trouve que c’est un petit épisode, apparemment un peu mythique, qui a été véritablement le moment décisif pour Jésus : « Je ne Me battrai que pour la vérité de ce qu’est l’homme avec ses limites et ses faiblesses, mais au lieu de profiter de ses faiblesses, Je l’accompagnerai pour lui faire découvrir la grandeur que Je veux lui donner ». C’est ça votre baptême, c’est ça votre Carême, c’est ça votre chemin vers le Christ. Le Christ ne va pas vous faire miroiter des carrières extraordinaires, Il ne va pas vous faire miroiter un pouvoir extraordinaire sur les autres mais Il va simplement vous dire : « Si vous revenez à la vérité même de ce que vous êtes, à la fois dans votre faiblesse et dans vos qualités – il n’est pas question de se mentir à soi-même – si vous retrouvez la vraie relation à la vérité de ce que vous êtes, à la vérité de vos frères qui sont avec vous et qui vous accompagnent, à ce moment-là, vous pourrez vaincre toutes les tentations ».

Frères et sœurs, que ce moment que nous avons passé pour accompagner nos catéchumènes, nous ramène nous aussi, qui avons déjà quelques heures au compteur de la vie chrétienne, qu’il nous ramène à cette découverte : vivre dans le Carême, c’est d’abord chercher la vérité de ce que Dieu veut que nous soyons. Là où le faux professeur qu’est le démon propose sans cesse des choses pour faire rêver, pour faire imaginer qu’on peut plus qu’on en est capable, qui nous propose de pouvoir éblouir et épater la galerie avec tous les moyens artificiels que nous connaissons aujourd’hui, qu’est-ce que la vérité ? Qu’est-ce que l’on cherche ? Qu’est-ce qu’on veut ? Nous voulons être des hommes vrais, mais nous ne pouvons l’être qu’en nous laissant accompagner par Celui qui est Dieu véritablement et qui nous propose de vivre en communion avec Lui car un amour sans vérité n’est pas tout à fait un amour, et la seule chose qui compte, c’est de pouvoir aimer vraiment des êtres vrais et un Dieu vrai, amen.