LE DÉSIR DE DIEU
Gn 2,7-9 et 3, 1-13 ; Rm 5, 12-19 ; Mt 4, 1-11
Premier dimanche de Carême – année A (26 février 2023)
Homélie du frère Daniel BOURGEOIS
Frères et sœurs,
Nous savons que le Carême commence toujours par ce récit de la tentation, celui d’Adam et Ève au Paradis vis-à-vis duquel nous ressentons toujours un certain scepticisme. Qu’est-ce que ce malheur qui consiste à accabler toute l’humanité et qui concerne le fait qu’Adam et Ève aient mangé le fruit défendu ? Cela paraît un peu disproportionné comme châtiment. Mais surtout, il y a la tentation de Jésus au désert au début de son ministère qui est de beaucoup la plus importante car elle touche à la manière dont le salut va nous être donné.
En fait, il faut d’abord essayer de comprendre ce qui se passe. Pourquoi y a-t-il un récit de la tentation de Jésus ? On aurait pu Le voir arriver en pleine forme, Il va se faire baptiser par Jean et ensuite Il enchaîne et amorce sa mission dans les campagnes et les villages environnants avant de monter à Jérusalem pour essayer de convertir quelques disciples et auditeurs. On peut imaginer qu’Il n’était pas obligé de passer par cet épisode de la tentation qui nous apparaît par ailleurs bien mystérieux. Et pourtant, il est absolument essentiel et je voudrais avec vous essayer de méditer pourquoi.
En fait, il ne s’agit pas d’une sorte de prologue pour essayer de montrer comment Jésus va se préparer à sa mission. Fortifié par la prédication de Jean-Baptiste, Jésus va au désert et jeûne pendant quarante jours. On a l’impression qu’il s’agit d’une mise en forme comme un athlète qui effectue des exercices physiques avant d’affronter le combat. C’est un peu plus compliqué. Ce n’est pas un prologue pour nous dire que Jésus a besoin de cet exercice avant d’entrer dans la vie publique.
La réalité est que Jésus est là parce qu’Il est le Fils de Dieu, Il a été envoyé par son Père pour sauver l’humanité. Il n’est plus un enfant, Il a la trentaine, la pleine maturité de tous ses moyens intellectuels et physiques. Il est un homme achevé. D’autre part, on ne peut pas Le considérer comme un naïf. Il a vécu une vie certes cachée mais Il a fait beaucoup de choses. Il a vu vivre les gens de Nazareth autour de Lui, Il a participé à la vie du culte de sa communauté à la synagogue. A partir de son éducation et du temps qu’Il a passé avec les gens de son village, Il a découvert au fil des jours ce qu’est l’homme. Il n’est donc pas un naïf qui, soudain, découvre le monde et va apporter une nouvelle extraordinaire qui va marcher ou non.
En fait, Il est vraiment le Fils de Dieu, Celui qui vient pour apporter le salut. Et Il est aussi Celui qui a créé l’homme, Celui à l’image duquel nous avons été façonnés. Cet épisode de la tentation a ceci d’extraordinaire que Celui par qui tout a été fait – c’est ce que nous disions dans la nuit de Noël avec l’évangile de saint Jean, par Lui tout a été fait – sait mieux que personne ce qu’est l’homme. Il l’a découvert pendant trente ans. Il a vu ce qu’était l’humanité, Il a connu une société juive qui n’était pas pire qu’on peut l’imaginer, parfois sous-estimée, assez vivante et dynamique, dont Il a vu les faiblesses. Il a vu aussi le pouvoir d’Hérode, de l’occupant romain, une humanité comme celle d’aujourd’hui avec les malheurs, les détresses qui la traversent. Et c’est là qu’intervient le problème : Lui a voulu cette humanité, façonnée à son image, mais dans le désert Il se demande ce qu’est devenue cette humanité qu’Il a créée, façonnée, orientée vers l’Amour du Père, qui était destinée à partager son image, sa vie et son amour.
Ces quarante jours au désert ne sont pas à proprement parler une retraite, où l’on se retire pour regarder un peu qui on est. Jésus ne s’intéresse pas du tout à ce qu’Il est. Que signifie ce dialogue avec le démon ? Quand Jésus est face à sa mission, face à l’humanité qu’Il connaît dans cette tranche d’histoire qui est la sienne, que voit-Il ? Il voit ce qu’est devenue l’humanité. La tentation est le moment où Jésus, auteur de cette humanité, qui vient pour la rencontrer et lui redonner sa véritable dimension et sa véritable vocation, voit une humanité qui se moque de ce que Dieu lui a donné et a voulu pour elle. A travers les tentations, c’est le tentateur, c’est le démon qui fait les présentations en disant : « Tu viens pour sauver le monde. Mais as-tu vu ce que le monde cherche en réalité ? Tu es venu pour partager la gloire que Tu voulais donner à tous les hommes, et partager ton amour. Mais que veut l’humanité ? Un peu de pain, de quoi manger tous les jours et c’est tout. Tu es venu pour les instruire dans la sagesse de Dieu. Mais que veulent-ils ? Des exploits, pour les charmer tous les soirs. Tu es venu pour nous dire que Tu étais la seule richesse du monde. En réalité, chacun veut son petit royaume, son pavillon, son compte en banque et ses actions. Pourquoi voudrais-Tu que nous soyons là en train de chercher un homme perdu dans le désert qui serait la seule richesse de l’humanité, le seul principe de salut pour cette humanité ? »
Ce récit de la tentation est donc capital pour comprendre la personne de Jésus. Il est Celui qui porte depuis toujours la destinée de l’humanité, Celui qui lui a donné dès le départ une dimension que cette humanité s’est empressée d’oublier. Il vient là et se retrouve tout seul perdu dans le désert. On n’est pas au Paradis ! Il n’y a ni jardin, ni arbre, ni fruit, seulement des cailloux. Et c’est ce que le démon Lui présente : « Tu veux entrer en plein dans la destinée de l’humanité, mais est-ce que Tu crois qu’elle en a vraiment envie ? Imagines-Tu que tous les hommes que Tu vas rencontrer espèrent en Toi ? » C’est là que la tentation est terrible. « Si Tu changes les pierres en pain, si Tu fais de grandes démonstrations en te jetant du haut du Temple, si Tu acceptes une royauté sur le monde tout entier, Tu auras le monde à tes pieds ». Jésus lui répond que ce n’est pas ce qu’Il a voulu, ni ce qu’Il est venu apporter.
Ce récit de la tentation est terrible d’une certaine façon. Il nous pose l’examen de conscience de Dieu : « Par rapport à ce que J’ai voulu pour l’humanité, où en est-elle ? Qu’est-ce que l’humanité attend encore de Moi depuis ces dizaines et ces dizaines de milliers d’années qu’ils vivent et mènent cette aventure sur la terre ? Et après deux mille ans d’annonce de la Parole de Dieu ?
Frères et sœurs, c’est pour cela qu’on lit ce texte au début du Carême. Ce n’est pas seulement notre examen de conscience où nous nous demandons si nous avons bien ou mal fait. C’est l’examen de conscience de Dieu qui se demande : « Ai-Je réussi à faire surgir en l’homme ce que J’ai voulu ? » Pire encore : le moment où Il a créé, c’est le Verbe éternel de Dieu, Celui par qui tout a été fait, pleinement Fils de Dieu. Mais qui est-Il maintenant ? C’est un pauvre petit bonhomme perdu dans le désert. Qu’a-t-Il pour opérer le salut du monde ? Une humanité qui a sans doute d’autres perspectives et d’autres aspirations que celles que je viens de décrire, mais qui cependant est une humanité qui n’a aucun moyen. Certes, Jésus ne veut pas devenir le roi du monde ou ce que Lui propose le tentateur, Il n’est pas venu pour changer les cailloux du désert en pains, ni pour faire des démonstrations depuis le pinacle du Temple. Que Lui reste-t-il ? Cette humanité qu’Il est. Dans quel état est-elle ? Comment est-elle audible ? Comment peut-elle accueillir ? Comment peut-elle nous faire découvrir ce que Dieu est venu nous apporter ?
Frères et sœurs, entrer en Carême, c’est essayer de se demander ce que Dieu a voulu réellement. On peut répondre sans hésiter qu’Il est venu pour nous sauver, qu’Il est mort sur la croix, qu’Il a donné sa vie pour nous etc. Mais c’est surtout Dieu qui est vraiment là au milieu de nous, qui s’interroge : « Qu’attendent-ils de Moi ? Que puis-Je leur proposer ? Ma simple humanité suscite-t-elle leur intérêt ? Que désirent-ils Me voir faire pour eux ? Quel est leur désir ? »
Frères et sœurs, quel est notre désir de Lui ? Quel est notre désir de partager ce que Dieu voudrait nous donner ? Acceptons que ce soit cela même qu’Il nous donne, et pas simplement que nous lui imposions nos désirs.