LA LIBERTÉ, POUR QUOI FAIRE?
Gn 2, 7-9 et 3, 1-13 ; Rm 5, 12-19 ; Lc 4, 1-13
Premier dimanche de carême – année C (6 mars 2022)
Homélie du frère Daniel BOURGEOIS
Tu ne tenteras pas le Seigneur ton Dieu.
Frères et sœurs, permettez-moi de commencer cette méditation sur l’évangile que nous avons lu par un texte d’un grand auteur contemporain. Si je ne partage pas exactement toutes ses nuances, ça a l’avantage au moins de nous faire réfléchir.
Voici ce que dit cet auteur : « Le monde moderne regorge aujourd’hui d’hommes d’affaires et de policiers, mais il a bien besoin d’entendre quelques voix libératrices. Une voix libre, si morose qu’elle soit est toujours libératrice. Les voix libératrices ne sont pas les voix apaisantes, les voix rassurantes, elles ne se contentent pas de nous inviter à attendre l’avenir comme on attend le train. L’avenir est quelque chose qui se surmonte, on ne subit pas l’avenir, on le fait ».
Vous l’avez sans doute deviné, c’est du Bernanos à l’état pur et le petit écrit est une conférence donnée en Suisse en 1947 : « La liberté, pour quoi faire ? » Voilà un très beau sujet pour méditer sur les tentations du Christ. Le mystère qui est en cause aujourd’hui, c’est ce que l’on appelle la « tentation du Christ » et habituellement, on se dit que Jésus est Fils de Dieu : Il est tout puissant, Il a tout pouvoir sur le monde, mais comment peut-Il être tenté ? Pour être tenté, il faut manquer de quelque chose. Mais là, pourquoi, comment serait-Il tenté ?
D’après notre expérience habituelle de la tentation, nous sommes tentés parce que selon cette expression typiquement moderne, nous sommes "en manque". C’est pour ça que pour le Carême, on se prive un peu de tabac, des plats préférés etc., pour découvrir la tentation au fond de soi, s’y mesurer, essayer de la vaincre. C’est une manière somme toute assez simple et presque quotidienne de vaincre la tentation, mais Jésus avait-Il vraiment besoin de ce type de tentation ? Il venait de jeûner pendant quarante jours, était-il nécessaire de vivre une tentation à notre niveau ? Eh bien non ! C’est précisément pour cela qu’il y a tentation.
En face de Lui, il y a celui qu’on appelle le diable, celui qui divise. Diabolos, c’est celui qui fait la rupture à l’intérieur des êtres libres. Le tentateur choisit donc, au moment même où le Christ va commencer sa vie publique, un moment où il se dit : « Il faut que je pose carrément au Fils de Dieu la question fondamentale, non pas simplement : pourquoi les hommes sont capables de désobéir aux dix commandements – à la limite ça s’explique assez bien, on n’a pas besoin de grands cours de théologie ni d’anthropologie pour savoir que nous sommes faibles et fragiles – mais le diable sait à qui il a affaire.
Il a affaire à Celui par qui tout a été fait, le Créateur du monde, et par conséquent il sait très bien qu’il ne faut pas envisager une forme de tentation dans les affaires courantes de la vie humaine. Ce n’est pas une tentation de petites choses que Jésus aurait connue et à laquelle Il aurait cédé. Non, le démon sait exactement à quel niveau il faut poser la question – il est très rare que nous soyons amenés à nous poser à nous-mêmes cette question. Pourquoi cette forme de tentation ? Le diable n’y va pas par quatre chemins, il connaît le Christ comme le Créateur, le Verbe par qui tout a été fait, et il vient Lui dire : « Maintenant Tu es venu, Tu es un homme, Tu connais l’existence humaine, actuellement comme un homme mûr Tu as un certain projet, mais dis-moi, comment as-Tu fait pour en arriver là ? » Telle est la question.
C’est-à-dire : « Maintenant, Tu n’es plus dans les langes dans la crèche à Bethléem, Tu n’es plus la petite main de ton père Joseph le charpentier, Tu es là seul, avec ton humanité. Mais pourquoi as-Tu créé l’homme ainsi ? Tu vois bien non seulement toutes les difficultés qui pèsent sur ta propre vie, mais Tu vois aussi très bien tout ce qui pèse sur la vie de la société, de l’humanité dans son ensemble. Qu’as-Tu fait de créer l’homme comme cela ? C’était tellement plus simple de créer une humanité de petits hommes avec les mêmes réflexes, les mêmes idées, les mêmes manifestations de désir, le même souci d’être bien, "tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil". Mais Tu vois ce que ça a donné ? Tu les as créés comme ça, et quand tu parlais par Moïse : … et Dieu vit que cela était bon. Ce n’est pas vrai, tout n’est pas très bon. Tu vois où vous en êtes et Tu vois où Tu en es ? Cette humanité, c’est Toi qui l’as créée, c’est Toi le responsable de cette création. Il ne suffit pas de créer quelque chose et de l’exposer ensuite dans un musée. Quand on crée, on a la responsabilité de ce que l’on a créé. Quand on crée des hommes vivants, on a la responsabilité de leur vie, Tu vois où ça en est ? »
On se pose peut-être aujourd’hui cette question qui est terrible : « Qu’as-Tu fait de créer l’homme comme cela ? » Cette question va ensuite s’articuler avec les trois tentations, celle de la faim et du désir, celle du pouvoir sur le royaume et la pire : la religion. En mettre plein la vue aux gens pour leur dire que ça va, c’est bon, on est le gourou universel. Le diable touche donc ici exactement la question, il connaît Dieu mieux que nous. Quand nous parlons à Dieu et nous nous plaignons de telle ou telle chose, vaincus par le péché, nous nous trouvons des excuses. Or, le démon dit à Jésus : « Toi, Tu n’as pas d’excuses, pourquoi ça en est là ? » Pas besoin de faire une transposition pour comprendre la situation actuelle, « les policiers et les hommes d’affaires ». Ça ne veut pas dire nécessairement que tous les policiers soient d’un côté et tous les hommes d’affaires de l’autre, il arrive parfois que les policiers et les hommes d’affaires travaillent ensemble. C’est pour ça que le texte de Bernanos est un peu caricatural.
Mais la question de la tentation est terrible. Elle ne nous met pas simplement devant la petite responsabilité de notre petite liberté, c’est déjà pas mal, mais là c’est : « Où en est ton projet créateur ? Que vas-Tu faire avec ça ? Qu’attends-Tu de cette humanité que Tu as créée ? »
La deuxième question est pire encore : « Si Tu es venu et si Tu t’es fait homme, on peut toujours dire que Tu étais tellement fasciné par cette petite créature originale qui est beaucoup moins originale que les anges [dont le démon fait partie, il est un ange alors attention lorsque vous priez les anges, ne vous trompez pas d’adresse !] ; quand Tu as créé les hommes et que tout à coup Tu rentres dans ce système, Tu te fais homme ! As-Tu perdu la tête ? Comment veux-Tu faire des correctifs ? Tu crois simplement que Tu vas édicter d’autres préceptes, d’autres lois pour remettre le monde en ordre ? »
Nous qui relisons ce texte avec vingt siècles de distance, nous restons un peu sceptiques. Est-ce que l’Église a toujours fait le boulot ? On espère, mais ça pose question. « Et toi, Tu as voulu véritablement que ce soit cette humanité que Tu as créée dans sa fragilité, et la pire fragilité, celle qui a faim, celle qui peut vouloir régner sur le royaume, mais Tu vas t’en sortir, Tu vas trouver la solution ? Ce n’est pas possible, et c’est pour ça que moi, le diable, je suis bon prince, je Te demande de voir en face la situation et je Te donne quelques combines. Des petits trucs simples, ça devrait marcher normalement, je l’ai déjà expérimenté et ça marche toujours, donc essaye. Et puis, Tu comprends, j’ai la domination sur le monde, je suis le prince de ce monde. Royauté usurpée, mais c’est de l’ordre des choses un peu courantes et je sais comment il faut manipuler les choses. Donc je peux Te donner quelques petits conseils astucieux. Et puis en religion, on ne va pas compliquer les choses, c’est tellement plus simple de faire des coups d’éclat et de rendre tout le monde ébahi devant les choses que Tu peux faire, c’est tellement plus simple ».
C’est ça la tentation de Jésus. Ce n’est pas simplement l’épreuve d’une humanité qui est limitée, qui est pauvre, qui est insatisfaite, qui n’est pas contente de son sort etc. L’humanité râlante dont nous sommes tous d’une façon ou d’une autre les héritiers, ce n’est pas la tentation du Christ. Au moment même où Il va rentrer dans l’aventure de sa prédication, de sa vie publique, de sa mort et de sa résurrection, c’est comme si le diable lui disait : « Ce n’est pas la peine, ça ne vaut vraiment pas le coup, ce n’est pas comme ça que Tu changeras les hommes, que Tu vas remettre la paix dans l’humanité ni que Tu vas ramener chacun à sa véritable identité telle que Tu nous dis l’avoir créée. Au fond, on a toujours vu l’homme comme nous le voyons aujourd’hui ». On n’a pas vu l’homme comme cet être extraordinaire, cette humanité extraordinaire qui est capable de se vaincre, de se dépasser elle-même, de tomber dans l’héroïsme, etc. Non, rien de tout ça. Même les grands saints ont été les meilleurs témoins de leur pauvreté, de leur fragilité, et il faut bien le dire de leur péché.
Frères et sœurs, c’est pour cela que Bernanos avait intitulé le texte dont je vous ai lu un petit paragraphe au départ : « La liberté, pour quoi faire ? » Voilà le problème. Quand Dieu a créé l’humanité, et même quand Il a créé les anges, Il nous a créés nous l’humanité, Il a créé le monde angélique, le monde invisible, Il les a créés tous, ces êtres spirituels avec comme racine même de leur être, la liberté. Pourquoi la liberté ? Parce que c’est la gratuité. Si Dieu a créé, il n’y a pas de raison, Il n’a pas de plan technique, la création n’est pas un travail d’ingénierie, il n’y a pas de plan. L’avenir, on ne le maîtrise pas et je dirai que d’une certaine manière pour Dieu, Il nous a créés tels que nous ne pouvons pas maîtriser l’avenir ; et même quand Jésus se fait chair, Il accepte que dans sa réalité humaine, totalement humaine comme la nôtre, avec son regard, son intelligence, son cœur et tout son être humain, Il ne puisse pas tout prévoir.
Il y a des gens qui ont voulu croire que quand Jésus marchait vers la croix, Il pensait : « Ce n’est pas très grave, dans trois jours Je ressuscite ». Mais c’est faux ! Quand Jésus a vécu sa passion et sa mort, Il ne les a pas vécues en se disant que tout allait bien se passer. Il les a vécues comme chacun d’entre nous est appelé à vivre sa mort, chacun d’entre nous est appelé à faire face à la fragilité de sa liberté.
Autrement dit, frères et sœurs, quand on dit que Jésus a été tenté, ce n’est pas exactement du même niveau que la tentation que nous connaissons. Non pas que la sienne soit plus légère, au contraire, elle est beaucoup plus profonde et terrible. Au fond, Dieu a laissé une créature comme Satan aller pénétrer jusqu’au plus intime de son secret de Créateur pour lui dire : « Es-tu sûr que Tu ne t’es pas trompé ? Es-tu sûr que c’est bien ça qu’il fallait faire ? Es-tu sûr qu’en créant le monde tel qu’il est, Tu as donné les meilleures conditions à l’homme ? » Dieu sait qu’il y a des philosophes qui se sont acharnés à démontrer que Dieu ne pouvait faire que le meilleur des mondes, mais nous savons bien que c’est faux, nous savons bien que cela n’a pas de sens.
Dieu a créé pour qu’il y ait la gratuité d’une réponse libre à la gratuité libre de son acte de Créateur. Au fond, ce que Satan avait connu ce jour-là, ou peut-être a enfin reconnu, c’est qu’effectivement le cœur même de la création, c’est le caractère divin de la liberté. Non pas que nous soyons des dieux, mais la liberté en nous est ce chemin absolument unique, irremplaçable, c’est le seul que nous ayons à disposition, pour nous avancer à la rencontre de Dieu. Dieu sait que c’est fragile et il n’y a qu’à voir comment ça se passe actuellement, mais si nous nions cette liberté-là, alors c’est pire que tout.
En fait, quand le Christ meurt sur la croix, quand Il donne sa vie pour son peuple, c’est parce qu’Il sait que même si aux yeux des hommes et aux yeux du diable cette liberté est la chose la plus décevante qui puisse exister, en réalité c’est notre seule chance.
Frères et sœurs, que ce dimanche de la tentation nous ramène au cœur même de notre expérience de la liberté et qu’au lieu de simplement vouloir faire soit une liberté de policier, soit une liberté d’homme d’affaires, que ce soit la liberté de ceux qui croient que c’est le don de Dieu pas excellence. Amen.