LE RÊVE DU FILS DE DIEU

Gn 2, 7-9 + 3, 1-7a ; Rm 5, 12-19 ; Mc 1, 12-15
Premier dimanche de Carême – année B (21 février 2021)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

« Aussitôt après son baptême, Jésus se retira au désert, et pendant quarante jours, il fut tenté par le diable ».

Frères et sœurs, un simple petit détail pour éveiller votre attention. Nous nous fions d’ordinaire aux deux récits de Matthieu et de Luc selon lesquels Jésus fut tenté après avoir été mis en conditions par le jeûne au désert, tandis que Marc, qui n’y va pas par quatre chemins, dit que la tentation dura quarante jours. C’est étrange, parce que pour nous, le plus intéressant, ce sont ces trois interventions tout à fait extraordinaires de changer les pierres en pain, etc, qui nous paraissent les détails les plus croustillants (c’est le cas de le dire, pour un jeûne) et les plus intéressants. En réalité, il faut bien le reconnaître, Marc affirme qu’Il a été tenté quarante jours (ce qui constitue une performance d’une autre taille que simplement aller voir le monde entier depuis le sommet du temple).

Qu’est-ce que ça veut dire ? Nous sommes au tout début, aux premiers versets de l’évangile de Marc, le plus ancien sans doute, et on nous dit : premièrement que Jésus fait preuve d’une grande humilité puisqu’Il va se faire baptiser, donc qu’Il se soumet au rite d’un autre, qui est moins que Lui, et deuxièmement qu’immédiatement ensuite, Il va être tenté. En général, quand on écrit la biographie de quelqu’un, on ne commence pas par raconter les différentes tentations qu’il connaît au moment de sa jeunesse ou des débuts de sa carrière. On est là devant quelque chose de très étrange. On n’a pas de tel récit dans l’Antiquité, qui raconte les tentations d’un fondateur religieux, politique ou philosophique. On a des épreuves, mais pas des tentations. Alors que veut dire cette tentation, comment la comprendre ? Si c’est dans la Parole de Dieu, c’est que ça doit avoir une importance décisive, d’autant plus que c’est indiqué comme l’ouverture ; on peut dire que si le baptême est l’ouverture par le messager, celui qui court au-devant, le précurseur, pour le Christ, à partir du moment où Il est introduit, mis en scène, que fait-Il ? Il va être tenté ! Ce n’est pas un réflexe habituel.

C’est très intéressant. En effet, Jésus est le Fils de Dieu incarné. C’est le Dieu, Fils de Dieu. Il s’est fait homme. Il a environ trente ans, la pleine maturité ; Il n’a pas fait les Grandes Ecoles, ce n’était pas la peine. Mais Il va prendre véritablement sa place et sa responsabilité dans la société humaine. Ce n’est pas une petite chose. Poser cet acte-là est un acte d’inauguration. Comment ? C’est très simple. Jésus a connu l’humanité dans son village de Nazareth, Il a eu des amis, Il a sans doute eu, à cause de sa vie professionnelle avec son père, un certain nombre de liens et le sens des responsabilités les plus ordinaires et les plus simples du point de vue de la vie quotidienne des hommes de son temps. Travail, prière, responsabilités dans la vie du village, liens d’amitié, tout ce qui constitue la vie quotidienne d’un homme de cette époque. Et là, Il va au désert, coupé de la société. C’est très important puisque même un autre évangéliste dit que quand le temps de la tentation est terminé, Il est au milieu des bêtes sauvages. Intéressant ! Coupé de la société humaine, isolé, et là, que fait-Il ? Permettez-moi la question, c’est un peu insolent, mais qu’est-ce qui se passe dans sa tête ?

Avec le peu de fréquentation de l’humanité qu’Il a connue – une trentaine d’années, c’est encore jeune ! – Il va se poser une seule question, et c’est pour ça que ce texte est si génial : « Qu’est-ce que Je vais bien pouvoir faire avec eux ? » On pense souvent que Jésus est tellement Dieu que toute son humanité est programmée au moindre geste. Si on lit les évangiles, on s’aperçoit qu’il y a pas mal d’improvisation, que la plupart des actes qu’Il pose le sont à la faveur de rencontres qu’Il n’a pas provoquées. Il est là, seul. Il est tout seul devant son humanité, c’est normal, comme nous tous, mais Il est tout seul sans aucun lien avec aucun de ceux qu’Il a connus auparavant. Et là que voit-Il ? Il voit notre humanité. « Qu’est-ce que Je vais faire avec cette bande d’hommes et de femmes dont Je commence à voir toutes les difficultés et tous les problèmes qu’ils posent, quand on veut leur proposer un chemin ? » Telle est la vraie question de la vocation de Jésus. Certes, on pourra toujours prétendre qu’étant Fils de Dieu, Il connaît l’homme mieux que quiconque, Il sait mieux que quiconque ce qu’il y a dans l’homme, Il connaît l’homme beaucoup mieux que chacun d’entre nous ne se connaît, c’est vrai. Mais ce jour-là, et ça a duré quarante jours d’interrogation, ce jour-là, Il se dit : « Face à cette humanité, qu’est-ce que J’ai à leur apporter ? » Et là, silence radio.

On ne saura pas ce qu’Il en a déduit. On ne saura pas le programme qu’Il s’est fixé. On ne nous dit pas : « A partir de là, Il a rédigé son programme électoral religieux, une nouvelle religion à l’intérieur du judaïsme ». A partir de ce moment-là, on nous dira simplement qu’Il lutta avec le diable. Car le plus paradoxal dans cette affaire est : qui va Lui répondre à la question « qu’est-ce que l’humanité ? » C’est le problème de la tentation : celui qui va répondre est Satan, c’est-à-dire le Tentateur, celui qui par essence veut séduire, dominer, conduire, tenir sous sa main. Il est donc confronté directement, mais nous ne pouvons même pas l’imaginer, Il est conduit, guidé, tenu par celui-là même qui dit : « Je tiens tout ». Il se retrouve donc devant une humanité dont une sorte de pseudo-leader, tentateur, menteur et père du mensonge, se trouve devant Lui comme si au sein de la question que Jésus se pose – qu’est ce que Je peux apporter à l’homme ? –, quelqu’un se faufilait avec une habileté incroyable, le Tentateur.

Oui, frères et sœurs, le tableau qu’on nous donne aujourd’hui de Jésus n’est pas un tableau reluisant, vainqueur (même si on chante Il est vaincu le prince de ce monde) mais on ne dit pas encore qu’Il est vainqueur parce qu’Il ne pourra passer que par la mort. Mais au moment même où Jésus dans le désert est en train de lutter pied à pied avec le diable, la vraie question est : « Qu’est-ce que Je peux apporter à l’humanité ? »

Evidemment aujourd’hui nous aurions toutes les réponses que nous voulons, il faut apporter la technique, il faut apporter tous les éléments qui résolvent les problèmes de maladie, de faim, d’inégalité, de mauvaise répartition des richesses, voilà ce qu’il faut faire ! Allez essayer de faire ça au milieu des cailloux du désert ! Ça ne marche pas ! Et donc ici, Jésus, à la fois veut rejoindre l’homme – c’est pour ça qu’Il est venu –, et Il se pose également la question de savoir comment il va pouvoir rejoindre l’homme. C’est ce qu’Il veut obtenir. Il sait qui est l’homme, Il l’a façonné. Il lui a donné son visage et Il l’a même façonné à son image. Vous me demanderez pourquoi Il peut encore se poser la question de savoir qui nous sommes. Mais précisément, même s’Il veut tout faire pour nous, et nous reconnaître quand Il essaie de nous rejoindre, ce qu’Il trouve entre Lui et nous, c’est le Satan, c’est le Tentateur.

Qui est le Tentateur ? C’est celui qui d’une façon ou d’une autre – et c’est pour cela qu’il est appelé « père du mensonge » – essaie de proposer l’homme sous un faux jour, sous un faux nom, sous une fausse identité. Jésus a connu cela. Lui qui est la vérité, la source de tout, quand Il a voulu rejoindre l’homme, Il a dû reconnaître que même Lui, qui est le Principe, la Vérité, la Lumière, le Verbe, même Lui est obligé, pour nous rencontrer, de faire face à cet obstacle incroyable qui est le Mal dans notre cœur et dans notre vie.

Alors là, frères et sœurs, c’est une chose que nous n’imaginons pas : comment Dieu, Dieu Lui-même, le Créateur peut-Il entrer en relation avec nous alors qu’au moment même où Il cherche à le faire, se met entre Lui et nous celui qui veut absolument nous défigurer pour Le tromper car (c’est pour ça qu’aujourd’hui on ne croit plus au démon, ça paraît naïf et bête) en réalité, qu’est-ce que le démon sinon celui qui cherche à défigurer la création ? La défigurer encore mieux qu’elle ne pourrait le faire pour elle-même ; se faire un petit en-cas au Paradis en dégustant des fruits, ce n’est rien dans la manière de se défigurer. Mais là, avoir sous la dent, si je puis dire, le Fils de Dieu qui voudrait nous rejoindre et que l’on puisse Lui dire : « Ce n’est pas la peine, abandonne tes rêves ». Voilà, c’est ça la parole de Satan dans la tentation. « Tu as trop rêvé de l’homme, ça T’a tourné la tête et Tu finis par te tromper. Moi, je vais Te dire ce dont l’homme a besoin » ; c’est à ce moment-là qu’effectivement tout se joue. Ou bien Jésus acceptera que ce qu’Il va donner ne correspond pas à ce qu’Il veut Lui, mais qu’Il devrait se contenter, dans ce que lui suggère le tentateur, de nous proposer ce dont nous avons besoin. Il est difficile de penser pour nous, ce qui, dans l’intelligence humaine de Jésus, dans son cœur, dans ses capacités d’aimer, de rencontrer personnellement les hommes de son temps et nous aussi, il est difficile de penser ce qui a pu se passer en Lui pour dire finalement : « Je prendrai une autre méthode » et ça, évidemment, c’est le début de tout.

Si nous sommes aujourd’hui ici dans cette église, c’est parce que pendant quarante jours il y a un homme, vraiment un homme de notre chair et de notre sang, qui – « Il est né de la Vierge Marie » – a été capable de dire : « Je ne viens pas pour couronner les désirs des hommes sur eux-mêmes par eux-mêmes, Je viens rencontrer les hommes pour leur dire que Mon rêve pour eux, que J’ai depuis le début, Je n’y ai jamais renoncé. »

Le Carême, c’est ça, pour nous encore aujourd’hui. Le Carême consiste à savoir si véritablement, quand nous sommes en face de nous-mêmes, et nous n’avons pas besoin d’aller au désert puisque nous sommes déjà confinés, si le Carême est le moment où nous sommes appelés à rencontrer l’homme, à rencontrer l’homme-Dieu, à rencontrer le Christ et d’accepter que, quand Il vient, Il nous propose, si invraisemblable que cela paraisse, le rêve auquel Il n’a jamais renoncé pour nous : devenir Dieu.