ET SI DIEU CHANGEAIT NOS PROJETS ,
Is 7, 10-16 ; Rm 1, 1-7 ; Mt 1, 18-24
Quatrième dimanche de l'avent – Année A (22 décembre 2013)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS
Pourquoi ?
Frères et sœurs, je reconnais que ce passage de l'évangile que nous venons d'entendre ne suscite pas l'adhésion spontanée de chacun d'entre nous. Que vient faire cette histoire comme une sorte de référence, à la naissance du Fils de Dieu, pour expliquer les origines du Christ ? En fait, je crois qu'il faut accepter même si c'est un peu difficile, un énorme décalage historique, entre la situation dans laquelle Marie et Joseph et les conceptions du mariage et de la vie conjugale qui régissaient la société de l'époque et le monde actuel. Aujourd'hui, quand nous parlons mariage, il s'agit comme on le dit, de tirer le bon numéro, c'est-à-dire de trouver un mari gentil, une épouse adorable, d'essayer de prendre toutes les garanties sociales et culturelles qui permettent de penser que cela va durer, que cela va marcher. Habituellement pour nous, la question de la décision du mariage est une question de psychologie au sens large du terme : sont-ils faits pour s'entendre ? Pour nous, le problème du mariage est devenu une question de savoir si deux tempéraments vont assez bien ensemble pour que cela puisse s'établir dans la durée. C'est pour cela qu'aujourd'hui d'ailleurs, le problème du divorce nous paraît le problème numéro un du couple actuel.
A l'époque il faut bien comprendre que ce n'est pas du tout leur souci. On voit cela encore dans certaines civilisations ou certaines cultures actuelles, le problème du mariage n'est absolument pas une sorte de bonne entente entre les époux. Si elle existe, tant mieux. Si cela n'existe pas, il faut faire avec, parce que le problème est ailleurs. C'est la spécificité de ce problème qui donne la clé de ce récit.
Où est le problème ? Quand une jeune fille est proposée à un homme en fiançailles et le mariage s'en suit automatiquement, cette jeune fille devient la propriété de l'homme. Pourquoi ? parce que le seul problème pour un homme normal, c'est d'assurer sa descendance. A partir du moment où il y a un lien quelconque entre l'homme et la jeune fille, il faut que la jeune fille soit exclusivement destinée à donner des enfants à cet homme-là. Le problème de la paternité est un problème majeur de l'humanité. Est-ce que l'enfant est bien de moi ? Il faut à ce moment-là que le lien de la jeune fille au mari soit d'exclusivité absolue. Ce n'est pas un lien affectif d'abord. Il peut exister, mais c'est d'abord un lien généalogique. Depuis le début de l'humanité, les hommes se désolent de ne pas pouvoir faire les enfants tout seuls. Le problème réside dans le fait qu'il faut passer par la fécondité d'une femme. Il faut faire une confiance absolue à cette femme, que les enfants qu'elle va vous donner sont bien de vous. S'il y a le moindre doute là-dessus, tout s'effondre.
C'est exactement ce qui se passe dans l'histoire que nous venons d'entendre. Quand la jeune fille Marie est fiancée à Joseph, on ne sait pas si c'est une histoire d'amour. Ce qu'on sait c'est qu'à partir d'un moment, Marie est destinée à susciter une descendance à Joseph. Ce Joseph est très important puisqu'il est de la maison de David. Par conséquent, lorsque Marie doit lui donner un enfant, elle lui donnera un enfant qui est l'héritier des promesses de David. Et dans l'épître aux Romains saint Paul dit que Jésus est fils de David. Cela veut dire que c'était une chose bien connue et évidente. La jeune fille est promise à Joseph pour lui donner, des enfants de sa descendance. Lorsqu'elle lui dit qu'elle est enceinte tout s'effondre. Puisque ton corps sert à donner la vie à un enfant dont je suis sûr qu'il n'est pas de moi, que faisons-nous ? C'est là que se situe le sens du récit. Que devrait faire normalement Joseph ? Il devrait la répudier parce que le contrat est faussé depuis le départ. Or, c'est là que se noue la question, Joseph a un songe (c'est la manière à l'époque de considérer que le songe est une inspiration divine), il est invité à comprendre que l'enfant et d'origine divine : ce qui est conçu en elle vient de l'Esprit Saint. Pourquoi l'Esprit Saint ? parce que cela fait allusion au rôle de l'Esprit dans la création, puisque l'Esprit qui plane sur les eaux, est l'Esprit vivifiant qui va faire jaillir la vie des eaux de la création. Dieu fait dire à Joseph c'est vrai elle est enceinte, elle attend un enfant, mais cet enfant qui n'est pas de toi surgit dans le monde comme l'Esprit Saint a fait surgir des êtres vivants au premier jour de la création. C'est la manifestation à Joseph qu'il se passe quelque chose, que ce qui devrait normalement être la terre dans laquelle va germer la descendance de Joseph est en réalité la terre dans laquelle va germer une nouvelle vie.
"Joseph ne crains pas de prendre chez toi Marie pour épouse, ce qui est engendré en elle vient de l'Esprit Saint". La démarche de Joseph, c'est qu'on lui demande d'accepter que là, où lui-même avait un projet tout à fait légitime, que Joseph accepte que Dieu subrepticement lui dérobe son droit pour faire valoir à lui, Dieu, son propre droit, le droit de susciter par l'humanité du Christ une humanité nouvelle. Comment Joseph a-t-il pu réaliser petit à petit ce qui se passait là ? Certainement pas en une nuit ! On parle toujours de l'acceptation de Marie pour être mère du Sauveur, ici, nous avons l'acceptation de Joseph pour que ce qui devrait normalement être sa paternité comme un droit absolu et stable dans la société de l'époque, lui soit subtilisé pour que cette capacité de fécondité et de susciter une descendance, soit prise et récupérée par Dieu pour faire que Jésus soit "fils de Joseph". De la part de Dieu, c'est quand même assez délicat, il lui dit qu'il pourra considérer cet enfant comme le sien. Jésus a souvent été appelé fils de Joseph. Dieu dit à Joseph qu'il peut prendre Marie comme épouse, mais ce qu'elle donne comme vie, c'est une vie radicalement nouvelle sur laquelle il n'aura pas de prise. C'est le côté le plus déroutant de la révélation chrétienne. Si on lit le texte dans le sens le plus fondamental et littéral, on voit que Dieu est capable à certains moments d'utiliser les structures les plus élémentaires de la transmission de la vie pour y faire surgir une réalité d'un autre ordre.
De ce point de vue-là il faut bien reconnaître que ce récit est très éclairant pour nos propres vies. Dieu est capable de se servir des choses humaines légitimes les plus normales, pour les transformer en choses extraordinaires. C'est comme cela qu'il faut comprendre l'obéissance de Joseph. C'est un homme qui vit selon des catégories bien établies à l'époque, qui connaît son droit d'époux, et qui connaît sa responsabilité vis-à-vis de celle qui lui est donnée comme femme, et Dieu, à travers cette réalité qu'il doit vivre comme un époux, à travers cela est en train de se construire et de se tisser une autre réalité, une autre humanité, une humanité sauvée.
Frères et sœurs, cela nous arrive de temps en temps où nous nous pensons nous-mêmes dans notre droit, en conformité avec les exigences élémentaires de notre vie, Dieu tout à coup intervient pour transformer notre projet. Sur la base de ce léger décalage surgir le mystère de la nouveauté de l'amour de Dieu et de la nouveauté du salut. Cette dernière étape qui nous prépare à Noël nous amène à reconsidérer cela, non seulement au niveau des fiançailles de Marie à Joseph, mais au niveau de notre vie à nous. Quels sont nos projets fondamentaux par rapport à notre vie ? A certains moments, n'y a-t-il pas une sorte d'intervention divine qui nous dit : tu as tout construit, tu as tout bâti selon tel schéma, moi j'en prendrai un autre. Il nous faut donc inventer la vie qui va avec !
AMEN