UNE BÉNÉDICTION QUI ENGENDRE LE BONHEUR

Mi 5, 1-4 a ; He 10, 5-10 ; Lc 1, 39-45
Quatrième dimanche de l'avent – Année C (24 décembre 2006)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

Commençons par le prophète Michée. Vous l'avez entendu, c'est une lecture un peu énigmatique, mais elle veut bien dire ce qu'elle veut dire.

Nous sommes à la fin des années 700 avant Jésus-Christ. On peut dire qu'à cette époque-là, le royaume de Juda, toute cette petite région autour de Jérusalem dont on parle encore beaucoup aujourd'hui, est dans une catastrophe sociale et politique, apparemment irrémédiable. Tout le Moyen-Orient est en pleine effervescence, c'est au moment où se lève une puissance qui est terrible, l'Assyrie, et cette montée en puissance d'un nouvel état, provoque des discordances et des tensions entre tous les états satellites. Le royaume de Juda et Jérusalem sont entrés malheureusement dans le jeu de ces bagarres. C'est la déconfiture politique totale moins grave cependant que celle qui est arrivée à Samarie, à 80 km au Nord, où ils avaient été complètement balayés, anéantis, déportés, et les transplantations de populations ont fait qu'à Samarie il n'y a plus de juifs et toute la population s'est mélangée, tandis qu'à Jérusalem, la population est restée plus stable.

Evidemment, dans un pareil contexte, c'est un peu le désespoir, parce que même si le pays existe encore, la situation est éminemment fragile et tout espoir est perdu. Or, le prophète Michée est à peu près le contemporain du prophète Isaïe, et tous les deux vont avoir des oracles, des paroles qui sont très importantes et qui se résument ainsi : une jeune femme va avoir un enfant. Cela peut paraître une réponse dérisoire par rapport à la catastrophe, tout le monde crève de faim, tout est désorganisé, le pays est à moitié dévasté, il n'y a plus d'organisation sociale, la royauté n'est plus que la caricature d'elle-même, et l'on dit simplement : une femme va avoir un enfant. C'est pourtant le cœur du problème et c'est comme ça qu'à ce moment-là, le peuple a pu reprendre espoir. Pourquoi ? Parce que c'est la vérité : quand les hommes à la guerre ont tout détruit, il ne reste plus que les femmes pour faire des enfants. Quand la puissance de l'homme s'est affirmée par la force, les armes, le désir de domination, et qu'à un moment ou l'autre, cela a échoué, il ne reste plus qu'une chose, c'est l'attente d'une nouvelle génération.

C'est ce que disent Michée et Isaïe : on a tout cassé, mais cependant, tout peut renaître. C'est pour cela que ces oracles ont été repris pour le Christ parce qu'effectivement, ils disaient quelque chose de vraiment important et profond sur la manière même dont le Sauveur viendrait dans le peuple d'Israël, quand apparemment tout est fichu, il ne reste qu'une chose : la fécondité d'une femme. Le contraste de l'image est très violent et saisissant, mais quand on y pense, c'est la vérité. Regardez autour de vous, même quand du point de vue conjugal, il y a des divorces, des séparations, que reste-t-il ? Il reste les enfants qui sont là comme le symbole de l'avenir.

Ce que veut dire la Bible, c'est que l'humanité est comme branchée sur deux registres : la productivité d'un côté, la fécondité de l'autre. En réalité, il n'y a pas de productivité possible sans fécondité. La fécondité est première et indispensable pour qu'il y ait ensuite productivité. Je ne vous fais pas les applications aujourd'hui, mais le problème reste le même : qu'est-ce que cela signifie aujourd'hui de vivre dans une société qui est si préoccupée de productivité et d'efficacité et qui ne comprend que très mal le mystère même de sa fécondité. L'humanité est féconde avant d'être productrice, et nous, nous considérons que la fécondité devrait être maîtrisée comme une force productrice.

Venons-en à l'évangile. C'est exactement le même problème. Le moment est extraordinaire quand on y réfléchit : deux femmes enceintes qui se rencontrent, et c'est un fait unique dans la Bible. Une des femmes n'y croyait plus, et ça marche : Elisabeth ; l'autre n'y pensait peut-être pas tout de suite, et ça marche avant que la situation ne soit régularisée : Marie. L'évangéliste prend un malin plaisir (voyez ce que je veux dire), à faire se confronter ces deux fécondités. Curieusement, la fécondité la plus prodigieuse, celle de Marie, ne dit rien. Le prélude au Magnificat qui n'est pas dans la lecture, Marie dira ce qu'est sa fécondité, et elle le dira si bien qu'on ne cesse de le chanter tous les jours dans l'Église. Dans le passage que nous venons d'entendre il n'y a qu'Élisabeth qui parle à partir de sa propre fécondité, puisque au moment où Marie arrive chez elle, et qu'elles se saluent, elle sent l'enfant qui bouge en elle. Et que dit-elle ? Il y a deux mots : "béni", et "heureux". Aujourd'hui, la nuance n'existe pas : être béni, être heureux, c'est la même chose ! Mais ce n'est pas vrai. Pourquoi ? Parce que les deux mots ne sont pas du même registre. Quand Élisabeth dit : "Tu es bénie entre les femmes, et béni le fruit de ton sein", elle se situe à un certain niveau, et seulement après elle dit : "Heureuse celle qui a cru dans l'accomplissement du Salut". Elisabeth qui est bonne théologienne sait la différence qui existe entre la bénédiction et le bonheur. Nous, nous croyons que la bénédiction est le bonheur et que le bonheur est bénédiction et que ces deux valeurs sont interchangeables. Ce n'est pas tout à fait exact. Pourquoi ? Parce que la bénédiction ici précise : "tu es bénie parmi les femmes". C'est un superlatif : toutes les femmes sont objet de bénédiction, mais toi, tu es "la" bénie. D'une certaine manière, tu es la bénédiction même de la féminité. C'est cela que veut dire Élisabeth. La bénédiction qui est sur toi dans ta fécondité est au-delà de toutes les autres bénédictions que peuvent réaliser les différentes figures de femmes. Il y a dans la tradition biblique, plusieurs réalisations de la bénédiction féminine : il y a Judith, qui est une espèce de Jeanne d'Arc, il y a Ruth qui est la bénédiction pour la naissance de la famille de David. Ces femmes-là sont bénies explicitement, mais là, on veut dire : tu es la femme bénie d'une bénédiction pure et simple. Toutes les autres formes de féminité, Miss Poitou-Charentes, Miss Champagne etc … c'est de la bénédiction des mensurations, mais pour Marie, c'est la bénédiction pure. Cela veut dire que Dieu a voulu prendre la féminité de Marie pour qu'elle soit l'avènement de la plénitude : tu as été dans ta chair constituée comme un bien au service du Salut. C'est pour cela qu'il y a ce strict parallèle qui en soi paraît un peu choquant, entre la bénédiction de la mère et la bénédiction du fruit de ses entrailles qui est Dieu dans la chair. Ce sont deux formes de bénédiction qui rejoignent le corps. Ce pourquoi Marie est bénie, c'est parce que son corps devient une réalité bonne, absolue parce qu'elle est tout entière finalisée par le fait de donner au monde une autre bénédiction qui est Dieu lui-même fait chair. Le lien entre les deux bénédictions c'est le corps de la mère et le corps de l'enfant.

Je crois qu'on n'est jamais allé aussi loin dans la théologie de la bénédiction dans toute la Bible, dire à une femme : dans ta féminité, dans ta corporéité, tu es bénédiction, cela ne s'était jamais vraiment dit. On le supposait un peu, avec Sara, Rebecca, elles avaient le désir d'avoir des enfants, mais ici, Dieu dit que la fécondité de Marie est de l'ordre de la bénédiction, de la réalisation concrète de bien. Nous sommes devant l'affirmation que dans Marie, dans son corps, sa féminité, sa maternité, comme dans le Verbe de Dieu, dans son corps, son humanité, tout cela devient rempli, comblé de Salut et fait pour le communiquer. La virginité de Marie, c'est d'abord cette consécration totale et essentielle de ce bien qui est son corps en bénédiction, c'est-à-dire en service du bien réel, efficace que Dieu veut sur elle. Marie est ce lieu même de surgissement du bien pour l'humanité dans sa corporéité, sa féminité, dans son identité de femme. C'est intéressant parce qu'à ce moment-là, Élisabeth lui dit : "Heureuse es-tu parce que tu as cru à l'accomplissement". Le bonheur est un résultat, c'est la différence. Le bonheur n'est pas tout à fait l'équivalent de la bénédiction. La bénédiction, c'est de l'ordre de la manière dont Dieu agit pour sauver. Marie dans sa chair, dans sa maternité, dans son corps, devient un lieu de transmission de Salut par tout elle-même. En fait, c'est la béatitude ou le bonheur, c'est la même chose, ou le bienheureux ou bienheureuse, c'est le fait qu'effectivement, cela la comble. A ce moment-là, la bénédiction est au niveau non plus de la corporéité, mais de la foi : bienheureuse parce que tu as cru.

Cela nous montre comment Dieu agit. Il agit à deux niveaux, Il agit au niveau du corps de Marie, de la réalité de ce qu'elle est : elle devient mère de Dieu. C'est cela sa bénédiction unique dans l'histoire de l'humanité. Ensuite, sur la base de cela, elle a la béatitude de la foi à un tel point (c'est une opinion théologique que je vous soumets), la plupart du temps on dit : c'est parce qu'elle a dit oui qu'elle est enceinte. J'aurais plutôt tendance à croire que c'est parce qu'elle est devenue enceinte qu'elle a dit oui. La bénédiction, l'acte de bonté par lequel Dieu rend bon, efficace pleinement pour le Salut, précède et permet l'adhésion de l'homme. Dans la vierge Marie, c'est quelque chose qu'on peut discuter, c'est vrai qu'elle dit oui, d'ailleurs c'est peut-être un peu artificiel de vouloir savoir ce qui est premier et ce qui est second, mais je pense qu'on peut dire que l'acte de bénédiction par lequel elle devient instrument du Salut peut être aussi le support du fait qu'elle adhère et qu'elle dise oui.

Frères et sœurs, vous me direz que ce sont des considérations bien abstraites, car aucune d'entre vous, mesdames ne serez mère du Messie pas l'opération du Saint Esprit, c'est fini, le privilège est comblé, il n'y a plus d'autre place vacante mais cela nous ramène au problème, et je m'adresse aussi à tout le monde, cela nous ramène au cœur même de notre manière de comprendre le Salut. Ce qui est peut-être un peu exténué dans le christianisme contemporain, c'est le fait d'avoir énormément spiritualisé au sens souvent très noble et très profond, on a l'impression que tout ce qui est de la foi se passe du front à la racine des cheveux ! C'est cérébral. C'est faux, car ce qui nous constitue bénédiction c'est la grâce de notre baptême, c'est le fait que dans tout notre être, corps et âme, nous soyons constitués, bienfaits de la grâce de Dieu. C'est seulement après que nous pouvons vivre la béatitude de la foi, de la charité, de l'espérance, c'est parce que nous sommes d'abord saisis tout entiers.

Si en ce moment où nous nous préparons nous retrouvions effectivement la manière dont Dieu nous a saisis tout entier comme bénédiction, pour en arriver à proclamer dans cette béatitude de la foi, la reconnaissance du Salut et du bonheur qu'elle nous apporte, nous n'aurions pas perdu ce dimanche.

 

 

AMEN