FILS DE DIEU, FILS DE MARIE : JÉSUS, UNE SEULE ET MÊME PERSONNE
2 S 7, 1-5+8b-12+14a+16 ; Rm 16, 25-27 ; Lc 1, 26-38
Quatrième dimanche de l'avent – Année B (18 décembre 2005)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL
Pourtant, ce mystère de la naissance virginale de Jésus, c’est-à-dire le fait que Jésus est né d’une mère vierge, sans intervention d’homme, est tout à fait capital pour notre foi. Nous avons la tentation dans ce domaine, comme dans tous les autres mystères de la foi, de nous arrêter au « comment » : comment cela peut-il se faire ? Il n’y a pas d’explication scientifique ; ni la parthénogenèse, ni aucune autre explication technique ne peut rendre compte d’une femme qui met au monde un fils sans l’intervention d’un mâle. L’important n’est donc pas de chercher à scruter ce « comment » qui nous échappe et qui nous échappera toujours, puisqu’il est de l’ordre de la puissance de Dieu, mais ce qui est important, c’est le « pourquoi ». Pourquoi Jésus, le Fils de Dieu naît-il d’une femme sans l’intervention d’un homme ? Pourquoi pas une union de Marie et de Joseph comme cela se passe pour tous les êtres humains ? La réponse tient en quelques mots : Jésus ne peut pas avoir Joseph pour père, puisque Dieu est son Père. Dieu est le Père de Jésus et cela rend impossible l’intervention d’un autre père. Vous pourrez m’objecter : quand on dit que Dieu est Père, c’est une image que d’ailleurs Dieu lui-même a choisie pour nous révéler ce mystère. Il s’agit d’une analogie et Dieu n’est pas Père à la manière dont sont pères les hommes de notre terre. Cependant, ce qui est signifié par ce mot de « père » est bien net. Un père, c’est la source d’un autre être, la source d’où jaillit l’existence d’un être neuf. De même que nos parents sont la source de notre existence, de notre présence dans le monde, de notre vie sur terre, de la même manière, nous disons que Dieu est Père, source, principe, point de jaillissement de l’existence du Fils. Il ne peut pas y avoir plusieurs sources, plusieurs points de jaillissement comme si Dieu et Joseph se seraient partagé ce rôle. Il n’y a qu’un seul point de jaillissement de notre existence, et c’est ce que nous appelons notre père (ou notre mère). Il y a là une filiation, c’est l’engendrement, la génération. Or, Jésus est engendré de toute éternité par le Père, et donc, il n’y a pas une nouvelle génération, un nouveau commencement, dont Joseph serait l’auteur.
Plus exactement, en essayant d’analyser le contenu de ce que je viens de dire, quand un homme et une femme mettent au monde leur enfant, il s’agit du surgissement nouveau d’un être nouveau. L’enfant n’existait pas et il advient à l’existence, et cet être nouveau est tout à la fois un nouvel individu de la nature humaine, de la race des hommes, et en même temps, il est une nouvelle personne humaine, en donnant toute sa densité à ce mot « personne », ce qui veut dire principe d’existence, principe d’autonomie, de liberté, d’unité. C’est parce que nous sommes une personne humaine que nous avons notre unité de corps et d’âme, de sentiment et de connaissance, d’événement et de vie. Unité, autonomie, liberté, tout cela est signifié par ce mot de « personne ». Si donc, Joseph et Marie avaient mis au monde Jésus, ce serait un être nouveau, ce serait une personne nouvelle. Or, précisément le cœur de notre foi c’est que la personne de Jésus, c’est la Personne du Verbe, du Fils de Dieu, qui éternellement jaillit du cœur du Père. Il n’y a pas deux personnes, celle du Verbe et celle de Jésus, parce qu’un être ne peut pas avoir deux personnalités, il ne peut pas avoir deux centres. La personne, c’est le point central d’organisation, de structuration de tout ce que nous sommes. Si donc, Jésus était né comme un être humain nouveau, comme une nouvelle personne humaine jaillie de l’union de Marie et de Joseph, il ne pourrait pas être en même temps la Personne éternelle du Fils de Dieu, la Personne du Verbe. Ce serait un homme que Dieu adopte somme son Fils. Il y a eu dans l’histoire de l’Église, des théologiens (comme Paul de Samosate à la fin du IIIè siècle), pour défendre ce point de vue qu’on appelle l’adoptianisme, puisque que Jésus ne serait Fils de Dieu que comme fils adoptif, c’est-à-dire comme une qualification surajoutée à ce qu’il serait d’abord : une personne humaine. Jésus serait un homme, c’est tout, auquel se surajouterait une adoption filiale venant de Dieu, c’est dire que Jésus serait exactement ce que la foi dit que nous sommes nous-mêmes. Nous, nous sommes des êtres humains, des personnes humaines et uniquement humaines, mais Dieu nous adopte comme ses enfants, c’est-à-dire qu’Il nous donne une participation surajoutée à sa nature divine qu’Il nous fait partager. Ce partage est comme un supplément d’être, ce n’est pas notre être fondamental. Jésus, lui, n’est pas un homme qui deviendrait par adoption, fils de Dieu, Jésus est fondamentalement, de toute éternité, radicalement, le Fils unique de Dieu, Dieu égal à son Père.
C’est pourquoi Jésus n’est pas un homme qui deviendrait Dieu, n’est pas un homme qui se prendrait pour Dieu, soit parce qu’il serait illuminé, soit comme l’ont imaginé les juifs, parce qu’il blasphèmerait. Jésus n’est pas un homme qui se prend pour Dieu, qui veut devenir Dieu, qui à la limite deviendrait Dieu, non, Jésus, c’est Dieu qui se fait homme. C’est-à-dire qu’Il ne devient pas une autre personne que celle qu’Il est, mais Il reçoit une humanité, en quelque sorte de surcroît, pour être en tout semblable à nous. Mais, Jésus est en tout semblable à nous en ce sens qu’Il est pleinement homme, mais Il est radicalement différent de nous en ce sens qu’il est d’abord pleinement Dieu, ce que nous ne sommes pas. Et nous ne pouvons être adoptés par le Père comme fils que parce que Jésus est d’abord le Fils, et que ce Fils s’est fait notre frère pour que nous puissions participer à ce mystère de la présence de Dieu en Lui, et par dérivation en nous.
Toute notre foi est suspendue à cela : ou bien Jésus n’est qu’un homme, et alors nous n’avons aucun accès au Père, à Dieu, ou bien Jésus est Dieu qui se fait homme et qui vient nous prendre par la main pour nous attirer vers lui et par lui au Père, et pour nous faire entrer dans la famille de Dieu, par cette adoption qui se réalise dans le baptême et dans toute la vie chrétienne qui est le déploiement de ce baptême. Par le baptême nous sommes mis en relation, par l’action de l’Esprit, avec le Christ, nous sommes façonnés à l’image du Christ, et ainsi nous devenons fils comme le Christ est lui, en plénitude, le Fils de Dieu.
Marie a donc été introduite dans ce mystère divin pour communiquer au Fils de Dieu, au Verbe de Dieu, à Dieu le Fils, pour lui communiquer une nature humaine semblable à la sienne, semblable à la nôtre. Elle lui a donné dans son sein un corps, une âme d’homme, à lui qui, déjà, de toute éternité, existait. Elle a donc été comme traversée par ce mystère de Dieu qui est antérieur à elle, et qui la dépasse infiniment. C’est ce que veut dire l’ange quand il lui annonce : « L’Esprit saint viendra sur toi ». Ce n’est pas une génération entre un homme et une femme, c’est l’irruption du Fils de Dieu existant de toute éternité, dans ton sein : « L’Esprit saint viendra sur toi et la puissance de Dieu, le Très-Haut, te couvrira de son ombre ». C’est cette ombre de la puissance de Dieu, cette œuvre de l’Esprit Saint, qui va façonner en Marie la chair et l’âme de cet homme, qui est déjà avant toutes choses et depuis toujours, le Fils de Dieu.
Notre salut vient précisément de ce que communiant par une même nature humaine, par une même chair, par une même psychologie, avec Jésus, nous communions avec sa Personne, avec son existence profonde, qui est celle du Fils de Dieu. C’est Dieu en quelque sorte, qui vient communier avec nous en se faisant notre frère, en se faisant semblable à nous. Ainsi, vous le voyez, Marie n’est pas le centre de ce mystère, elle en est l’instrument, le moyen que Dieu a voulu susciter pour que ce mystère se réalise. Toute sa grandeur vient de ce qu’elle s’est effacée devant ce mystère qui faisait irruption dans sa vie : « Je suis la servante du Seigneur ». Elle ne pouvait pas tout comprendre du mystère, mais elle s’est mise entre les mains de Dieu afin de devenir l’instrument de la réalisation de ce mystère de ce Dieu qui se fait homme sans cesser d’être Dieu.
Qu’en ce jour où nous nous préparons à Noël, à fêter cet extraordinaire événement d’un Dieu infini, illimité, éternel, sans péché, qui se fait homme comme nous, dans le temps, dans l’espace, dans l’étendue limitée d’une vie humaine sur terre, qui se fait homme en assumant toute notre humanité, y compris notre péché qu’il va porter sur lui jusqu’à la mort sur la croix, qu’au moment de cette fête de Noël où Dieu vient jusqu’à nous d’une manière inexprimable et inimaginable, qu’aucun homme ni aucune religion n’a jamais envisagée, qu’en ce moment où Dieu se fait si proche, nous soyons comme Marie, disponibles pour ce mystère, disponibles pour cette grâce, disponibles pour cette transfiguration, de toute notre histoire, de toute notre vie, de tout ce que nous sommes, car à travers Jésus, à travers la chair que Jésus a reçue de Marie, nous entrons dans la communion même de Dieu, cette communion du Père et du Fils qui existe depuis toute éternité.
AMEN