LA MATERNITÉ VIRGINALE DE MARIE, RÉVÉLATION DU MYSTÈRE DE LA PATERNITÉ DE DIEU
Is 7, 10-16 ; Rm 1, 1-7 ; Mt 1, 18-24
Quatrième dimanche de l'avent – Année A (19 décembre 2004)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL
Le premier de ces passages est bien connu, c'est celui de l'Annonciation à Marie dans saint Luc, dont je vous rappelle l'essentiel. L'Ange qui apparaît à Marie lui dit : "Voici que tu concevras dans ton sein et enfanteras un fils. Tu lui donneras le nom de Jésus, Il sera grand et sera appelé Fils du Très Haut". Et Marie demande : "Comment cela pourra-t-il se faire, puisque je ne connais pas d'homme". L'Ange lui répond : "l'Esprit saint viendra sur toi, et la puissance du Très Haut te prendra sous son ombre. C'est pourquoi le saint qui naîtra de toi sera appelé Fils de Dieu " (Lc, 1, 31-35). Marie ne "connaît point d'homme", elle est fiancée à Joseph ce qui veut dire selon les coutumes juives, qu'elle et Joseph ont déjà échangé leur consentement, mais ils n'ont pas encore commencé à mener la vie commune, ils n'habitent pas ensemble, et par conséquent, Marie peut dire qu'elle ne connaît pas d'homme. Le texte de saint Luc nous précise bien : "L'enfant qui naîtra de Marie sera le Fils de Dieu", parce qu'Il sera l'œuvre en elle de l'Esprit Saint, Dieu la prenant sous l'ombre de sa puissance.
Le texte de saint Matthieu que nous venons d'entendre nous dit exactement la même chose dans des termes un peu différents, puisque c'est à Joseph que s'adresse la révélation de ce mystère, mais le texte est encore plus clair, s'il est possible, que celui de saint Luc : "Avant qu'ils eussent mené vie commune, Marie se trouva enceinte par le fait de l'Esprit Saint". Et Joseph qui croit d'abord à une autre intervention humaine, médite, par bonté, de la renvoyer en secret, mais l'ange lui dit : "Joseph, ne crains pas de prendre chez toi Marie, ce qui a été engendré en elle vient de l'Esprit Saint". Et Mathieu précise : "Ceci réalise l'oracle prophétique d'Isaïe (Is. 7, 14) : Voici que la vierge concevra, elle enfantera un fils, on l'appellera du nom d'Emmanuel, Dieu avec nous". Cet enfant, c'est bien Dieu qui vient parmi les hommes.
Nous voilà donc en face de ce mystère incontournable de notre foi qui est celui de la maternité virginale de Marie. Marie est mère de Jésus, donc, mère de Dieu. Marie, mère de Dieu, l'a porté en son sein. La chair de Jésus, la chair du Fils de Dieu a été façonnée avec la chair de Marie, elle est pleinement, totalement sa mère, mais il n'y a pas eu en elle de semence d'homme. Cette naissance en son sein est le fait de l'Esprit Saint, l'œuvre créatrice en elle de l'Esprit Saint. Mystère immense et qui depuis toujours, a émerveillé ou au contraire, surpris et presque dérouté, les hommes qui l'ont entendu. Mystère difficile à saisir, et devant ce mystère deux réactions sont possibles. Il y a une réaction, qui est la plus courante, qui consiste à se poser la question du "comment". Comment cela s'est-il fait en Marie ? Comment est-il possible que naisse un être humain sans qu'il y ait union entre un homme et une femme, entre une semence d'homme et l'ovule d'une femme ? Comment cela est-il possible ? On peut alors chercher toutes sortes d'hypothèses, parthénogenèse, ou tout ce que vous voudrez, rien ne correspond aux données du problème. Alors, les uns diront : plus c'est incompréhensible et plus c'est beau, c'est merveilleux, donc c'est vrai ! D'autres diront : ceci est impossible, inimaginable, c'est une légende. Cette question du "comment" est celle de la curiosité de l'esprit humain. On cherche à comprendre comment cela se passe, on cherche à saisir l'enchaînement des causes, on cherche le moyen qui va nous permettre de comprendre. C'est une première attitude, ce n'est pas la plus profonde, et de fait, l'Écriture ne nous donne aucune réponse à cette question : comment une femme peut-elle avoir un enfant sans intervention d'homme; nous n'en savons rien, l'Écriture ne nous en dit rien, et à vues humaines, sur cette terre, nous ne le saurons jamais.
Mais, il y a une autre question beaucoup plus profonde, beaucoup plus essentielle, c'est : "pourquoi fallait-il que Marie mette au monde le Fils de Dieu sans intervention d'homme". Pourquoi ? Quelle est la signification, quelle est la profondeur, la densité intérieure de cette affirmation ? Et cela est infiniment plus important et là-dessus l'Écriture nous parle. Les textes que nous venons d'entendre sont explicites. Pourquoi fallait-il que Marie soit la mère de Jésus sans qu'il y ait de père de la terre ? La raison en est simple : parce que Jésus n'a qu'un seul Père, ce Père qui de toute éternité l'a engendré, et qui est Dieu le Père qui se tient en face de Dieu son Fils.
Nous allons essayer de creuser cette réponse. Je veux simplement vous dire que ces deux attitudes, celle du "comment" ou celle du "pourquoi" reflètent deux façons de se situer par rapport à Dieu. Ou bien, nous regardons Dieu sous l'angle du miracle, du merveilleux, sous l'angle du sensationnel, de ce qui dépasse les possibilités humaines. Cette attitude de regarder Dieu comme un faiseur de miracle nous émerveille et nous transporte d'allégresse si nous avons le goût des choses incompréhensibles et le goût du merveilleux; ou bien, au contraire, cette considération nous rebute, si nous nous en tenons à un rationalisme strict. Ou bien, et c'est la question du "pourquoi" sur laquelle je vous invite à nous arrêter, "pourquoi", c'est regarder Dieu comme mystère. Dieu nous dépasse, non pas parce qu'il ferait des choses extraordinaires, non pas parce qu'Il serait éblouissant et merveilleux, Dieu nous dépasse en profondeur, en densité, en intensité. C'est cela la véritable attitude de la foi, qui ne cherche pas à se satisfaire de paillettes qui brillent mais qui cherche à creuser vers la source qui abreuve. C'est cette attitude que nous suggère saint Jean dans le quatrième évangile quand il désigne les miracles de Jésus par le mot de "signes".
Le mystère de Dieu. Dieu est Père, Il est même le seul Père. En réalité comme le dit saint Paul dans l'épître aux Éphésiens : "Le Père de qui toute paternité tire son nom au ciel et sur la terre"(Eph.3, 14-10). Toutes les fois que nous parlons de paternité, en réalité, nous nous référons, non pas à la paternité telle que l'exercent les hommes, sur la terre, mais à l'unique, profonde et fondamentale paternité qui est celle de Dieu. Comment Dieu est-Il Père ? Il est Père d'abord parce qu'il est Créateur. Dieu est Créateur, c'est-à-dire qu'il est donateur de vie, plus profondément, donateur d'existence. Dieu est le point de départ de tout jaillissement de vie et d'existence, et tout ce qui existe, vous et moi, et les étoiles, et les galaxies et l'univers, tout cela n'existe qu'à partir ce de jaillissement de vie dont Dieu est la source. Quand nous disons que Dieu est Père, nous disons d'abord cela et c'est ce que tout l'Ancien Testament ne cesse de répéter : Dieu est Père parce qu'il nous a façonnés en quelque sorte, de ses mains, ou plus exactement comme le dit le livre de la Genèse, par sa Parole. Remarquons en passant que nous nous faisons souvent, une fausse idée de cette activité créatrice de Dieu, comme si la création était un point de départ, à l'origine lointaine des siècles, et puis que Dieu laissait ensuite les choses suivre leur cours. En réalité, la création est une Présence continue de Dieu à toute sa création, à chacune de ses créatures. Nous n'existons à tout instant que parce que Dieu nous tient dans ses mains. Ce jaillissement de vie n'a pas eu lieu une seule fois au tout début de notre existence, ou encore une fois au début de l'histoire du monde, ce jaillissement de vie est une source permanente qui ne cesse de se répandre en nous et qui nous permet maintenant à l'instant présent, comme à l'instant précédent ou à l'instant suivant, qui nous permet d'être là, d'exister dans la plénitude qui nous est donnée. Dieu est Père parce qu'Il est créateur et Lui seul, donateur de vie. Les hommes et les femmes sont pères et mères, par participation à cette donation de vie qui n'a pas d'autre source, pas d'autre origine que Dieu lui-même, et nous sommes des "tenant lieu", canaux d'irrigation par lesquels se répand l'eau de cette source. Plus profondément, avant même d'être créateur, Dieu est source, non pas à l'extérieur de lui-même comme cela s'est passé dans le façonnement du monde, le façonnement de chacune des créatures dont nous faisons partie, Dieu n'est pas seulement source à l'extérieur de Lui-même, Il est d'abord source au plus intime de sa propre vie intérieure. Dieu est source en Lui-même et là, sa paternité atteint une plénitude que nous ne pouvons même pas imaginer, tant elle est totale, absolue, transcendante. Dieu est source en Lui-même quand Il fait jaillir de son propre cœur ce Fils unique qui est Dieu comme le Père. Là, la plénitude de cette fonction de source jaillissante, la plénitude de cette situation de principe originel atteint son comble, Dieu, de toute éternité est source en Lui-même d'un autre Lui-même qui est son Fils égal à Lui et qui se reçoit depuis toujours des mains du Père et à qui le Père se donne depuis toujours. C'est là, la paternité par excellence de laquelle tout autre paternité ne peut que découler, qu'il s'agisse de la paternité créatrice de Dieu à l'égard du monde, qu'il s'agisse de cette paternité déléguée que les hommes de sexe masculin exercent dans la procréation qui met au monde de nouveaux êtres.
Nous comprenons à ce moment-là qu'il ne peut y avoir pour Jésus qu'un seul Père, le Père qui l'engendre depuis toujours et pour toujours et sans cesse, et à partir de cette génération, jaillissent toutes les autres possibilités d'engendrement au ciel ou sur la terre, dans les étoiles, les galaxies et le monde ou dans nos familles humaines de la terre. S'il est possible que la création concentrée dans la femme, concentrée en Marie, que la création reçoive, non pas passivement, mais activement, avec toute la plénitude d'activité que représente le fait de recevoir un don immense, si la création, en Marie, reçoit le don de la vie qui jaillit de Dieu, par contre, il n'est pas possible qu'un homme comme Joseph ou comme n'importe quel autre homme puisse intervenir dans cette relation tellement intime du Père avec son Fils. Car quand Jésus devient homme, Il ne cesse pas d'être Dieu, quand Jésus devient le fils de Marie, il ne cesse pas d'être le Fils du Père, c'est le Fils éternel du Père qui prend chair en Marie, qui prend une nature humaine de surcroît dans le sein de la création, dans le sein de la créature, dans le sein de la femme, dans le sein de Marie qui est le résumé de toutes les femmes, et ainsi Il reçoit entièrement participation à la nature humaine sans cesser pourtant d'être pour toujours et depuis toujours, le Fils unique du Père, n'ayant pas d'autre Père possible que Dieu lui-même.
Frères et sœurs, si nous ne savons pas comment cela peut se faire, si nous ne savons pas répondre techniquement à la question génétique, là n'est pas l'important. Nous savons pourquoi Jésus n'a pas d'autre Père que Dieu. Nous savons pourquoi Marie est mère de Jésus sans qu'un homme intervienne dans cette génération. Nous savons que cela fait partie de notre foi. Notre foi va au-delà des questions de la curiosité technique que nous pouvons nous poser. C'est exactement la même chose dans tous les mystères. Si nous parlons de la Résurrection, (et il m'arrive souvent de discuter avec certains d'entre vous sur la résurrection de la chair), nous sommes là encore obsédés par le "comment", nous ne comprenons pas quelle est la biologie des corps ressuscités, est-ce qu'ils mangent, est-ce qu'ils se reproduisent, à quel âge ressuscitent-ils, sont-ils beaux, toutes sortes de questions oiseuses puisqu'il n'y a pas de réponse, en tout cas, la foi ne nous en donne pas. Par contre, "pourquoi" devons-nous ressusciter ? Pourquoi la résurrection atteint-elle notre corps, notre chair, cela fait partie des données essentielles, fondamentales de notre foi. Il faut que nous apprenions à avoir le sens du mystère, de la profondeur du dessein de Dieu. Quoiqu'il en soit, des considérations finalement secondaires, des moyens de réalisation que Dieu utilise, Dieu est créateur, sa puissance créatrice est plus grande que nos raisonnements et que nos pensées technique. Ce qui est important, c'est de comprendre quel est le sens que Dieu veut nous communiquer à travers les mystères qu'Il nous dévoile, et aujourd'hui, à travers le mystère de l'Incarnation du Fils de Dieu dans le sein maternel, virginal de Marie.
AMEN