L'IMPRÉVU

2 S 7, 1-5+8b-12+14a+16 ; Rm 16, 25-27 ; Lc 1, 26-38
Quatrième dimanche de l'avent – Année B (22 décembre 2002)
Homélie du Frère Bernard MAITTE

 

C'était sans compter l'imprévu ! Avant que Marie ne soit sur nos autels honorée et glori­fiée, avant de recevoir tous les titres que nous aimons lui donner, Sainte Mère de Dieu, Vierge des vierges, Reine Mère, glorieuse Femme, bienheureuse entre toutes, Marie est simplement une femme ordi­naire, une femme de tous les jours. Elle n'avait certai­nement pas idée de ce qui allait lui arriver. D'ailleurs elle ne s'y attendait pas, elle est surprise. C'est une femme d'une petite ville, qui a simplement appris ce que toutes les femmes de son époque apprenaient : tenir un peu le ménage, élever des enfants. Elle a ap­pris jour après jour à appartenir à une famille, à une petite ville, à une société, à un peuple. Elle a appris à faire ce que font les femmes. Elle s'est préparée à épouser, un jour, un homme, et d'ailleurs, elle a trouvé "son homme", elle a trouvé Joseph.

Oui, Marie ne s'attendait certainement pas à ce qui allait lui arriver. C'était sans compter l'imprévu, ce surgissement de la Parole de Dieu dans sa vie, c'était sans compter qu'un jour, Dieu bouleverserait entièrement sa petite vie organisée, peut-être presque prévue.

Mais cet imprévu, ce "sans compter l'im­prévu" n'arrive pas qu'à Marie. En effet, encore mieux dans l'évangile, c'était sans compter l'imprévu pour la samaritaine, qui comme Marie, avait appris les gestes des femmes, elle avait simplement appris à aller cher­cher de l'eau tous les jours au puits, elle avait appris les tâches quotidiennes. Là, elle n'avait pas prévu de rencontrer un homme tel que Jésus. Bouleversée, re­tournée, puisqu'elle dira : " Mais, il m'a dit tout ce que j'ai fait" ! Il lui avait simplement rappelé tous les hommes qu'elle avait eu. C'était sans compter l'im­prévu également pour saint Paul, lui qui allait, pour le dire un peu trivialement, "casser du chrétien". Il n'avait certainement pas prévu qu'une grande lumière surgirait. Il n'avait pas prévu qu'il allait tellement en être bouleversé, retourné, qu'il en tomberait de cheval, que son arrogance et sa superbe allait en prendre un coup, et que lorsque Dieu s'adresse à lui en lui disant : "Saul, Saul, pourquoi me persécutes-tu ?" il n'a plus que cette réponse : "Qui es-tu Seigneur ?" C'était sans compter l'imprévu pour des milliers d'hommes et de femmes qui ont rencontré Dieu. Des visages tout au long de l'Histoire, bouleversés, retournés, par ce qui sort absolument des schémas.

Oui, c'était sans compter l'imprévu, et je pense à l'une ou l'autre figure, sans pouvoir les citer toutes, par exemple, un Charles de Foucauld. S'atten­dait-il en entrant dans le confessionnal de l'abbé Hu­velin, en 1886, dans l'église saint Augustin à Paris, de se rendre compte qu'aussitôt, comme il le dit lui-même : "Je crus qu'il y avait un Dieu, je ne pouvais pas faire autrement que de vivre pour Lui". Cela va changer sa vie, une vie de militaire sans grand intérêt pour lui, il va se retrouver au cœur même d'un monde et d'une société, d'une culture, d'une aventure qu'il n'avait pas imaginé.

C'était certainement sans compter l'imprévu, je pense à Jacques Fesch. Comment cet homme à la vie si médiocre, minable, tuant sans intérêt, ne sa­chant même pas pourquoi il tue, avait-il vraiment prévu de rencontrer Dieu dans les murs d'une prison ? Avait-il prévu de comprendre, aussi bien à travers ses geôliers que les autres prisonniers, il allait faire une rencontre qui allait bouleverser sa vie ? Lui qui dira : "J'aimerais encore plus savoir que ce qui se passe n'est que miséricorde". Oui, il n'avait pas prévu cette miséricorde-là ni pour lui, ni pour les autres. C'était vraiment sans compter l'imprévu.

Frères et sœurs, ce n'est pas seulement pour Marie et la samaritaine, ce n'est pas seulement pour Paul, Charles de Foucauld ou Jacques Fesch, que Dieu se propose dans nos vies, que Dieu vient à notre rencontre. Mais il est vrai, que le problème c'est qu'on ne peut pas prévoir la rencontre avec Dieu. Peut-être que le vrai sens et le vrai signe de cette rencontre avec Dieu, le vrai bouleversement ou le vrai retournement, c'est justement dans l'imprévu de Dieu qu'ils se si­tuent. Il me semble effectivement que si Marie avait simplement pensé à un Dieu qui assure sa petite vie, elle aurait eu le Dieu tutélaire de sa croyance, c'eût été le Dieu de la sécurité sociale. Si Charles de Foucauld avait pensé simplement faire sa carrière et puis vivre dans la société, c'eût été un Dieu de l'assurance. Si saint Paul avait continué à imaginer ce que pouvait être son Dieu, le Dieu des pharisiens, c'eût été le Dieu du droit civil. Si Jacques Fesch avait simplement continué sa vie médiocre et minable, c'eût été le Dieu de nos sociétés, le Dieu de notre culture, de notre civilisation.

Oui, ces hommes-là s'ils en étaient restés à leur image de Dieu, à une image de Dieu rassurante, à une image de Dieu qui remplit peut-être nos vies bien conformes, il serait alors le Dieu auquel nous croyons, et je crois le Dieu des a-priori, le Dieu des préjugés, le Dieu des idées toutes faites, le Dieu qui n'a rien à voir avec ce que nous sommes et qui ne fait rien du tout dans nos vies. Seulement, c'était sans compter l'im­prévu.

Or, la vraie rencontre avec Dieu, c'est juste­ment de ne pas savoir ce que Dieu va faire. C'est le Dieu de l'impossible : "Rien n'est impossible à Dieu". C'est même plus que le Dieu de l'impossible, c'est le Dieu "impossible", le Dieu impossible à vivre, le Dieu impossible à cerner, le Dieu impossible à enfermer, le Dieu imprévisible. Si nous croyons en Dieu, nous croyons en Dieu imprévu. Et il me semble que c'est là le vrai mystère de Noël. Je ne sais pas ce qui va se passer à Noël, c'est le Dieu de l'imprévu. C'est le Dieu qui, dans un peu de pain et un peu de vin, nous donne son corps et son sang, parfaitement imprévisible au niveau humain. C'est le Dieu capable de retourner et de bouleverser une vie, parce que Dieu nous attend là où nous ne l'avions pas prévu. Il est dans le combat de Jacob : Jacob pensait-il que Dieu combattrait ? Il est dans le péché de David. David pensait-il que Dieu viendrait habiter sa maison, lui qui a détruit la maison des autres et volé une femme ? C'est le Dieu vérita­blement de ces hommes et de ces femmes qui, dans leur simple vie quotidienne, avant de monter sur nos autels, avant d'être glorieux, la seule chose qu'ils n'avaient pas prévu c'est cet avenir-là. Dieu est pré­sent, parce que Dieu sait ce que nous sommes et Dieu nous ouvre un avenir parce qu'Il bouscule, Il boule­verse notre vie aujourd'hui.

Oui, peut-être que si nous ne nous sommes pas encore sentis bouleversés ou retournés un jour par une présence, par une Parole de Dieu, peut-être que la seule chose qu'on peut se dire, que l'on peut prévoir, c'est que Dieu nous attend encore au tournant, et que cet imprévu est la plus belle chose qui puisse nous arriver.

 

 

AMEN